Serge Nzeza Maketa, expert africain à «La Majalla» :

Nous devons nous consacrer à nos propres problèmes… C'est à nous les résoudre

Le constat de la situation aussi bien économique et sociale, n’est plus à démontrer : Un net recul. Que faut-il faire ? Comment aborder la situation. Au-delà des théories de développent, quels programmes adopter ?
Pour répondre à ces questions, «Majalla» a rencontré Serge Nzeza Maketa, Congolais (RDC), expert en gouvernance et intégration régionale, en économie et fiscalité. Il est, également, observateur électoral auprès de la Commission de l’Union africaine (UA), Chercheur et formateur.
 
L’Etat post-colonial africain a pris sa légitimité, dans sa promesse de prospérité, partage des richesses, et respect des droits de l’individu. Comment évaluez-vous la situation ?
Au niveau du respect des droits de l’individu, les choses sont de loin au-deçà des espérances. Aussi bien concernant le droit à l’éducation, le droit au logement, le droit à l’alimentation, le droit à la protection, et autres. Ces droits ne sont pas garantis quelques fois par les régimes prédateurs, d’autres fois aussi du fait des systèmes politiques un peu autoritaires. Nous sommes en quête des droits humains.
L’Etat post colonial est encore faible. En termes des capacités, avons-nous la capacité d’assurer la sécurité de nos frontières. L’Etat post colonial détient-il les moyens de sa politique ? Nous avons besoin d’hôpitaux, des routes, d’infrastructures de toutes natures. Comment faire pour les construire ? Nos économies sont encore plombées par les services de la dette. Nous avons des problèmes avec nos exportations.
Nous exportons de la matière première, mais nous devons importer des produits d’équipements, de la technologie. Situation qui a conduit à un grave déséquilibre commercial. Notre balance commerciale est très souvent déficitaire. Nous sommes restés au stade des pays primaires, exportateurs des matières premières, les produits miniers… La plus-value sur les marchés par rapport à ce que nous importons est largement à notre défaveur. Les richesses sont encore le monopole d’une minorité.


 
Que le modèle soit libéral ou socialiste, les Etats africains n’ont pu engendrer le développement. Sommes-nous devant une mauvaise application du choix (libéral ou socialiste), ou devant un mauvais choix, tout court ?
La capacité de l’Etat à générer des richesses, est-ce un problème de choix entre le libéralisme et le socialisme ? Avons fait un mauvais choix ou mal appliqué le choix que nous avons fait ? 
La réponse ne peut se faire d’une manière affirmative ou négative. Premièrement, la mondialisation nous impose le libéralisme contre notre gré, entre autres par la libéralisation de nos économies, les accords de partenariat économique, et la libre concurrence. Cependant, la réalité nous impose un système social garant les droits fondamentaux à une vie respectable pour tous.
Au niveau d’une économie mondiale et à la fois mondialisée, nous ne sommes pas assez compétitifs pour pouvoir imposer nos conditions. Nous constatons le contraire : Les multinationales occidentales dans la plupart des Etats africains, arrivent aisément à imposer leurs conditions. Avons-nous le choix ? Tous les pays africains ou presque, ont été poussé à adopter un programme d’ajustement structurel, qui a poussé nos Etats à procéder à une privatisation plus ou moins massive des richesses nationales. Choix qui ont conduit à une rapide et parfois brusque du niveau de vie.
Sans oublier que le développement économique réel et effectif, et surtout porteur de la richesse et la prospérité pour tous, se fait attendre, et même une chimère.
Le système colonial a instauré des schémas qui restent encore en vigueur, à savoir que nous devons servir ses intérêts, que nous soyons colonisés ou en Etat indépendant. 
Nous n'avons pas été conçus pendant la colonisation pour servir les intérêts nationaux, mais plutôt pour alimenter les usines extérieures. Nous ne consommons pas ce que nous produisons, et on ne produit pas ce que nous consommons.
Ce système économique nous a été imposé comme modèle à la création de nos États, qui ne produisent pas la richesse nécessaire à l’épanouissement de leurs populations. Même le peu de réformes économiques que nous essayons de faire, connaissent un manque de rigueur par ce que nos dirigeants pêchent par la mauvaise gouvernance et l’augmentation des poches des dépenses inutiles, c’est qu’on appelle les éléphants blancs.
Il y a un problème d’allocation de ressources, on ne compte même pas les détournements, à savoir cette fuite massive des capitaux vers les paradis fiscaux. Nous sommes face à des chiffres colossaux, qui auraient pu servir à développer nos économies. 
Nous sommes face à un dilemme : La logique mondiale nous pousse et nous emporte dans une système économique libéral, tandis que les contraintes de la stabilité sociale, imposent un certain protectionnisme, mais aussi une garantie minimale des droits sociaux à une vie décente et respectable.
 
Les investissements, et les échanges commerciaux des pays africains, se font pour plus de 75% avec des partenaires non-africains. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Surtout en remédier ?
Cette situation dépend de plusieurs facteurs. Chaque économie aborde son développement d’une manière individuelle pour ne pas dire individualiste. Nous n’avons pas la même monnaie et pour ceux qui ont la même monnaie, ils ne peuvent pas commercer avec le CFA d’Afrique de l’Ouest par exemple. Le problème se résume au niveau les bases des économies, qui remontent bien avant l’indépendance. A savoir que nous sommes encore des comptoirs coloniaux, à savoir un grenier qui doit approvisionner les firmes multinationales.


 
L’Afrique porte l’image des «aides», malgré une richesse plus que conséquente. Comment convertir les richesses en développement ?
Nous nous focalisons beaucoup plus sur l'aide publique au développement qui ne représente qu'un dixième des flux financiers illicites (FFI) que l'Afrique perd chaque année. Ce que l'Afrique perd chaque année à cause des FFI est dix fois plus important que l'aide publique au développement. Les FFI des pays en développement aboutissent généralement dans des banques des pays développés ou dans des paradis fiscaux. Nous devons reformer notre système fiscal. L'aide publique au développement est importante, mais le combat contre les FFI est vraiment indispensable pour permettre à l'Afrique de financer son développement.
L'Afrique perd entre 50 à 100 milliards des dollars à cause des flux financiers illicites. Ces multinationales évitent de payer des impôts et transfèrent leurs bénéfices dans des pays où le taux d'imposition est presque nul. L'Afrique perd beaucoup de recettes avoisinant en moyenne même 100 milliards des dollars alors que l'aide publique au développement représente en moyenne 10 milliards des dollars pour l'Afrique. Cela veut tout simplement dire que l'Afrique n'a pas besoin de l'aide publique au développement si elle arrive à lutter contre les FFI.
La retenue des flux financiers illicites réduirait le déficit de l'Afrique au niveau des infrastructures, de l'éducation, de la santé et de l'agriculture. L'Afrique doit pouvoir développer ses capacités à combler ses lacunes qui permettent aux FFI de paralyser le continent.
Nos dirigeants doivent aussi prendre conscience de ne plus transférer leurs ressources financières dans des paradis fiscaux.
En 2018, l'Afrique a reçu 29,7 milliards des dollars d'aide publique au développement, elle a simultanément perdu 126 milliards des dollars en flux financiers illicites. Quel triste paradoxe !!!!!
Comment convertir les richesses en développement ? La richesse dont on parle en Afrique, n’est pas la richesse matérielle ou financière mais plutôt potentielle, matière première brute, la faune, potentielle hydrologique, les forêts et il faudrait les transformer, seule la ressource humaine qui peut le faire. Il y a des pays qui ne détiennent pas tout cela, mais qui sont des puissances économiques, puissances en ingénierie navale, tel que le Singapour, la meilleure façon d’investir est de le faire massivement dans l’éducation surtout dans le secteur technologique pour permettre aux jeunes générations qui montent, d’avoir la capacité de transformer leur environnement. Or, les richesses naturelles peuvent s’épuiser, mais l’imagination humaine est sans limite ça veut dire que les autres pays ont basé leur économie sur le développement technologique. 
 
Le monde entier est entré en état d’alerte à cause du Coronavirus, sans trop accorder l’importance qu’il faut, à Ebola ou au paludisme, entre autres. Comment expliquez-vous la chose ?
La situation est normale, ils se soucient à ce qui pose un problème de santé publique chez eux. Ils se soucient de ce qui est une menace pour leur population. Le paludisme n’existe pas chez eux, Ebola non plus. C'est à nous de nous débrouiller pour trouver des solutions fiables sur le long terme que cela passe par des chercheurs endogènes, par nos pharmacopées nationales ou bien par nos laboratoires. En tout cas, c’est à nous de nous battre de prendre soin de nos populations. C’est ce qui donne souvent l’impression qu’un mort aux USA ou un mort en Allemagne a plus des valeurs que 1000 morts en Afrique. On se tue dans les guerres civiles, on peut mourir d’épidémies, de toutes sortes de maladies. Tout le monde est devenu Charly pour 6 morts pendant ce temps les Bokoaram massacrent au Nigeria, au Cameroun, vous n’entendrez jamais je suis kala, je suis baman donc si on peut se dépeupler davantage ça fait moins de candidats à l’immigration clandestine, moins de compétitions lorsqu’il fait s’approprier nos ressources. En un seul mot : Nous devonsnous consacrer à nos propres problèmes. C'est à nous les résoudre.