L’art entre censure et anticonformisme…

Interview avec le réalisateur tunisien Mahmoud Jemni
Le réalisateur tunisien Mahmoud Jemni

*Esthétique, réflexion et citoyenneté, ma vision du Septième Art se base sur ces trois concepts.

*Je déplore ce silence que je considère comme une complicité de la part d’un organisme qui est censé défendre le cinéma tunisien et œuvrer pour son rayonnement.

*Après le 14 janvier, la liberté de s’exprimer est devenue un acquis. Il suffit de voir ce qui se dit sur les plateaux, ce que s’écrit et ce qui se concrétise comme projets artistiques. 

*Dans mes films, comme dans la quasi-totalité des films des réalisateurs tunisiens, le personnage féminin est valorisé et mis en exergue. Notre cinéma national est un cinéma féministe.

 

La Tunisie post-révolutionnaire a choisi de faire de la culture, le pivot de développement humain et social, malgré les innombrables défis auxquels elle fait face. En effet, la liberté d’expression demeure l’un des acquis les plus précieux de la Tunisie depuis 2011 et pourtant quelques artistes se heurtent encore à la censure.

Dans une interview accordée à ‘’La Majalla’’, le réalisateur, scénariste, critique de cinéma tunisien et auteur du livre Quarante ans de cinéma tunisien : regards croisés, Mahmoud Jemni, revient sur la scène culturelle en Tunisie avant et après la révolution du 14 janvier.

Au cœur de cette interview, son documentaire ‘’Coloquinte’’ qui explore le passé douloureux des victimes de la torture, ainsi que la dimension contestataire dans la production artistique en Tunisie.

 

Affiche de Warda, (Court-métrage), 2014.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma (un film, un acteur, un lieu, une anecdote, peut-être...) ?

Plutôt le hasard, pour ne pas dire l’anecdote : un soir (juillet 1971) j’ai été interpellé par une bande de jeunes me demandant la route menant à la plage. Quand j’ai compris qu’ils étaient venus pour tourner un film dans la région et j’ai proposé mes services, malgré mes connaissances rudimentaires en la matière. Alain m’a donné un rendez-vous le lendemain à 11 h à l’hôtel pour me présenter à son père. Arrivé à l’heure, dès le premier contact avec René Vautier, réalisateur du film, j’ai demandé la possibilité d’avoir une copie du scénario. Faute de document, René m’a raconté son film. Après le déjeuner, nous sommes partis pour le repérage. Mes choix des lieux de tournage coïncidaient avec les désirs de Vautier. J’ai été immédiatement recruté en tant que deuxième assistant. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu droit à une chambre personnelle dans un hôtel. Depuis ce mois de juillet 1971, je suis devenu le fils adoptif de René Vautier, de qui je revendique ma filiation. J’ai été son assistant sur 2 longs-métrages et deux courts-métrages.

 

Les trois mots qui définissent votre vision du cinéma. Pourquoi ?

Esthétique, réflexion et citoyenneté, ma vision du Septième Art se base sur ces trois concepts. On fait des films pour les gens qu’on aime, pour pouvoir les toucher et capter leur intérêt, on doit valoriser l’esthétique. Le Beau passe de la rétine au cerveau et ainsi il assure et déclenche la réflexion, la critique et le point de vue personnel. Le cinéma donne à voir et à réfléchir. Cette double fonction est primordiale, sinon on tombe dans un cinéma séduisant mais aliénant, voire abrutissant. Ce type de cinéma ne contribuera guère à la notion de citoyenneté. Principe de taille pour la Liberté.

 

Avec votre film ‘’Warda’’ (2014), vous avez remporté le Grand Prix du Nil pour le meilleur court-métrage documentaire. Quel était votre sentiment à l’annonce de votre sélection ?

Joie et fierté étaient de mise, d’autant que je n’avais jamais espéré ou même pensé obtenir une telle consécration tant la concurrence était rude.

 

Selon Amnesty International, les violences illégitimes de la part des forces de l’ordre ont augmenté et ce, dans le monde entier. Face à ce phénomène grandissant, la société civile, les activistes et les ONG se sont mobilisés contre les violences policières. Vous avez réagi à votre manière en tant qu’artiste. Que représentent les droits humains pour vous, en tant qu’artiste et écrivain ?

Les violences des policiers sont devenues monnaie courante, surtout ces dernières semaines. Le citoyen tunisien, les militants pour les Droits de l’Homme et les observateurs internationaux constatent cette déviance. Le peuple tunisien a fait sa révolution pour avoir ses droits à la santé, au travail, à l’éducation, à la culture et à la dignité. Le slogan « شغل حرية كرامة وطنية », entonné dans toutes les contrées de la Tunisie, a fait tomber le régime. Cette devise demeure valable. Elle dérange le système actuel, qui a actionné son appareil policier. Le peuple, et en l’occurrence les jeunes et la société civile, n’ont pas baissé les bras. Outre mon indignation, j’ai voulu m’engager à ma manière en présentant « Coloquinte ». Hélas, la projection a été annulée comme le l’ai mentionné plus haut. J’ai la pure conviction que le droit à l’expression est aussi important que de manger et de travailler. J’en appelle à la société civile et au gouvernement de mon pays afin d’accorder plus d’importance à la culture en augmentant le budget du ministère de tutelle et enfin avoir une politique culturelle progressiste et visionnaire.  

Le directeur photo et l'ingénieur son, en tournage.

Dans quel contexte est né votre ‘’Coloquinte’’ ?

L’idée initiale de « Coloquinte » est née en 1983 à Paris : mon beau-frère, opposant de l’époque, a été condamné par contumace et s’est réfugié en France. Il a été approché par un ancien chef de la police politique. L’État tunisien, pour remercier ce dernier de ses louables services, l’a nommé représentant de la Tunisie auprès d’Interpol. Le policier parlait avec égard de feu Ahmed Ben Othman. Ahmed était un militant exemplaire, il a résisté avec courage aux sévices subis. D’ailleurs, on peut trouver ses témoignages dans les « Temps Modernes ». Le policier a exprimé son souhait de le rencontrer. Mon beau-frère n’a jamais parlé de regret ou de demande de pardon de la part du tortionnaire. Et depuis je pensais à en faire un film, tout en sachant que je n’en avais pas les moyens et que les circonstances générales ne me le permettaient pas. À commencer par une demande d’aide à la production.

À peine 3 semaines après le 14 janvier 2011, j’ai appelé Férid pour lui rappeler nos échanges de 1983, il a répliqué : « Je persiste et signe ». Sauf qu’après réflexion, faire un film sur la torture dont les deux protagonistes ont disparu (le bourreau de mort naturelle et la victime d’un accident de la route au Maroc en 2004), n’est pas très pertinent. D’où l’idée de faire un documentaire sur toutes les victimes, quelle que soit l’appartenance idéologique des torturés.  Ainsi, « Coloquinte » parle de sévices subis, entre 1956 et 2010. J’ai donné la parole à 14 victimes, dont 3 femmes, un policier dont je salue le courage et un psychiatre pour expliquer le phénomène.

 

A-t-il été difficile à tourner ? Et quels sont les obstacles rencontrés lors de la réalisation, la production ou la projection ?

Sans parler des difficultés matérielles, faute de producteur professionnel, il y a eu des écueils d’ordre socioculturel. La majorité de mes protagonistes sont des gens très ordinaires : il y a la femme au foyer, le chômeur, le marchand ambulant, l’étudiant privé de terminer son cursus universitaire. Dans l’ensemble, ils ne sont pas habitués à faire face à la caméra : ils ont connu la clandestinité. Parler ouvertement n’était pas facile, n’oublions pas que ces victimes se remémorent des souvenirs douloureux, sur le plan psychologique comme sur le plan physique. Même si la psychologie vante les bienfaits de l’extériorisation de la douleur, c’est un calvaire de faire remonter à la surface des souvenirs longtemps enfouis. Il y a un autre écueil que j’ai défié : l’obtention d’une autorisation de tournage. Le responsable du département cinéma au ministère, à l’époque, a décliné ma demande. J’ai tourné sans document officiel. Résultat : impossibilité d’accompagner les victimes sur les lieux où elles ont été torturées et incarcérées. Heureusement, « Coloquinte » a été retenu par les JCC (Journées cinématographiques de Carthage, session 2012). Aucune difficulté lors des projections, que ce soit aux JCC, ou dans les autres villes. Lors des JCC, les spectateurs ont exigé un débat à la fin de chaque projection, bravant ainsi le règlement du Festival. Il a fallu à chaque fois continuer le débat en dehors de la salle.

 

La projection de ‘’Coloquinte’’ a été annulée après avoir annoncé son passage sur certaines chaînes de télévision qui ont préparé et publié le matériel publicitaire. Pourquoi cette annulation ?

Pourquoi cette annulation, c’est la question que je ne cesse de poser à Doc House, intermédiaire entre les ayants droit des films et la chaine tunisienne Attessia TV. L’annulation a eu lieu sans aucune explication et sans aucune excuse auprès des téléspectateurs, des protagonistes et de l’équipe du film. Doc House affirme par mail que : « nous estimons que la responsabilité de ce préjudice moral nous incombe, même si la décision d'annuler la diffusion de "Coloquinte" n'est pas la nôtre ». C’est facile à dire, mais il faut aller plus loin puisque, toujours selon la responsable de Doc House : « comme on vous l'a expliqué à plusieurs reprises, nous n'avons eu aucune explication du diffuseur (Attessia TV) ».

Je m’attendais à un soutien clair et net, ainsi qu’à un communiqué déplorant toute censure et toute main mise sur le droit à l’expression, je ne reçois qu’une demande directe proposant l’achat de mon silence. En voici les propos écrits : « J'espère que vous reviendrez sur votre décision de refuser d'encaisser la contrepartie des droits de diffusion ». Quels droits de diffusion ? Pour une diffusion qui n’a pas eu lieu.

Suite à cette annulation, mon communiqué et mon indignation ont été relayés par différents médias et sites de cinéma, dont cinematunisien.com et africine.org : un élan de solidarité relayé par tous ceux qui sont pour la liberté d’expression en Tunisie et ailleurs.

Je déplore ce silence que je considère comme une complicité de la part d’un organisme qui, selon son règlement intérieur, est censé défendre le cinéma tunisien et œuvrer pour son rayonnement. Encore un préjudice post-révolution tunisienne, il lèse davantage les victimes de la torture et mes protagonistes.

 

Certaines œuvres d’art ont été heurtées à la censure sous l’ancien régime de Ben Ali. Pouvez-vous nous parler de cette époque, des difficultés que vous avez rencontrées ? La situation a-t-elle changé après la révolution du 14 janvier ?

Pour être honnête, il y a plus d’autocensure que de censure institutionnalisée. Les artistes, quel que soit le secteur de création, ont bravé le censeur. Je cite notre exemple en vous renvoyant à la page 9 du « Guide des films anti-impérialistes », document réalisé par Guy Hennebelle. Ce n’est pas une question de censure, mais plutôt une question de conviction et de courage. Après le 14 janvier, la liberté de s’exprimer est devenue un acquis. Il suffit de voir ce qui se dit sur les plateaux, ce que s’écrit et ce qui se concrétise comme projets artistiques. 

Cérémonie de mariage dans un village noir dans le Sud, photo prise lors du tournage ‘’Non, oui’’ sur le racisme.

La Tunisie, comme sa révolution naissante, un féminin sacré omniprésent dans vos œuvres. Quelle est la place de la femme et du féminin dans votre art ?

Les personnages féminins dans mes films sont omniprésents. Ils sont combatifs et courageux, quels que soient leur âge, l’époque ou la cause. Les jeunes filles noires dans « Non. Oui » combattent avec véhémence et lucidité le racisme que subissent les Noirs tunisiens. « Warda, la passion de la vie », est une ode à la femme. Il met en exergue la volonté et la détermination d’une femme qui a fait de la gravure son arme de combat. Dans mes films, comme dans la quasi-totalité des films des réalisateurs tunisiens, le personnage féminin est valorisé et mis en exergue. Notre cinéma national est un cinéma féministe.

 

Problèmes d’octroi de cartes professionnelles, un projet de loi sur l’artiste et les métiers artistiques dont la version finale peine à voir le jour face à tant de problèmes liés au statut ignoré de l’artiste tunisien. Que pensez-vous de la situation de précarité dont souffrent les artistes en Tunisie ?

La situation des artistes tunisiens est précaire. Les raisons ne manquent pas, à commencer par l’inexistence d’une industrie cinématographique. La Tunisie, qui était un plateau de tournage surtout dans les années soixante et soixante-dix, a perdu cet avantage au profit du Maroc, faute d’une législation souple. Le peu d’artistes et de techniciens du cinéma à l’époque pouvait vivre relativement à l’aise. Lors des deux dernières décennies, le nombre des jeunes arrivés sur la place a augmenté considérablement. Cette augmentation s’explique par la multiplication des écoles et universités qui octroient des diplômes de cinéma, toutes spécialités confondues. La loi de l’offre et de la demande est fortement bouleversée. À cela s’ajoute un manque de coordination des gens de la corporation et une législation qui gère le secteur, garantit les droits et les devoirs de tous les intervenants. Qu’on définisse le statut de l’artiste tunisien afin de ne plus l’accabler de soucis matériels et qu’on lui assure les meilleures conditions pour se concentrer sur l’artistique. Il est du rôle des cinéastes, du ministère de tutelle et des législateurs, de travailler en synergie pour améliorer l’actuelle situation.

 

Personnages inclassables, couleurs criardes, paroles violentes, rythmes furieux et intrigues hyper réalistes, tout est au service d’un art contestataire qui dénude les déviances de la société. Est-ce l’art utile que vous présentez ? Et faut-il être, selon vous, un artiste engagé aujourd’hui ?

Pour moi, l’Art doit être contestataire et anticonformiste. Il doit jouer le rôle de levier de conscience. Reste la manière de narrer et d’écrire. Thématiques pertinentes, personnages inclassables réalistes ou imagés, devraient être mobilisés à bon escient pour témoigner, alerter et endiguer toute déviance comme vous le suggérez. L’artiste est en quelque sorte objecteur de conscience, éternel rebelle, et en conséquence profondément engagé, mais sans tomber dans le discours direct style tract politique, afin d’assurer l’utilité escomptée : avoir la faculté de réfléchir, choisir et agir. C’est ainsi que je conçois l’Art et le mandat de l’artiste.  

 

Quel message voudriez-vous adresser aux Tunisiens ?

Soyez fiers de votre pays, de votre histoire et de votre civilisation. Soyez tolérants et ouverts et faites de l’égalité et de l’équité un principe immuable.  

Quels sont vos futurs projets ?

Ayant bouclé ma trilogie « Douleur et résistance », je suis en train d’en préparer une autre intitulée « Mémoire commune ». Je produis aussi un court-métrage de fiction écrit par Imed Methnani, un jeune réalisateur. Il traite dans un langage imagé et poétique le passé du bagne « 9 Avril », rasé un certain matin par le régime de Ben Ali. Tout un pan de notre histoire carcérale est parti en fumée. Le premier tour de manivelle sera donné en septembre prochain.