10 ans après la révolution tunisienne : Jasmin ou Cactus?

Des centaines de manifestants crient des slogans contre la violence et contre Ennahdha, devant le palais de Bardo, le 18 décembre 2021.

* Pendant ces dix longues années, les gouvernements qui se sont succédé n’ont eu que négligence, conflit d’intérêt et mépris envers leurs propres citoyens.

* Dix ans après la révolution tunisienne, les manifestations continuent de secouer le pays et les secteurs-clés se sont détériorés.

* La plupart des revendications des Tunisiens tournent autour du développement et de l'emploi, surtout dans les régions intérieures du pays.

* Les tensions semblent s’intensifier entre Saied et Mechichi ! Un froid s’est installé entre les deux depuis quelques temps.

 

Dix ans après la révolution tunisienne, qu’est-ce qui a changé ?

L’argent volé aux Tunisiens est encore en Suisse…

Des organisations de la société civile ont révélé que la valeur des avoirs gelés de la famille de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali, en Suisse, est estimé à 320 MD. Le 19 janvier 2011, la Suisse avait ordonné le gel à titre préventif des avoirs de Ben Ali et de sa famille, un gel dont le délai légal peut aller jusqu’à dix ans.

Ces organisations appellent le président de la République, Kais Saied, à demander une prorogation de l’application des mesures de gel, dans le cadre de la coopération judiciaire entre la Tunisie et la Suisse.

Selon ces organisations, la Tunisie risque de perdre ces biens détournés par le clan de l’ancien président Ben Ali, en raison de l’expiration du gel de ces biens, mardi 19 janvier 2021. Elles déplorent le fait que les gouvernements qui se sont succédé n’aient pas traité convenablement le dossier de la restitution des avoirs spoliés, ‘’un dossier prioritaire’’ pour tous les Tunisiens.  ‘’Pendant ces dix longues années, les gouvernements qui se sont succédé n’ont eu que négligence, conflit d’intérêt et mépris envers leurs propres citoyens (…) Ce dossier aurait dû être considéré comme primordial, essentiel et urgent’’, indique un communiqué commun de plusieurs ONG tunisiennes.

En effet, parachever le processus de restitution des biens de l’Etat tunisien est ‘’un devoir moral’’ envers les Tunisiens, lit-on dans le communiqué signé par dix associations, dont Avocats sans frontières, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), Al-Bawsala, le ‘’Réseau tunisien de la justice transitionnelle’’ (RTJT).

 

 

Des centaines de jeunes et d’activistes se sont rassemblés près du Parlement, au Bardo, le 26 janvier 2021.

Où en est la liberté d'expression en Tunisie ?

Des centaines de jeunes et d'activistes de la société civile se sont rassemblés, mardi 26 janvier, à l'Avenue Habib Bourguiba, au Bardo, devant le Parlement, réclamant ‘’Travail, Développement, Liberté et Dignité’’. Ils revendiquent le droit à la liberté d'expression. Ces manifestations coïncident avec la tenue de la plénière du vote de confiance aux nouveaux ministres proposés par Mechichi dans le cadre d’un remaniement. Les protestataires ont tenté de parvenir au siège du Parlement, mais ont été empêchés par les forces de sécurité, massivement déployées aux alentours du Palais du Bardo. L'accès aux différentes avenues et rues menant au Bardo a été bloqué par les forces de l’ordre. Des dizaines de citoyens et de véhicules n'ont pas pu rallier les lieux du rassemblement des manifestants.

Dans une déclaration accordée  à ‘’La Majalla’’, l’analyste politique tunisien, Moncef Aouissaoui, est revenu sur la situation de la liberté d’expression en Tunisie.

‘’Il est évident aujourd’hui que le statut de la liberté d'expression en Tunisie est le seul et le plus important acquis de la révolution, encore préservé, malgré les tentatives de certains partis et gouvernements successifs d’assujettir les médias et de les restreindre sous diverses formes’’, a-t-il affirmé, ajoutant : ‘’Malgré les tentatives de certaines parties, au pouvoir et en dehors du pouvoir, qui visent à restreindre la liberté d'expression, ils n'ont pas réussi à bâillonner ou à réduire les voix libres des Tunisiens et des Tunisiennes, grâce l'attachement indéfectible des journalistes, des blogueurs, des activistes et militants de la société civile à ce droit garanti par la Constitution de la Deuxième République. Ceci se reflète dans le nombre de dossiers de corruption, de dépassements et abus et que les médias et les militants de la société civile ont découverts et dénoncés afin de faire face à la corruption, lutter contre ce phénomène, défendre la transition démocratique et pacifique et contribuer à son renforcement et à son soutien au profit d'un État civil et démocratique pour tous les Tunisiens.’’

 

Les manifestations secouent le pays : troubles nocturnes et actes de vandalisme…

Dix ans après la révolution tunisienne, les manifestations continuent de secouer le pays et les secteurs-clés se sont détériorés. Est-ce à cause de l’instabilité politique dans le pays qui s’est reflétée dans les gouvernements qui se sont succédé durant cette décennie ? Voici ce qu’en pense Moncef Aouissaoui qui souligne que le dernier avertissement lancé par le Fonds monétaire international à la Tunisie concernant la possibilité de dépasser le déficit budgétaire à 9% du PIB et les anticipations de sa hausse à plus de 11%, traduisent l'ampleur de la crise économique dans notre pays.

‘’Ce déficit économique, à son tour, a eu des répercussions majeures sur les conditions sociales dans diverses régions du pays et a touché toutes les catégories et régions. Les conséquences sont désastreuses et se sont reflétées dans les récentes manifestations qui ont coïncidé avec la célébration du dixième anniversaire de la révolution. Des manifestations, des troubles nocturnes, des actes de vandalisme, et des attaques contre des propriétés publiques et privées dans un certain nombre de gouvernorats du pays ont eu lieu récemment. Un mouvement populaire a rassemblé des manifestants qui ont soulevé des slogans de développement, d'emploi et de dignité nationale, reflétant la véritable image des conditions du peuple tunisien des années après la révolution et l'ampleur de la colère et de la souffrance que vivent les Tunisiens qui revendiquent leur droit au travail et à une vie décente et ce, depuis le déclenchement de la Révolution de la liberté et de la dignité (10 décembre 2010-14 janvier 2011).’’

Aouissaoui estime que tous les domaines et secteurs ou presque ont été touchés, comme le commerce, qu'il soit local ou destiné à l'exportation, le secteur du textile, de l'habillement et de l'agriculture, et le secteur du tourisme, en particulier, qui a été fortement endommagé après la révolution en raison des opérations terroristes après la révolution qui ciblaient divers endroits du pays, comme le musée national du Bardo à Tunis et la zone touristique de Sousse.

Il explique que plusieurs facteurs ont contribué à atteindre ces résultats décevants, notamment l'échec de la plupart des gouvernements à prendre des décisions qui amélioreraient les conditions économiques et sociales, l'absence de programmes économiques globaux, ainsi que l'instabilité politique qui a caractérisé cette décennie et contribué à alimenter les conflits entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

‘’Ces faits et données de terrain mettent en évidence et sans aucun doute l'échec de tous les gouvernements successifs après la révolution à adopter une approche développementale et des mesures bien adaptées et réalistes qui améliorent la situation économique et sociale et les conditions de vie d'un peuple qui a tant souffert avant la révolution et qui, malheureusement, continue de souffrir. La plupart des revendications des Tunisiens tournent autour du développement et de l'emploi, surtout dans les régions intérieures du pays, ainsi que l’amélioration de leurs conditions de vie, qui ont été encore plus affectées après la révolution en raison de la flambée des prix et de l'absence de réformes profondes’’, ajoute l’analyste.

Le président de la république, Kais Saied, avec le chef du gouvernement, Hichem Mechichi.

Entre Kais Saied et Hichem Mechichi, le divorce est consommé!

Les tensions semblent s’intensifier entre Saied et Mechichi ! Un froid s’est installé entre les deux depuis quelques temps. La communication est quasi-absente entre les deux parties. Et nous avons pu le remarquer clairement ces derniers jours avec le remaniement ministériel que le chef du gouvernement avait effectué, le 16 janvier 2021, et qui a laissé les différends et les divergences remonter à la surface.

Voici la liste des nouveaux ministres désignés par le chef du gouvernement :

*Youssef ZOUAGHI : Ministre de la Justice

*Walid DHAHBI : Ministre de l'Intérieur

*Abdellatif MISSAOUI : Ministre des Domaines de l'Etat et des Affaires Foncières

*Ridha BEN MOSBAH : Ministre de l'Industrie et des PME

*Soane BEN TOUNES : Ministre de l'Energie et des Mines

*Youssef FENNIRA : Ministre de la Formation professionnelle, de l'Emploi et de l'Economie sociale et solidaire

*Zakaria BELKHOJA : Ministre de la Jeunesse et des Sports

*Oussama KHERIJI : Ministre de l'Agriculture, de la Pêche et des ressources hydrauliques

*Youssef BEN BRAHIM : Ministre de la Culture

Ce remaniement ayant concerné 11 postes, a suscité la colère du président de la République, Kais Saied, qui a estimé qu’il n’a pas respecté les dispositions de la Constitution, l’article 92 en l’occurrence qui stipule que l’amendement de la structure gouvernementale intervient après délibération du Conseil des Ministres. ‘’Votre remaniement n’a pas respecté les dispositions constitutionnelles de délibérations en conseil des ministres et autres procédures, des ministres proposés sont sous poursuites judiciaires et ne seront pas admis à prêter serment, si investis, la représentation de la femme est minorée…’’, a lancé Saied, lors de la réunion du Conseil de sécurité, tenue, lundi 25 janvier 2021, au Palais de Carthage. Le président a, également, dénoncé l’absence de femmes dans la nouvelle équipé proposée.

‘’Récemment la tension entre le chef du gouvernement et le président de la République est montée d’un cran. Cette crise résulte de la déception de Saied à l'égard de Mechichi en raison de son parti pris en faveur des partis de la coalition au pouvoir dans le but de rester à la tête du gouvernement et garantir sa ceinture politique. Mechichi avait proposé onze ministres appartenant aux partis de la coalition au pouvoir, Qalb Tounes et Ennahdha, notamment, sachant que Saied est en conflit politique avec ces deux partis suite à leur implication présumée dans des dossiers de corruption liés aux élections présidentielle et législatives de 2019’’, affirme l’analyste politique, Moncef Aouissaoui, qui explique que la tension entre les deux palais trouve, également, son origine dans le conflit de pouvoir, l'incohérence des positions et la décision de Mechichi de renverser le  ‘’gouvernement du président’’ en opérant un remaniement et éliminant les ministres qui soutiennent le président de la République, Kais Saied, dont le ministre de l'Intérieur, sous prétexte de leurs mauvaises performances.

‘’À première vue, la bataille entre Saied et les partis de la coalition au pouvoir est liée à la corruption, mais en profondeur, elle est liée à la tentative de résilier la légitimité électorale, car Ennahdha et son allié, Qalb Tounes, veulent que la composition du gouvernement reflète les résultats des élections législatives de 2019 et se compose de ministres appartenant aux partis à la tête du Parlement, tandis que Saied estime que le rejet du gouvernement proposé par Habib Jemli a retiré le tapis sous les pieds du mouvement Ennahdha, déjà en tête des dernières élections législatives’’, précise-t-il, avant de conclure que Kais Saied estime que les personnalités à qui il confie la formation du gouvernement doivent faire correspondre leurs choix aux siens, et pour cette raison, les partis de la coalition au pouvoir ont obligé Mechichi à changer l'identité du gouvernement d'un gouvernement ‘’technocratique’’ à un gouvernement partisan.