Rapprochement Tuniso - égyptien

En quoi dérange-t-il le parti islamiste Ennahdha ?

*La pilule était difficilement avalable pour Ennahdha (parti islamiste tunisien) d’où ces avalanches de critiques au scalpel.

*Les islamistes craignent que Saïed soit parti en Egypte chercher l’aide de son homologue égyptien pour mieux « dompter » les islamistes en Tunisie.

 

Tunis: Le president tunisien Kaïs Saïed a effectué du 9 au 11 avril une visite officielle de trois jours en Egypte sur invitation du président Abdelfattah Al Sissi. Il s’agit d’une visite que les islamistes et leurs alliés radicaux voient d’un œil morne. Car, après avoir reçu le président Turc à Tunis et effectué un voyage officiel au Qatar, Kaïs Saïed a rétabli les voies de communication directe avec les plus fervents défenseurs de l’islam politique et principaux soutiens aux islamistes tunisiens depuis 2011. Ces visites ont permis de réchauffer les voies diplomatiques classiques avec ces deux pays qui, par le passé, traitaient avec Ennahdha en tant que « parti au pouvoir » via une diplomatie basée sur des intérêts étriqués selon la politique d’alignement des axes.

La pilule était difficilement avalable pour Ennahdha (parti islamiste tunisien) d’où ces avalanches de critiques au scalpel. En effet, pour cette visite les inquiétudes de ses détracteurs ont fusé. Car, elle a lieu en Egypte et sur invitation de Abdelfattah Al Sissi, ennemi juré des frères musulmans et fossoyeur des rêves moyenâgeuses des islamistes dans son pays. Mais cette visite de Saied en Egypte intervient dans un contexte très délicat en Tunisie, avec un gouvernement qui n’arrive pas à lever les fonds nécessaires pour le Budget 2021, auquel il manque près de six milliards d’euros alors que la Covid frappe fort l’économie et plombe économiquement les faibles.

quelques jours après sa visites en Egypte, Kaïs Saïed a reçu le chef de la diplomatie égyptienne.

C’est pourquoi, en Tunisie, on évoque cette visite avec des trémolos dans la voix. En effet, les islamistes craignent que Saïed soit parti en Egypte chercher l’aide de son homologue égyptien pour mieux « dompter » les islamistes en Tunisie. C’est l’effet papillon une théorie selon laquelle un battement d’ailes de papillon dans une autre contrée peut provoquer une tempête chez soi. En effet, la levée de boucliers qu’à suscité cette visite en dit long sur les craintes exprimées en Tunisie par ceux qui veulent enrayer l’action diplomatique tunisienne et la garder otage des alliances diaboliques tissées sous la présidence intérimaire d’un Moncef Marzouki qui a foulé du pied les principes fondateurs de la politique extérieure tunisienne ou encore d’un Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères qui s’est jeté dans le giron des axes maléfiques en se rangeant derrière les forces géostratégiques qui complotent contre notre propre pays et lui ont réservé les desseins les plus noirs. La première réaction est venue de l’ancien président Moncef Marzouki qui a employé des mots crus pour décrire cette visite en affirmant que Kaïs Saïed ne le « représente plus » tout en demandant « pardon à la mémoire de Mohamed Morsi et aux  Egyptiens qui avaient cru en la révolution du 25 janvier ».

Dans le même sillage, Adnène Moncer, ancien chef de cabinet de l’ex-oresident Moncef Marzouki et actuellement président du Centre d’études stratégiques sur le Maghreb arabe  a qualifié la visiste du président de la République, Kaïs Saïed de “faible”.

Inquiétudes des islamistes

Cependant, les réactions de tous les dirigeants d’Ennahdha étaient unanimes à condamner une telle visite. Ainsi le gendre de Rached Ghannouchi Rafik Bouchleka connu pour ses positions hostiles au président de la République a dénoncé ce pas diplomatique accusant le président de la République de vouloir internationaliser les conflits internes en Tunisie. « Ce qu’admire Kais Saied chez Al-Sissi c’est son détournement contre la démocratie et son putsch militaire », a-t-il posté sur son compte Facebook.

Pour sa part, l’autre dirigeant d’Ennahdha et ancien ministre de la Santé Abdellatif Mekki pense qu’il aurait été plus judicieux si cette visite était « plus au moins organisée à l’intérieur », faisant allusion que le président de la République voulait exporter les conflits internes avec Ennahdha en Egypte.

Au fait, ce qu’ils craignent de cette visite c’est de la voir modifier progressivement les rapports tuniso-egyptiennes, qui peuvent provoquer, à long terme, des changements colossaux qui mettraient fin à l’hégémonie exercée sur la diplomatie tunisienne par le passé. Ce n’est pas la position tunisienne exprimée par Saïed en faveur de l’Egypte sur l’épineuse question des eaux du Nil qui les tracasse, mais plutôt la peur de voir leur marge de manœuvre se rétrécir comme une peau de chagrin sur le plan interne, régional et continental. Laquelle conduirait à une coordination plus ferme sur la question du terrorisme et de son financement. Mais aussi, une plus grande concertation des services de renseignement avec un échange massif d’informations sécuritaires précieuses pouvant compromettre des éléments extrémistes tunisiens qui visent à saper l’Etat national et à faire vaciller ses colonnes, comme ce fut le cas entre 2011 et 2013, qui leur fait grincer les dents

Saïed monte au créneau

De retour à Tunis, le président Kaïs Saïed et monté au créneau en revendiquant dimanche 18 avril à l’occasion de la célébration du 65è anniversaire de la tunisification de la police sont droit de commander les forces de sécurité intérieure. Il a ajouté, lors d’une cérémonie à laquelle ont pris part le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et le chef du gouvernement, que « la Tunisie avait vécu une explosion révolutionnaire, marquée par une réconciliation entre l’Etat avec tous ses appareils, et le peuple. Les forces militaires et sécuritaires sont parmi les corps, auxquels le peuple a offert des fleurs ». Ce faisant, Kaïs Saïed a affirmé que « le chef de l’Etat est le chef suprême des forces armées militaires et civiles. Que cela soit clair pour l’ensemble des Tunisiens, quelle qu’en soit la position…je ne suis pas enclin à accaparer ces forces, mais il faudrait respecter la constitution ». Il a, par ailleurs, fait constater que « c’est le président de la république qui procède aux nominations et révocations aux hautes fonctions militaires et diplomatiques, liées à la sûreté nationale après concertation avec le chef du gouvernement ; lesquelles sont fixées par une loi… »

Les Islamistes tunisiens

Le mouvement tunisien «Ennahdha» a considéré l'autoproclamation du président Kaïs Saïed en tant que commandant en chef des forces de sécurité comme «un bafouement de la Constitution et des lois du pays».

Dans un communiqué publié par le mouvement islamiste tunisien à ce propos, et dont une copie est parvenue à Majalla, Ennahdha a considéré, «En se proclamant en tant que commandant en chef des forces armées civiles, Saïed piétine la Constitution et les lois du pays et empiète sur le système politique et les pouvoirs du Premier ministre». Le mouvement a souligné que «l'inclusion de l'appareil sécuritaire dans les conflits représentait une menace pour la démocratie, la paix civile et les acquis de la révolution». D’après le communiqué, le mouvement Ennahdha a exprimé «sa surprise face à la violation réitérée du chef de l'Etat contre la Constitution, la considérant comme un document annulé et comme un outil pour justifier sa tendance vers une autorité individuelle».


 

Disons-le sans ambages, la visite de Saïed est beaucoup plus importante et grande dans sa dimension et sa portée que de s’escrimer à la réduire à une simple demande de collaboration sécuritaire. Certes, les égards avec lesquels le Chef de l’Etat a été reçu et les honneurs qui lui ont été réservés, témoignent de l’estime dont il jouit auprès de son homologue Abdelafattah Al Sissi. Mais comment expliquer les bains de foule et l’accueil chaleureux que les citoyens égyptiens ont accordé au président Saïed. Il était devenu la vedette des trends sur les réseaux sociaux égyptiens et ses photos et vidéos avaient envahi la Toile. C’est que kaIs Saïed n’est pas parti en conquérant ou en détresse pour un appel à l’aide contre ceux qui pourissent la vie à leurs concitoyens en Tunisie. Il était parti en frère et en ami rétablir les relations séculaires entre deux pays liés par des liens historiques, restaurer les principes de la coopération bilatérale, raffermir les échanges commerciaux et explorer les pistes de l’investissement entre les deux pays. C’est pour ainsi dire, il s’agit d’une visite politique par excellence qui tend à un renouveau des relations diplomatiques à partir d’un socle historique commun, allant du transfert de Mahdia, la capitale des Fatimides au Caire, en passant par les routes commerciales de Kairouan et d’Alkexandrie, sans oublier les rapports séculaires entre Al Azhar et la Zitouna, tout comme la pensée et la culture dont les deux noms phares se résument à Ibn Khaldoun et Bayrem Ettounsi. Mais il y avait aussi le sort scellé des deux pays et le sang des martyrs qui a coulé pour la libération de la Palestine et pendant la guerre des Six jours. Saïed voulait tout raconter et raviver ces pages glorieuses entre les deux pays pour partir de plus belle dans ses relations diplomatiques avec une grande nation qu’est l’Egypte. Une relation d’égal à égal qui recolle les morceaux du passé pour bâtir un avenir plus radieux. A cet effet, la convergence de points de vue les deux dirigeants sur plusieurs questions tels le dossier Libyen qui concerne de près les deux pays étant son impact direct sur eux, ne semble pas plaire aux nostalgiques de l’ère Marzouki.