Fatimatou Fall à «La Majalla» : Aucun pays africain n’a pu encore se hisser au rang des pays développés

*Le colonialisme européen, n’a pas investi l’espace africain et même ailleurs, dans le but d’intégrer et s’intégrer.

* L’équation fut posée avant même de débarquer : Soumettre les habitants, mais aussi exploiter les richesses.

*L’indépendance n’a jamais été synonyme de la fin de la dépendance.

Fatimatou Fall, est Malienne. Après avoir décroché son diplôme universitaire dans son pays, là voilà à Paris, doctorante en Sciences politiques. Au-delà de la dimension scientifique certaine, cette chercheuse s’est investie dans le secteur humanitaire. Chose qui lui a permis de connaitre sur le terrain les entraves qui bloquent l’émancipation des pays du tiers-monde.

Dans cette interview accordée à «Majalla», elle nous fait part des observations et critiques, mais aussi, ne se prive pas de porter un avis critique :

 

L’Etat post-colonial africain a pris sa légitimité, dans sa promesse de prospérité, partage des richesses, et respect des droits de l’individu. Comment évaluez-vous la situation ?

Si on doit bien établir un bilan du colonialisme, nous devons nous accorder qu’il sera négatif. Certes, on peut se contredire concernant les détails, mais on ne peut qu’être d’accord, que tout le colonialisme européen, n’a pas investi l’espace africain et même ailleurs, dans le but d’intégrer et s’intégrer. L’équation fut posée avant même de débarquer : Soumettre les habitants, mais aussi exploiter les richesses.

Situation porteuse d’une charge de violence, qui a conduit les populations locales à se révolter. Avec deux aspirations majeures : Retrouver la dignité en établissement un Etat national, mais aussi faire profiter toute la population des richesses exploitées par le colonisateur.

Fatimatou Fall

L’indépendance n’a jamais été synonyme de la fin de la dépendance. Aussi, le départ physique des colonisateurs, a été accompagné par l’installation d’une multitudede barrières devant ces pays qui viennent de respirer la liberté, pour vendre leurs matières premières à des prix honorables et équitables.

Toutes ces contraintes, auxquelles on doit ajouter une certaine nativité de la classe dirigeante postcoloniale, n’ont pas facilité la mission du développement.

Pire encore : Le comportement paternaliste des «pères fondateurs» a résumé la politique en une seule et unique règle : «Je connais mieux que vous tous l’intérêt du pays. Suivez-moi les yeux fermés, ou vous seriez punis». Telle était la doctrine des pouvoirs en place. D’où un enlisement, plus ou moins rapide selon le pays, vers des dictatures, entrecoupées par des putschs militaires, qui ne font que pérenniser cette ambiance dictatoriale. 

 

Que le modèle soit libéral ou socialiste, les Etats africains n’ont pu engendrer le développement. Sommes-nous devant une mauvaise application du choix (libéral ou socialiste), ou devant un mauvais choix, tout court ?

Il faut s’accorder que s’annoncer socialiste ou libéral, pour ne pas dire capitaliste, n’est qu’un slogan qu’on nous répète sans cesse en Afrique.

La crise économique En Afrique

Le prétendu socialiste, au-delà de slogans, ne dispose nullement des moyens, dont disposait Moscou à l’âge d’or du socialisme. De même, le prétendu capitaliste ne dispose guère des moyens dont disposait Washington à l’âge du capitalisme.

Conclusion : Qu’ils s’annoncent marxistes-léninistes, ou adeptes d’un capitalisme à outrance, le pouvoir va tomber très vite dans la gestion de l’ensemble des crises, avec surtout l’émergence d’une nomenclature politico-économique, qui n’a rien à avoir, ni avec le socialisme de Moscou ou le capitalisme de Washington.

 

Les investissements, et les échanges commerciaux des pays africains, se font pour plus de 75% avec des partenaires non-africains. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Surtout en remédier ?

Aucun pays africain n’a pu encore se hisser au rang des pays développés. Certes, existent bien des nuances, et même des décalages énormes entre tel pays africain ou un autre. Mais rester tributaire de la technologie occidentale, de son financement, mais surtout de l’obligation d’importer les produits alimentaires font, qu’aucun des pays africains ne peut exporter à sa guise. Mieux encore, si l’Occident décide d’installer une unité de transformation dans un pays africain, il ne le fait pas par esprit charitable : Les lois de leurs pays sont très sévères envers les industries génératrices de pollutions graves, ou encore les couts de fabrication chez eux, rendre le produit non concurrentiel.

Sortir de ce labyrinthe nécessite à la fois du temps, de la conviction et surtout une coordination encore absente. Il faut instaurer une «préférence nationale» chez les consommateurs, et au-delà, une «préférence africaine», non pas par les lois, mais par le biais du comportement de chaque Africain.

la scolarisation en Afrique

L’Afrique porte l’image des «aides», malgré une richesse plus que conséquente. Comment convertir les richesses en développement ?

Disposer d’une matière première n’en fait guère une «richesse». La manière de la capitaliser détermine la valeur de cette richesse. L’Occident veut disposer de nos matières premières pour les capitaliser en sa faveur. Il faut bien chercher la différence entre le prix d’un kilogramme de cobalt dans une mine en RDC par exemple, et sa valeur entre les mains d’une société de fabrication de téléphones mobiles. Dans le premier cas, nous sommes devant une matière première, mais tenant un téléphone mobile, on sent bien la vraie richesse.

 

 

Le monde entier est entré en état d’alerte à cause du Coronavirus, sans trop accorder l’importance qu’il faut, à Ebola ou au paludisme, entre autres. Comment expliquez-vous la chose ?

La raison est plus que simple, elle est d’ordre épidémiologique. Si l’Ebola avait une incubation comparable à celle du Coronavirus, et de ce fait aurait pu atteindre les capitales occidentales, à l’image de ce qu’on vu pour ce dernier, nous aurions vu la même «fièvre» pour stopper le virus et le combattre.

 

Quelle est la conséquence la plus grave de la pandémie qu’on vit actuellement ? Essentiellement pour les pays africains ?

Au-delà du nombre des victimes qu’on déplore, et le stress qu’on vit, sans oublier la crise économique générale, mais encore plus persistante en Afrique, le système éducatif ne sortira pas indemne de cette pandémie. Nos écoles connaissent un délabrement qui s’aggrave même avant l’avènement du virus, pour se trouver devant un système d’équation à résolution impossible : On ne peut continuer à enseigner comme avant, mais aussi l’enseignement à distance est impossible à généraliser tant Internet n’a pas été généralisée. Encore plus, le prix d’une tablette ou d’un ordinateur, reste une somme conséquente pour une partie non négligeable de la population africaine.