La Sénatrice Valérie Boyer à «La Majalla » : Les dirigeants turcs auraient bloqué, eux-mêmes, l’adhésion de la Turquie à l’UE

Sénatrice Française: Ankara viole les droits européens
Valérie Boyer

*Bien que toujours denses sur les plans économique et culturel, les relations franco-turques sont, depuis quelques années, sont marquées au niveau politique par des incidents et de nombreux irritants.

*L'idée de faire adhérer la Turquie à l'UE, malgré son incompatibilité géo-civilisationnelle, était d'autant plus stupide que ce ne sont pas les Européens "turcophobes" ou "islamophobes" qui auraient "bloqué" son entrée et ainsi "radicalisé" Ankara.

*Nos dirigeants européens refusent toujours de mettre fin à cette candidature contre-nature alors même que la Turquie menace avec ses frégates militaires les navires de forages pétro-gaziers italiens et chypriotes.

 

Paris: Valérie Boyer est une femme politique française très respectable. Membre de l'UMP puis des Républicains, cadre supérieur de la Sécurité sociale, elle était maire du sixième secteur de Marseille, députéeMembre de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, actuellement sénatrice depuis 2020. Membre de La Droite populaire au début des années 2010, elle appartient à l’aile droite du parti. Elle s’est également démarquée à travers différents combats : question au gouvernement sur le génocide des Chrétiens d’Orient,  demande de création d’une commission d’enquête sur la profanation des lieux de culte, proposition de loi visant à pénaliser la négation des génocides, reconnaitre le génocide Assyrien de 1915, amendement visant à inscrire les  racines chrétiennes dans la Constitution, proposition de loi visant à interdire la Gestation Pour Autrui proposition de loi relative aux violences au sein des couples, au viol ou encore aux mutilations génitales féminines. Secrétaire de la commission d’enquête relative à la lutte contre les fraudes aux prestations sociales. Rapporteure en 2019 et 2020 sur le budget en matière migratoire à l’Assemblée nationaleCo-Présidente en 2019 de la mission d’information mission d'information sur la lutte contre le financement du terrorisme international à l’Assemblée nationale.

La Majalla :qu’est que vous connaissez de la Turquie d’Erdogan ?

Valérie Boyer : Depuis 2002, la Turquie est dirigée par l'AKP (Parti de la justice et du développement) et par Recep Tayyip Erdogan. Ce pouvoir «musulman-démocrate» a profondément modifié le pays : urbanisation, forte croissance de l'économie, négociations avec l'Union européenne, rôle majeur au Moyen-Orient, etc.Pour autant, le bilan de ce long règne est ambivalent.

Les avancées sur le front de la démocratisation ont progressivement laissé place à un autoritarisme rampant et à une politique de réislamisation de la société. L'armée turque a perdu son rôle de tutelle du régime, au prix de procès politiques fortement entachés d'irrégularités.

Et la relation franco turque alors ?

- Bien que toujours denses sur les plans économique et culturel, les relations franco-turques sont, depuis quelques années, marquées au niveau politique par des incidents et de nombreux irritants. Cette dégradation vaut également pour les relations entre la Turquie et Union européenne d'une part, les États-Unis et plus largement les membres de l'OTAN d'autre part.Forages en Méditerranée orientale dans la zone économique exclusive de Chypre, tensions avec l'OTAN et les États-Unis du fait de l'acquisition de missiles S-400 russes, dégradation préoccupante de l'État de droit depuis plusieurs années : les sujets de friction sont nombreux.

 

Comment qualifiez-vous le président turc ?

C’est un dictateur.C’est avec ce titre et le portrait du président turc Recep Tayyip Erdogan que l’hebdomadaire Le Point a fait sa Une au printemps 2018. Une couverture qui a provoqué l’ire des militants pro-Erdogan dans plusieurs communes. Ils ont tenté de faire retirer des kiosques à journaux les affiches de promotion du journal. Ce sont les mêmes qui le 12 mai 2018, dans la ville d’Evreux, ont défilé avec le slogan « Laissons l’histoire aux historiens ». La centaine de manifestants protestaient contre la présence du mot « génocide » sur une stèle dédiée au génocide des Arméniens.

Et l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne ?

-L'actualité récente confirme le fait que la candidature à l'Union européenne, naïvement appuyée alors par les Grecs et la République de Chypre en signe "d'apaisement", a plus envenimé les relations turco-européennes que "rapproché les civilisations" comme on l'annonçait alors pour justifier cette candidature surtout souhaitée par l'OTAN, Londres et Washington. Les turco-euphoriques affirment que si la Turquie avait été intégrée rapidement à l'Union quand Erdogan était "modéré" dans les années 2002-2007, alors ce pays ne serait pas devenu une dictature national-islamiste qui menace l'Europe de submersion migratoire, rackette financièrement l'UE, nie le génocide arménien, alimente le jihadisme (Syrie, Libye), menace Chypre et la Grèce et convoite les réserves de gaz off-shore de Méditerranée. Nous expliquions déjà dans les années 2000 qu'Erdogan, islamiste historique, auteur d'une pièce de théâtre sur le complot "maçonnico-judéo-communiste" (Maskomya), proche du jihadiste afghan allié des Talibans Gubuldin Hekmatyar, et formé par le mouvement islamiste turc Milli Görüs, sorte de Frères musulmans turcs, n'a jamais été un "islamo-démocrate" et que son réel projet était de démanteler le kémalisme au profit du rétablissement d'un Califat ottoman. Les ambitions irrédentistes du Sultan-président étaient donc prévisibles.

Comment cela ?

-Si la Turquie d'Erdogan avait réussi à intégrer l'UE, ce pays de toutes façons débarrassées des laïques-militaires et redevenu islamiste y serait la première puissance démographique de l'Union : bientôt 90 millions d'habitants, 100 députés au Parlement européen et le plus fort pourcentage de vote au sein du Conseil de l'Union européenne. L'idée de faire adhérer la Turquie à l'UE malgré son incompatibilité géo-civilisationnelle était d'autant plus stupide que ce ne sont pas les Européens "turcophobes" ou "islamophobes" qui auraient "bloqué" son entrée et ainsi "radicalisé" Ankara, mais les dirigeants turcs eux-mêmes qui, dès l'ouverture des négociations en 2005, ont refusé de reconnaître un pays membre de l'UE, la République de Chypre, puis ont refusé d'intégrer des normes et valeurs fondatrices de l'UE comme la liberté des minorités, des médias, de l'opposition (kurde, mais pas seulement), de reconnaitre le génocide arménien, puis de cesser d'occuper Chypre depuis 1974.

Nos dirigeants européens refusent toujours de mettre fin à cette candidature contre-nature alors même que la Turquie menace avec ses frégates militaires les navires de forages pétro-gaziers italiens et chypriotes, effectue des explorations et forages illégaux dans les eaux chypriotes, revendique les îles grecques de la mer Égée, et dénonce le traité de Lausanne de 1923 fixant les frontières entre la Turquie et la Grèce.

La Sénatrice Valérie Boyer avec notre correspondant à Paris 

C’est pour cela que les européens font bloque à cette adhésion ?

Non, ce ne sont pas les Européens « anti-turcs » qui « bloquent » l'adhésion à l'UE mais, c’est Ankara qui viole le droit européen et refuse de reconnaître Chypre.

Plus que jamais, la Turquie évolue alors que les politiques et analyses occidentaux expliquaient qu'il fallait intégrer la Turquie dans l'UE car elle avait été "un allié contre l'URSS"; car il "vaut mieux avoir la Turquie avec nous que contre nous"… ou parce que le refus de la Turquie dans l'UE risquait, dixit Jacques Attali, Jacques Chirac et Tony Blair, de provoquer un "choc de civilisations entre Islam et Occident". Arguments d'une rare bêtise, car si un candidat menace dès le départ de se tourner vers nos ennemis si on le refuse de l'accueillir, c'est que pareille candidature s'annonce mal.

Ouvrir la porte de l'UE à la Turquie sur des bases de chantage moral ("l'Europe doit "prouver qu'elle n'est pas un club chrétien", alors que la Turquie d'Erdogan veut être le leader du monde musulman) et en acceptant qu'elle viole le droit européen et les souverainetés de Chypre et de la Grèce n'a jamais été une base saine.

 

Les dirigeants et stratèges turcs, qui méprisent la faiblesse et la désunion d'une Europe complexée réceptive aux chantages moraux

- Tout à fait, ils ont eu raison, de leur point de vue, d'essayer de tenter d'intégrer l'UE en la culpabilisant, notamment en la sommant de "prouver qu'elle n'est pas un club anti-musulman". Toutefois, la promesse européenne irréalisable de faire d'intégrer une Turquie incapable de remplir les critères requis n'a fait qu'empirer les relations UE-Turquie: le droit européen et la démocratie invoqués habilement par Erdogan au titre de la pré-adhésion, ont permis de démanteler "légalement" le pouvoir des militaires laïques (5 ème paquet de réformes européennes exigeants la fin du pouvoir des kémalistes-militaires). Une fois débarrassé des Kémalistes, aujourd'hui en prison, Erdogan n'a en fait plus rien à attendre de l'Europe qui l'obligerait à renoncer à son ADN autoritaire-national-islamiste.

Le néo-Sultan a récemment comparé cette vielle Europe qu'il méprise à un "continent en voie de putréfaction", faible, pervers, déchristianisé, où il invite les Musulmans et Turcs à ne pas s'intégrer, à s'enrichir et à faire plein d'enfants, jusqu'à ce que les "Européens n'oseront plus sortir de chez eux dans les rues"… Une déclaration de guerre géo-civilisationnelle. Plus que jamais, le néo-ottoman Erdogan teste les réactions de ses voisins. Il ne s'arrêtera que lorsqu'il trouvera en face de lui une résistance et une unité.

Ce constat est partagé aussi par nombre d'intellectuels arabes comme le président du Centre d'Etudes du Moyen Orient (CEMO) qui a publié « L'Etat des Frères Musulmans, l'Europe et l'expansion de l'organisation internationale ». L'auteur ne cesse d'avertir les Européens sur la "stratégie séparatiste des Frères musulmans et de leurs alliés le Qatar et la Turquie d'Erdogan, dont l'action subversive en France et en Occident consiste à saper les valeurs de la laïcité et à pousser les musulmans pris ainsi en otage et fanatisés, à ne pas s'intégrer. Les concepteurs de ce projet sont les Frères musulmans et leur leader incontesté est Erdogan, qu'ils voient (via Al-Qardaoui) en nouveau Calife".

Une loi floue

Que pensez-vous de la loi sur les séparatistes qui vient d’être votée à l’assemblée nationale afin de faire respecter les principes de la laïcité en France ?

Pas grand chose, telle qu’elle était votée à l’assemblée nationale, parce que c’est un texte assez flou et déjà mal nommé, d’abord ce n’est pas un texte sur les séparatistes car la loi de 1905  avait déjà séparé l’église de l’Etat, parce qu’à l’époque les choses étaient intriquées, aujourd‘hui le problème qui pose l’islam radical, ne rentre pas dans le cadre du séparatisme, car ils ne veulent pas se séparer de l’état, mais, ne veulent pas s’intégrer aux principes de la République française. Donc on rentre dans un problème d’intégration c’est pourquoi je dis que le texte est mal nommé, je pense que pour que les choses changent il faut changer la constitution notamment ajouter à l’article 1 que nul ne se peut prévaloir de ses croyances pour s’expriment du droit de la république. À ce moment-là, on pourrait vraiment décliner dans tous les domaines sans viser une religion.

 

Pourquoi ?

Parce qu’aujourd’hui, nous sommes dans une situation paradoxale sur le plan du juridique. Depuis qu’on a voté la loi de 1901,1905 et 1909, on ne peut intervenir pour une religion. Donc ce qu’a été voté à l’assemblée nationale est quelque part punitif pour d’autres religions qui ne posent pas de difficulté, je pense notamment à l’enseignement à domicile qui concerne d’ailleurs des personnes qui souhaitent enseigner à domicile pas pour des raisons religieuses, il y a des enfants qui ont des problèmes de scolarité donc ils doivent être retirés, donc il y a plaines de raisons pour que les parents préfèrent l’enseignement à domicile cela concerne peu de personnes mais cela fait partie des libertés fondamentales et constitutionnelles donc s’attaquer à l’enseignement à domicile, c’est aussi s’attaquer aux principes constitutionnelles je vous cite cet exemple mais il y en a d’autres. Donc pour vraiment changer les choses et pour que les islamistes radicaux ne puissent pas se servir de notre droit, pour pouvoir avancer ses pions on doit modifier la constitution, pour qu’on puisse dire que nul ne peut valoir de ses croyances pour s’extraire des lois de la république, en ce moment-là, on pourrait décliner dans la vie quotidienne.

Donc vous allez modifier le texte lorsqu’il passe chez vous au Sénat en mois de mars, puisque vous y êtes majoritaires ?

- Au Sénat, on va d’abord enrichir le texte et on va le modifier c’est le rôle du Sénat, vous savez que même au sein du Parti majoritaire était très divisé sur ce texte, on tout cas si j’étais à l’assemblée nationale je n’aurais pas voté ce texte.

Pourquoi la France est la cible préférée des terroristes plus que ses voisins européens ?

- Je pense effectivement que la France possède quelque chose d’originale, l’un des rares pays qui a défini la laïcité, il y en a d’ailleurs trois dont la Turquie qui a été inspiré de la constitution française mais elle a oublié cela depuis fort longtemps. Paradoxalement, il y a aussi un pays africain qui à l’origine s’est inspiré des lois françaises mais la notion de la laïcité est uniquement française, même si elle a inspiré d’autres pays. Nous sommes les seuls à prôner cet universalisme. Il y a aussi notre histoire et notre passé et puis nos interventions que nous avons pu faire en Afrique, l’histoire coloniale, vous savez que la France est l’un des rare pays qui a parlé d’assimilation. Il est vrai que dans les années 80 nous avons abandonné cette assimilation au profit de l’intégration où chacun valorisait ses différences. Donc à partir de là, l’abondant de l’assimilation a été quelques choses de pernicieux par l’évolution de la société française. Aujourd’hui avec l’immigration non contrôlée, le poison de la fin de l’assimilation, l’importation en France des thèses dangereuses, font le terrain des extrémistes. Il a peut-être aussi la position de la France sur la scène internationale qui a défendu jusqu’à une période récente une position originale, peut être aussi que la France n’est pas seulement un pays mais une grande civilisation et que c’est un symbole fort des rayonnements de la liberté fraternité, égalité et que ces thèses ci, sont opposées  au projet total autoritaire de  l’islam radical. Je pense que toutes ces questions ont fait de la France une cible privilégiée des terroristes.