Pascal Drouhaud à «La Majalla»: Avec la Covid 19, nous entrons dans un nouveau monde

Regards sur le monde
Pascal Drouhaud

*Les dernières années ont montré aux européens qu’ils devraient d’abord compter sur eux-mêmes.

* L’Europe est un pilier diplomatique essentiel de la France: nous le voyons bien dans la crise sanitaire qui a montré combien le partenariat entre Paris et Berlin reste un axe moteur.

 *Le rétablissement des relations avec l’Etat du Qatar est le second événement majeur est révélateur des changements géopolitiques modernes.

*La France se félicite de l’annonce de la normalisation des relations entre ces pays arabes et Israël et de la fin de l’état de guerre. Cette décision constitue une étape importante.

Paris: Les relations internationales sont au cœur de la vie de Pascal Drouhaud, «un globe trotter patriote» (1), que le parcours professionnel a placé bien souvent au centre de l’actualité du monde moderne.

Spécialiste français de l’actualité internationale par détermination et par goût. Pascal Drouhaud a parcouru le secteur public et privé avec une volonté acharnée, celle de servir son pays, la France. De l’Afrique noire à l’Amérique centrale, de l’Asie du Sud au Moyen-Orient, de l’Europe aux Etats-Unis, de la Russie à l’Inde, il a parcouru pendant des années, la scène internationale. Témoin d’évènements politiques nationaux et mondiaux comme, directeur des relations internationales du parti de l’ancien Président Jacques Chirac (1995-2006), il a pu cerner l’évolution de la politique étrangère française tandis que l’Europe s’élargissait et que le monde se transformait, après avoir abandonné le rapport Est-Ouest, pour s’engager dans une mondialisation qui a ouvert la voie à l’ère numérique.

Cette expérience s’est enrichie après son parcours dans le secteur privé : en charge de l’Afrique subsaharienne et de l’Amérique latine au sein de la direction internationale du groupe industriel Alstom, il a pu mettre en pratique son expérience des problématiques concernant le développement, notamment dans la gestion urbaine, la mobilité et l’énergie. Il publie depuis 20 ans, de nombreux articles dans les revues spécialisées en relations internationales. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage sur l’Amérique latine : «FARC: confessions d’un guérillero, Choiseul, Paris, 2008».

Rencontre riche en émotion, mais également dense dans le contenu de l’analyse des relations internationales contemporaines.

Avec le président Emmanuel Macron

Vous avez un parcours professionnel qui vous a conduit à acquérir une expérience dans les secteurs publics et privés. Quel en est le fil conducteur? Est-ce une démarche courante en France et en Europe?

L’international est l’élément central d’un parcours marqué non seulement, par la fidélité à mon pays, la France, mais également par la volonté de comprendre l’évolution du monde depuis plusieurs années.

Je suis issu d’une génération née avant que ne tombe le Mur de Berlin en 1989 (2). Jeune étudiant puis diplômé, pendant les années 1970 et 1980, je me souviens parfaitement de la relation Est-Ouest qui organisait le monde. La succession des leaders soviétiques tels Léonid Brejnev, IuriAndropov, Konstantin Tchernenko et enfin Mikhaïl Gorbatchev d’une part, les années Jimmy Carter et surtout celles de Ronald Reagan avec notamment, sa fameuse « Guerre des étoiles » qui devait précipiter la fin de l’ex URSS, la chute du Shah d’Iran en 1979 et ses conséquences régionales, l’invasion de l’Afghanistan par les forces de l’ex-URSS et l’émergence des talibans, l’assassinat d’Anouar El Sadate et la guerre interminable, au Liban, autant d’évènements qui ont marqué un temps de notre histoire contemporaine. Tout le défi a été d’en faire un axe essentiel dans ma vie.

Cet environnement international était certes violent, mais finalement, relativement simple. Vous aviez le bloc de l’Est, conduit par Moscou, et celui de l’Ouest sous le «parapluie nucléaire» de Washington. Cet ordre du monde était régi par le concept de la dissuasion nucléaire. Le Mouvement des pays non alignés proposait une troisième voie dans un environnement bipolaire.

Avec Sa Majesté le Roi Abdallah II de Jordanie /Paris, 2018

J’ai eu la chance, à la fin des années 1980, de vivre le basculement du monde qu’a constitué la Chute du Mur de Berlin (9 Novembre 1989) et la chute de l’ex-URSS. J’étais alors parti, au titre de la coopération, jeune diplômé en Lettres, travailler pour le gouvernement français, en Amérique centrale, à El Salvador. Ce pays constituait alors, en Amérique centrale, aux portes du Nicaragua, un front de la guerre froide finissante. Depuis 1988, j’apprenais à vivre dans un pays qui traversait une guerre civile. J’ai découvert les enjeux en termes politiques, de sécurité, économiques, idéologiques et religieux, de la rivalité Est-Ouest. Le 9 Novembre 1989, le Mur de Berlin tombait. Le 11 Novembre 1989, à San Salvador, la guérilla du FMLN, lançait une offensive générale. «La Ofensiva Hasta el Tope-Febe Velasquez vive» avait un objectif: renverser le gouvernement en place.

Elle constituait l’opération de la dernière chance pour une guérilla qui savait que l’Europe basculait et à elle, les fondamentaux idéologiques d’un système qui existait depuis 1945. N’oublions pas que Winston Churchill avait parlé, dès 1947 dans son célèbre discours de l’Université de Fulton, de «rideau de fer».

J’ai vécu la fin d’un monde. A l’époque, Francis Fukuyama parlait de «la Fin de l’Histoire». Mais j’ai pu vivre l’entrée dans un monde qui se pensait apaisé. Il était en réalité, confus, les occidentaux trop sûrs d’eux, tandis que la recherche d’un nouvel équilibre devait naturellement, rappeler que «la tectonique des plaques» sur la scène internationale, se poursuivait. La 1ère guerre du Golfe, le processus d’intégration de l’Europe centrale et orientale à l’Union européenne, l’émergence de la Chine pendant les années 1990 et le début des années 2000, la fin du régime de l’apartheid en Afrique du Sud et l’élection de Nelson Mandela à la tête de ce pays, le 1er sommet sur le Climat à Rio de Janeiro en 1992, mais aussi le premier attentat contre le World Trade Center en 1993, les talibans en Afghanistan, autant de nouveaux évènements mondiaux qui accompagnaient non seulement mon retour en France (1991) mais également, la volonté de me sentir utile à mon pays et de m’engager.

 Avec le Président Jacques CHIRAC/ Palais de l'Elysée, 2005

Comment avez-vous fait? C’est à cette époque que vous avez participé à la campagne victorieuse du Président Jacques Chirac, en 1995?

A mon retour en France, j’ai tenu à reprendre mes études, en me spécialisant en relations internationales à l’Institut européen des hautes études internationales de Nice-Sophia Antipolis, puis à La Sorbonne-Paris 1. Je venais de passer trois années dans un environnement de guerre civile. J’avais connu des personnes formidables, qui allaient à l’essentiel dans la vie : être au service de leur famille, essayer d’être le plus positif possible quand tout peut être perdu en un rien de temps. Et garder espoir dans leur propre pays. Je devais apprendre à vivre, de nouveau, dans un environnement en paix mais en ayant plus que jamais, la volonté de servir mon pays. A cette époque, il me semblait que je n’avais qu’une possibilité: me rapprocher de la sphère politique.

Depuis toujours, j’ai baigné dans ma famille, dans une atmosphère gaulliste, à la fois patriotique et très ouverte sur le monde. Naturellement, j’ai tout fait pour me rapprocher de l’environnement de Jacques CHIRAC, alors maire de Paris. La campagne présidentielle avait commencé, dès la déclaration de candidature de Jacques CHIRAC en Novembre 1994. Travaillant avec des parlementaires proches de lui comme l’ancien Président de l’Assemblée nationale, M. Bernard ACCOYER, il m’a alors, été proposé de m’investir dans la campagne auprès des français de l’étranger sur le continent américain et africain. La France compte plus de deux millions de Français qui vivent hors des frontières nationales, que ce soit la métropole ou l’outre mer. Ils sont très actifs, dans la vie économique, associative, culturelle. Ce sont de formidables ambassadeurs de la France.

J’avais pu commencer à les rencontrer pendant la campagne présidentielle de 1995, en faisant campagne sur le continent américain et en Afrique. Jacques CHIRAC étant élu le 7 Mai 1995, il m’a été proposé peu après, de devenir le Directeur des relations internationales du parti présidentiel. Il s’agissait du Rassemblement pour la République.

Que retenez-vous de cette période?

L’action, l’innovation, le sentiment de vivre l’actualité. Nous étions très actifs avec certaines régions du monde.  Le Moyen orient a toujours occupé pour la France et à plus forte raison, dans les mouvements politiques nationaux, une place stratégique et affective, importante. Nous avions alors, réalisé de nombreuses missions auprès de l’Arabie saoudite, en Jordanie, au Liban, en Egypte que j’aime tant. Mais aussi au Royaume du Maroc, en Algérie, en Tunisie et dans l’ensemble de l’Afrique.Les sujets portant sur le développement, la protection de l’environnement, la globalisation de l’économie devenaient le cœur de l’action diplomatique.

- Je mesurais combien les décisions prises, pouvaient influencer et dessiner les contours du monde en devenir. Je me souviens d’une phrase d’un de mes professeurs de philosophie qui, parlant du monde bipolaire finissant avait dit : «le passé tenait lieu de présent pour ce que le futur a trahi». Il voulait dire que lorsque le présent ne permet pas de se projeter, tant l’avenir paraît difficile, la tendance est d’idéaliser le passé en pensant qu’il était meilleur que le présent.

Cette idée a influencé une perception du monde qui oblige au mouvement, à l’innovation, à créer les conditions d’une attractivité économique, culturelle, linguistique. J’avais le sentiment de vivre dans ce mouvement, comme aujourd’hui d’ailleurs: il s’agissait de construire un monde nouveau, en tout organisé en dehors d’un système est-Ouest qui avait disparu. Les espoirs de beaucoup dans le monde étaient grands. Il ne fallait pas les décevoir. J’ai continué cette mission dans le mouvement politique de Jacques Chirac après sa réélection en 2002. Il avait crée l’Union pour un Mouvement populaire (UMP). J’ai pu pendant ces années, travailler auprès de personnalités politiques nationales qui avaient une vision affirmée de la France et une passion du monde : le Président Nicolas SARKOZY naturellement, Président du parti de 2004 à 2007, mais également l’ancien Premier Ministre Alain JUPPE qui a participé à la créationdu mouvement en 2002.

Comment avez-vous acquis une expérience dans le secteur privé?

- Il m’a toujours paru très important de connaitre le fonctionnement d’une entreprise, d’être aux côtés des travailleurs, de la filière de production qui font la richesse d’un pays, et la crédibilité de son économie. C’est pourquoi, après une dizaine d’années passionnantes dans les forces politiques, il m’a été permis de rejoindre un magnifique groupe industriel français, spécialiste alors en transport et en énergie: ALSTOM. A la direction internationale, je m’occupais du « business développement » en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. J’ai pu y voir, sous l’angle industriel, lamondialisation dont on parle tant. L’entreprise pour laquelle je travaillais, est présente sur tous les continents. S’assurer que les produits, leur production, leur livraison, mais également la maintenance et le fonctionnement correspondaient à la demande des clients, essentiellement des Etats, me permettait d’être au contact des milieux institutionnels nationaux et internationaux. J’ai pu pendant des années, constater combien les questions industrielles, technologiques, de «high-tech» sont au cœur de la réalité du monde, de la concurrence et donc de l’influence des pays dans ce nouveau monde globalisé.

Le changement climatique, la bataille des normes et des brevets, celle du numérique, tout autant que la gestion de la croissance urbaine, sont essentiels au développement. La planète compte désormais près de 8 milliards d’habitants. Les questions relatives à l’eau, au traitement des déchets, sont dans le cœur des questions économiques et de l’action des Etats. Il s’agit d’exister et de peser dans un environnement mondial en constante évolution. La crise de la Covid19 constitue sans doute, une nouvelle fracture accélérant le basculement vers le numérique. Celui-ci peut être un atout et un accélérateur d’inégalités dans le monde. La fracture numérique entre Etats mais également au sein de la population constitue un sujet important dans la prévention des conflits de demain. La France en est bien consciente comme pays, mais également comme membre de l’Union européenne. Elle l’est comme membre permanent du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies mais aussi en raison d’une responsabilité toute particulière: elle constitue, après les Etats-Unis, le deuxième espace maritime dans le monde avec une responsabilité territoriale directe sur 11 millions de km2. Autant dire que les questions environnementales et leurs conséquences sur les économies, sont au cœur de sa diplomatie moderne.

Le monde contemporain est marqué par une forme de prolifération de pôle de puissance, régionaux ou à vocation mondiale. Si les Etats-unis marquent, avec le Président BIDEN, un retour attendu dans le «concert des Nations», la République populaire de Chine, la Russie ont consolidé et élargi leurs positions. Sur le plan régional, des pays comme la Turquie, l’Inde ont renforcé leur place régionale. Ces nouveaux acteurs mondiaux illustrent la transformation internationale de ces dernières décennies.

Avec le Président Bill CLINTON/Boston, Juillet 2004

Quel regard portez-vous sur les évolutions politiques au Moyen-Orient?

- Le Moyen orient est à la croisée des chemins. Les contours d’une nouvelle carte stratégique commencent à se dessiner autour de sujets majeurs portant sur la sécurité globale mais également économique.

Depuis un an, le monde est entré dans un temps nouveau. La pandémie qui le ravage, oblige à tisser des alliances inédites, des horizons nouveaux où les questions relatives à l’intelligence artificielle, à la préservation de l’environnement, à la connaissance de l’espace, seront cruciales. La capacité à répondre aux besoins d’une population mondiale en croissance tout en préservant l’environnement fragilisé, constitue un défi de premier plan.

Il s’agit dans ce contexte, de prévenir les pandémies qui déstructurent les économies. S’y préparer est une des clés de la réussite dans un monde de contrastes, marqué à par la nécessité de repenser la mondialisation.

Comment voyez-vous la normalisation des Emirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan avec Israël?

- J’ai été ces derniers mois, impressionné par ce fait majeur : la normalisation des relations avec l’Etat d’Israël, de pays comme les Emirats arabes unis, le Royaume de Bahreïn. Avec eux, le Soudan et le Royaume du Maroc ont également, fait bouger les lignes politiques. Tous ces pays, et avec eux des puissances régionales alliées, ont pris acte de nouvelles réalités et ont adopté une position historique emplie de courage et de vision. La région du Golfe, entre désormais dans un temps nouveau en intégrant une réalité géostratégique, à savoir la donne nucléaire, dans sa réflexion sur l’avenir.

Cette conscience peut être la source d’une nouvelle unité dans la région pour ne pas dire solidarité.La France se félicite de l’annonce de la normalisation des relations entre ces pays arabes et Israël et de la fin de l’état de guerre. Cette décision constitue une étape importante, Paris est le premier pays occidental – hors Etats-Unis – à se positionner sur cet accord obtenu sous l’égide du président américain Trump. Ce rapprochement historique vise à mettre fin à des décennies d’hostilités entre ces pays et l’Etat hébreu créé en 1948.

Et la réconciliation avec le Qatar?

C’est le second événement majeur qui est révélateur des changements géopolitiques modernes. Le rétablissement des relations avec l’Etat du Qatar, engagé avec le  Royaume d’Arabie saouditelors du Sommet d’Al Ula, du 5 janvier 2021, ouvre une nouvelle page. Il concerne également les liens avec l’Egypte, les Emirats arabes unis, et le Bahrein. Cet accord de solidarité et de stabilité qui a été signé par le Prince héritier Mohammed Ben Salmane Ben Abdelaziz Al Saoud et l’Emir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, est naturellement historique. Il contribue à construire une nouvelle carte stratégique dans la région du Golfe.

  1. Le Petit Journal Santiago, 28/05/2012.
  2. La guerre froide marque la rivalité géopolitique entre le bloc occidental conduit par Washington et le bloc soviétique porté par Moscou. Le discours de Winston Churchill à l’Université de Fulton le 5 Mars 1946 a théorisé un rapport de force qui a marqué les relations internationales jusqu’à la chute de l’ex-URSS en 1991.