Des ruines du passé, naît la vie…

Interview avec l’écrivain primé Samy Mokaddem
L’écrivain tunisien, Samy Mokaddem

*L’Histoire continue de survivre à travers la littérature.
* J’aime puiser dans l’histoire ancienne, dans la mythologie, dans les énigmes scientifiques, relever des liens qui peuvent constituer le fil conducteur d’une intrigue.
*L’histoire de Carthage regorge de prodiges et de merveilles, une matière suffisante pour une série de romans.
* Il y a des faits historiques très intéressants qui ne sont pas relatés dans nos livres scolaires. J’étais stupéfait par le génie d’Hannibal Barca en découvrant sa biographie détaillée.
*Les romans historiques (fidèles au faits réels) constituent la meilleure porte d’entrée pour les jeunes afin qu’ils se réconcilient avec l’histoire.


L’écrivain parcourt à grandes enjambées les siècles, les règnes, les mythes, les légendes et les archives, pour trouver sa muse. L’Histoire a toujours été une source inépuisable d’inspiration pour les écrivains. Elle ne se réduit pas dans les romans à des évènements poussiéreux, car les personnages lui insufflent la vie et lui redonnent un caractère plus profond et plus symbolique. En effet, l’Histoire continue de survivre à travers la littérature.
De petits détails du quotidien ou des événements qui ont changé le cours de l’Histoire et marqué l’humanité, rien n’est anodin chez l’écrivain. Dans une interview accordée à la Majalla, l’écrivain tunisien Samy Mokaddem, qui a ressuscité les ruines de Carthage, revient sur ses débuts d’écrivain et sur ses romans récompensés qui regorgent de péripéties, de magie et d’enseignements. Il nous révèle, également, le rapport entre littérature et Histoire.

Pour commencer, pouvez-vous vous décrire en quelques mots à nos lecteurs ?
Merci pour cette invitation. Je suis expert-comptable de formation, passionné de lecture, d’écriture, de cinéma et de musique. Je suis auteur de cinq livres de fiction. Je me définis souvent en tant qu’auteur qui aspire à devenir écrivain.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire des livres ?
La lecture, décidément ! Pas forcément les romans, même si c’est la catégorie que je consomme le plus. J’aime puiser dans l’histoire ancienne, dans la mythologie, dans les énigmes scientifiques, relever des liens qui peuvent constituer le fil conducteur d’une intrigue. Il y a des informations que nous avons absolument besoin de partager et la forme la plus intéressante pour moi, pour les communiquer, est l’écriture d’un roman.

‘’La trilogie de Carthage’’ de Samy Mokaddem, Pop Libris Editions


Être écrivain, pour vous, c’est plus un métier ou une passion ?

Comme indiqué ci-haut, je pense qu’être écrivain est un don et une vocation. Je n’ai pas la prétention de me déclarer écrivain. Mais j’écris par passion. Il faut le dire, l’écriture ne paie pas les factures et rares sont les auteurs qui peuvent vivre de leurs plumes.

Avez-vous d’autres passions que l’écriture ?
J’adore collectionner les différentes éditions des livres de mes auteurs préférés. J’aime beaucoup le cinéma, et je rêve de voir mes romans adaptés au grand écran.
Où trouvez-vous vos sources d’inspiration ?

Il n’y a pas de boite à idées. C’est vraiment au hasard des lectures. Une connexion entre deux articles. Une conférence. Un film. Un roman. Je n’écris pas tous les jours, il m’arrive de passer toute une année sans rien écrire, parce que le puzzle n’a pas encore pris forme dans mon esprit, et soudain surgit cette petite pièce manquante qui donne à l’histoire tout son sens.

Comment écrivez-vous ? Improvisez-vous au fil de l’histoire ou connaissez-vous la fin avant d’écrire ?

Je ne m’aventure jamais dans un thriller sans faire un plan détaillé. J’ai toujours une idée très claire sur la fin et il arrive souvent que je l’écrive en premier. J’ai très peur du syndrome de la page blanche, vous savez, ce moment où l’auteur se retrouve dans une impasse. Il ne sait plus comment faire avancer le schmilblick.

Quel est le roman qui vous représente le plus ?

Je dirais « Le cimetière des papillons » mon roman en langue arabe. C’est un premier exercice en langue arabe qui a ses qualités et ses défauts, cependant je l’ai travaillé spontanément, sans plan, sans connaitre la fin d’avance. C’était une expérience où je me suis égaré à plusieurs reprises avant de retrouver le chemin et je pense que cela, dans une certaine mesure, résume ma vie même.

En 2015, vous avez reçu le prix ‘’Découverte’’ des Comar d'or pour votre premier roman de la trilogie de Carthage et en 2020, vous avez raflé, également, le Prix spécial du jury du Comar d'or pour Le Secret des Barcides, comment vous avez vécu ces succès ?

Je ne m’y attendais pas. Ni la première fois, ni la seconde. Je suis extrêmement reconnaissant envers les membres du premier, ainsi que du deuxième Jury. Dix-neuf et Le secret des Barcides sont deux thrillers, et cette distinction prouve que la littérature de genre a toute sa place en Tunisie.

Dans quel contexte est née la Trilogie de Carthage ?

Pour être honnête, je n’ai jamais pensé à une trilogie. Mais l’histoire de Carthage regorge de prodiges et de merveilles, une matière suffisante pour une série de romans. A chaque fois que je me dis « j’en ai fini avec Carthage » je tombe sur une histoire alléchante qui fait naître en moi plusieurs idées. C’est ainsi que je me suis retrouvé avec la trilogie de Carthage.

Les personnages de vos romans oscillent entre un passé révolu et un présent exilique.  Vous vous êtes servi de ce jeu d’analepses pour assouvir la nostalgie du lecteur ou bien pour répondre à des questions qui sont restées suspendues depuis jadis ?

Plusieurs lecteurs qui ont apprécié l’intrigue du premier volet, Dix-neuf, m’ont cependant fait part de leurs réserves sur la construction des personnages. Ils avaient raison. Dans le deuxième volet, le sang des anges, j’ai essayé de remédier à cette faiblesse et travailler mieux sur les personnages. J’ai donc opposé Soufiane, un flic au passé tourmenté à Sara, médecin légiste atypique, qui a ses propres blessures. Sara met de la musique dans la morgue, faisant de son lieu de travail morbide un improbable endroit enchanté. Elle aide Soufiane dans sa traversée des ténèbres, face à un monstre qui assassine les enfants -selon un ancien rituel carthaginois- dont les corps se retrouvent sur la table métallique froide de Sara.
Les analepses étaient certes un moyen de répondre à des petites questions restées sans réponses, mais ça traduit surtout un attachement un peu égoïste de ma part à mes premiers personnages.
Samy Mokaddem reçoit le prix spécial du jury Comar d'Or, le 22 septembre 2020.


Vous avez fait, semble-t-il, un travail d’enquête, voire de reconstruction de mythes. Pourquoi l’Histoire est un thème omniprésent dans vos romans ?

Il y a des faits historiques très intéressants qui ne sont pas relatés dans nos livres scolaires. J’étais stupéfait par le génie d’Hannibal Barca en découvrant sa biographie détaillée. Ce héros carthaginois avait carrément inventé :
·         La guerre psychologique (la traversée des Alpes et des Pyrénées, ces chaines de montagnes dites infranchissables par les hommes, n’était pas fortuite, mais une parfaite reproduction de l’épopée du demi-dieu Hercule, une façon de donner à la quête de Hannibal un caractère divin et lui associer un trait invincible),
·         Le génie militaire (technique d’éviction du centre lors de bataille de Canne, rendant la majorité de l’armée Romaine hors d’état de combattre),
·         La guerre biologique (l’une de ses idées consistait à jeter des urnes remplies de serpents venimeux sur les navires ennemis).
Aussi, il y a une grande propagande romaine concernant le sacrifice par immolation des enfants au Tophet, pour signifier que Carthage avait une religion infernale justifiant sa destruction. Le fait est qu’il s’agissait d’une incinération d’enfants décédés, l’enterrement étant réservé aux adultes selon les croyances puniques.
J’essaie à chaque fois de synthétiser ces informations et les glisser entre les pages de mes romans, de façon à assurer au lecteur une certaine valeur ajoutée au fil de sa lecture.

Avec le développement technologique et ses avancées, pensez-vous que les jeunes qui peinent à s’ancrer dans la temporalité ont besoin de romans pour découvrir l’histoire à travers la littérature ?

Absolument. Les romans historiques (fidèles au faits réels) constituent la meilleure porte d’entrée pour les jeunes afin qu’ils se réconcilient avec l’histoire et faire leurs propres recherches en creusant davantage si le sujet les intéresse. Amira Ghenim, Hassanine Ben Amou, Mohamed Aissa Meddeb, Abdelaziz Belkhodja et bien d’autres auteurs tunisiens font un formidable travail et réussissent très bien cet exercice en nous proposant des romans envoûtants qui s’apprêtent à de véritables machines à remonter le temps. Leurs livres ont beaucoup de succès auprès des jeunes.

Quels sont vos prochains projets ?

Maintenant je travaille sur une série, en langue arabe, qui se situe au treizième siècle à l’époque de l’invasion mongole et plus précisément la chute de Bagdad. C’est une période fort intéressante où l’on trouve une panoplie de personnages historiques : Les templiers, les assassins, les Memlouks, Jalel Eddine Al Roumi, Saint-Louis, Chajaret Al Dorr, etc… Il s’agit d’une fiction certes, mais les faits sont fidèles à l’histoire.

Un mot pour vos lecteurs ?   

Lisez ! C’est le seul moyen d’avoir un autre regard sur le monde et se remettre continuellement en question, afin de pouvoir évoluer.