Le Recteur de la Grande Mosquée de Paris: Il y a des rapports de force entre les musulmans en France

Chams el-Dine Mohamed Hafiz

*J’agis d’abord pour l’intérêt des musulmans

*Je lutte pour qu’on ait le minimum d’entente pour parler des grands sujets et pour unir les horaires de la prière dans toute la France.

 

Paris: Recteur de la Grande mosquée de Paris depuis janvier 2020, Chamsel-Dine Mohamed Hafiz, est aussi Avocat au barreau de Paris spécialisé en Droit International des Affaires notamment entre le Maghreb et les pays arabes, et en Droit Pénal.

De mai 2003 à mars 2021, il est membre du bureau exécutif de l’instance représentant le culte musulman : le Conseil français du Culte Musulman (CFCM). Il en est le vice-président de 2008 au 17 mars 2021, il annonce que la fédération de la Grande mosquée de Paris et trois autres fédérations fondatrices quittent le bureau exécutif du CFCM, pour former un nouvel organe de représentation de l'islam en France, "La Coordination". Il est enfin, l’un des rédacteurs et des cinq signataires de la Charte des principes pour l'islam de France, présentée le 18 janvier 2021 au Président de la République Emmanuel Macron.

 La Majalla l’a rencontré dans son bureau à la grande Mosquée de Paris pour nous éclairer sur les différents sujets concernant l’islam de France.

 

LA MAJALLA : Pourriez-vous nous parler de l’organisation de l’Islam en France, pourquoi est-ce si compliquée ? Est-ce qu’il y a des rapports de force entre pays ?

Chams el-Dine Hafiz : D’abord ; on ne constitue pas une organisation comme celle-là aussi facilement parce les musulmans ne sont pas un groupe homogène, c’est plusieurs groupes qui se sont retrouvés en France dans un pays où la laïcité prévoit la séparation de l’état et de l’église donc des éléments très importants qu’on doit prendre en considération, mais il y a eu une évolution, on a commencé à la fin des années 80, on a essayé d’organiser l’islam, au moment de l’arrivée du Ministre de l’intérieur Jean Pierre Chevènement fin les années 90 où il y a eu véritablement la possibilité à toutes les associations gestionnaires du culte musulmande se mettre autour de la table pour essayer de trouver la possibilité de créer une instance représentative, c’est ainsi qu’en 2003, le conseil de culte musulman a été créé. Alors il faut reconnaitre que c’est une tâche difficile, c’est une association de la loi 1901, qui n’a pas d’aide de l’Etat ni de quiconque, elle vit aujourd’hui des cotisations de ses adhérents, donc aujourd’hui nous avons environ deux mille huit cent mosquées, ce sont eux qui font vivre cette association, nous n’avons aucune subvention de l’Etat, donc c’est véritablement du bénévolat. Que l’on veuille ou pas, cette structure ne peut engager des actions importantes, faute de moyen matériel, cela est essentiel. Nous n’avons jamais pu recruter, nous avons fait un site internet par des bénévoles, tout ce que nous faisons c’est du bénévolat, et Dieu merci les gens essaient de nous aider. Donc cela est une vraie difficulté.

Le recteur de la grande Mosquée de Paris avec notre correspondant

En deuxième lieu, bien sûr, c’est un lieu de pouvoir, il y a des rapports de forces, effectivement l’Algérie, le Maroc, la Turquie et Union des organisations islamiques en France (l’UOIF) devenues Musulmans de France (MF), tous sont dans une logique de rapport de force. Mais en même temps ce que je dis en tant que Recteur de la Grande Mosquée c’est d’essayer de trouver au moins le minimum qui puisse nous regrouper, il faut que cette organisation soit une organisation légère, qui ne soit pas intrusive dans la gestion des autres, par exemple moi je ne veux pas que le conseil français du culte musulman(CFCM)  vienne s’ingérer dans la gestion interne de la Mosquée de Paris, mais que nous puissions tous ensemble parler des vrais sujets, c’est-à-dire, d’abord et avant tout les heures de prière, nous avons des vraies difficultés aujourd’hui, il est terrible que les fidèles prient dans le même pays à des heures différentes, parce nous avons chacun une organisation. A la grande mosquée de Paris je fais des calendriers sur la base de 18° celui que nous retenons pour fixer les heures des prièreset donc au niveau de salat el-Fajr, à salat el Icha on a des différences entre nous. Les Musulmans de France eux fixent leurs calendriers à 12°. Donc j’ai mis en place une commission de travail avec les Musulmans de France pour qu’on essaie d’unifier les horaires de prière. Autre élément, la fixation du premier jour du mois de Ramadan et du jour de l’Aïd pose un problème. Autre sujet d’ordre pratique, le «Hallal»; nous avons de grandes difficultés face à l’administration en Europe qui ne veut pas d’abattage. Il faut qu’on se batte pour pouvoir réellement faire respecter le rythme musulman, c’est une chose importante. Il y a aussi la question de pèlerinage, il faut qu’on organise aujourd’hui le pèlerinage pour permettre aux fidèles musulmans français, de partir dans de bonnes conditions.

Le président Macron et le recteur de la Mosquée de Paris

Le (CFCM) est entré dans une logique de pouvoir

Que pensez-vous du CFCM?

-Malheureusement le (CFCM) est devenu un lieu de pouvoir, où le président devient un leader, nous n’acceptons pas cela, cela n’existe pas en islam, nous parlons sur les bases religieuses,  par le dialogue et la consultation entre nous. Nous sommes dans une religion notamment sunnite où il n’y a pas de chef, il y a une concertation, il y a un certainement des dispositions qui permettent aujourd’hui de travailler ensemble pour le bien de notre communauté, hélas le (CFCM) est entré dans une logique de pouvoir.

Que proposez-vous?

-Ce que je voudrais aujourd’hui, parce que je vois des distinctions, c’est d’établir ensemble une charte des valeurs, donc nous avons fait cette charte, il y a eu 5 organisations islamiques qui l’ont signée mais il y en a 3 qui ont refusé, cela a créé un malaise. Récemment quand le président Moussaoui a organisé une réunion importante avec les membres du bureau du (CFCM)pour désigner l’Aumônier National pour les prisons, nous l’avons déjà fait en mois de janvier pour l’armée et également pour l’aumônier des hôpitaux, puisque le (CFCM) c’est lui qui désigne aux autorités l’aumônier national, les 3 fédérations qui n’ont pas signé la charte étaient présentes, nous nous sommes opposés , donc ils sont passés en force, nous avons refusé cette façon de faire et nous nous sommes retirés du (CFCM). Aujourd’hui, mettre en place une « coordination » qui va suppléer un peu la gestion du bureau de Conseil français du Culte Musulman.

Les membres de CFCM avec le président à l’Elysée

Vous vous êtes retiré la première fois, car il y avait Les Frères Musulmans

-C’est la même chose aujourd’hui, ça ne change pas c’est pourquoi on vient de démissionner encore.

Que dit l’Etat français?

-L’Etat dit débrouillez-vous, vous savez que lorsqu’on avait signé la charte, Monsieur le Ministre Gérald Darmanina déclaré que les instances représentatives de l’islam de France et ceux qui veulent être membre de ces instances doivent signer la charte, mais les fédérations, les mosquées les associations qui ne signent pas la charte ne peuvent plus prétendre à représenter le culte musulman devant le pouvoir public. Moussaoui s’est réuni avec les fédérations qui n’ont pas signé la charte on s’est opposé et puisque c’est ainsi,  nos routes vont aujourd’hui se séparer.

 Je pense que le ministre de l’Intérieur va venir vous réconcilier de nouveau comme la première fois.

-Non, d’abord, j’ai beaucoup de personnalité, ce n’est pas un Président ou un Ministre qui va venir pour essayer de me convaincre de quoique ce soit, moi j’ai des convictions ; j’agis pour l’intérêt d’abord des musulmans, après bien évidement les partenaires de l’Etat, je traite avec l’Etat à égalité, il n’est pas question aujourd’hui que l’Etat essaie de faire pression sur une quelconque organisation, je dirai l’objectif que nous devrons atteindre, nous sommes une communauté importante, l’islam a sa place en France.

Les musulmans de France

La laïcité est une chance pour les musulmans

Vous êtes contre la laïcité ?

-Au contraire, moi je dis que la laïcité pour nous et pour les musulmans de France est une chance.

Pourquoi ?

- Parce qu’aujourd’hui face à l’Etat nous sommes tous égaux, toutes les religions sont à égalité, vous imaginez en France  que l’église catholique qui a une dominance par rapport aux autres, avec la laïcité, elle est considérée comme nous, donc c’est une vraie chance pour nous, nous avons avec la laïcité pu réaliser 2800 lieux de culte en très peu de temps, quel est le pays qui peut permettre cela ? On est dans une liberté totale, personne est là pour me dicter mon discours. Bien évidemment il y a des limites, c’est les atteintes à l’ordre public.

La grande mosquée

Vous êtes le plus grand poids islamique en France, la grande mosquée de Paris est sacrée pour plus de 20 millions de musulmans en France dont 7 millions Algériens. Pourquoi vous ne faites pas une élection puisque vous êtes majoritaire ?

- Personnellement je considère que tout le monde a sa place même le plus minoritaire, le prophète Mohammed (SWS) n’a jamais été dans les rapports des forces alors qu’il avait le pouvoir absolu, regardez ses réactions avec ses adversaires, ses ennemis même avec ceux qui ont tenté d’atteindre à son honneur et salir sa femme Aicha par des mensonges, il a toujours accepté l’égalité et refusait le rapport de force, moi je pense et c’est ma position, l’islam n’a jamais obligé les gens à devenir croyants, moi je n’accepterai jamais d’être dans une position de domination et d’écraser les autres, en Islam la seule différence entre deux personnes est la piété, ce n’est pas parce que je possède une grande mosquée et vous possédez une petite mosquée donc c’est moi qui vais venir vous exiger, c’est cela aussi la beauté de notre religion. Il faut qu’on montre que l’islam en France a cette particularité nous venons des origines différentes mais nous prions tous ensemble et nous faisons le ramadan ensemble, nous aimons tous notre prophète et nous aimons tous notre islam, c’est cela qu’on doit montrer les côtés positifs de notre religion, il faut qu’on arrête aujourd’hui d’être dans une domination, on ne doit pas faire comme un général a dit combien de divisions vous avez donc c’est moi qui domine, moi je ne suis pas dans un état de guerre, le musulman est mon frère, depuis que je suis là, j’essaie de montrer que l’islam et la mosquée et les musulmans sont là pour aider l’autre.

 

Les paroles sont jolies

-Les actes aussi croyez-moi, je suis le premier à avoir permis aujourd’hui aux étudiants d’acheter un sandwich, c’est moi qui paie. Il y a aujourd’hui près de 250 personnes qui mangent chaque jour à 12h à la mosquée de Paris et qui sont de toutes les confessions, on distribue 250 paniers alimentaires aux étudiants. Je remercie ici l’association Étudiants et cadres Algériens en Île de France, les donateurs et bénévoles pour leur mobilisation. C’est cela que je veux montrer : la beauté de notre religion. Pendant le Ramadan, on a vu les capacités des musulmans combien ils sont solidaires avec les personnes âgées et vulnérables, on a été avec eu ; on les a aidés.

Pourquoi vous faites cela?

- Parce que je suis irrigué je suis baigné par les valeurs de l’islam.

Qu’avez-vous dit au président Emmanuel Macron lorsque vous vous êtes rencontré la dernière fois ?

-J’ai dit au président Macron je ne suis pas un homme politique, je n’attends rien de vous monsieur le président, je veux défendre l’islam tel que nous devons le concevoir ensemble, je ne veux pas des terroristes qui tuent au nom de l’islam ni des extrémistes ce sont nos ennemis et les ennemis de l’islam qui est une religion de paix, mais je veux défendre le musulman dès qu’il entre prier ici, je veux que tout musulman ait toutes les conditions pour pouvoir prier normalement et sereinement dans ce pays, c’est mon combat quotidien.

Les attaques terroristes des ignorants en islam vous donnent plus de taches !

Effectivement, Il y a ce problème ; l’assassinat du professeur Samuel Paty et de l’attaque terroriste de la basilique de Nice, à la suite du discours du Président Macron de 2 Octobre qui était très mal compris, il a fallu aujourd’hui qu’on en prenne en charge et on a dit au président de la République qu’on doit créer un conseil national des imams ( CNI) pour que tous les imams qui prêchent en France soient agrées pas ce CNI , le président de la république nous a dit que c’est vous qui vous organisez.Aujourd’hui l’état français s’occupe des affaires de sécurité notamment pour chasser les organisations terroristes.

Dans le 18ème arrondissement de Paris, la mosquee de paris participe à la distribution 850 repas tous les jours avec l’association “La table ouverte” depuis plus d’un an.

Comment faire pour sauver l’islam de France de ses divisions et rapports de forces

-Je pense qu’il faut du temps, il faut qu’on s’intègre, il faut que l’élite intellectuelle musulmane se réveille, il faut qu’elle agisse et écrive, il faut qu’elle se manifeste. Aujourd’hui, les musulmans restent trop discrets et en retrait, c’est pour cela, lorsque je suis arrivé, j’ai créé le conseil scientifique et culturel de la grande mosquée de Paris. J’ai mis à la tête de ce conseil un grand professeur scientifique et j’organise des colloques et des séminaires pour permettre aux musulmans qui ne sont pas connus, par exemple, les livres qu’ils écrivent, les idées qu’ils essaient de développer ici à la mosquée de Paris ils sont chez eux afin qu’on puisse monter au-delà de la prière, il y a une très grande civilisation qui a apporté, à un moment donné, beaucoup à l’humanité, c’est la civilisation musulmane. Il faut qu’on pose cette question : Pourquoi cette civilisation était à l’époque très importante et aujourd’hui il y a une décadence totale ?  Il faut donc du temps et il faut qu’on accepte un certain nombre de choses.

Même pour la question des caricatures ?

-Vous savez que j’en avais parlé à l’époque parce que je savais que cette question va heurter les musulmans, mais en même temps nous sommes dans un pays où la liberté d’expression est sacrée et les caricatures font partie de la culture française, donc ce n’est pas la peine de lire Charlie hebdo, ce n’est pas la peine de regarder ses caricatures. Eux, ils ont la liberté de faire des caricatures et nous avons la large liberté de mépriser et de ne pas regarder, mais surtout de ne pas tuer.

Êtes-vous pour faire une loi qui interdit le blasphème en France ?

- A mon avis, cela serait une grosse erreur, au contraire, il faut que nous montrions que notre religion est une chose et que notre vie sociale est une autre chose, et que nous sommes à la fois des citoyens ; mais nous sommes aussi des pratiquants musulmans, et il ne faut pas toucher à notre religion.

D’abord on n’attaque pas en France les idées, donc on laisse tout le monde pour s’exprimer jusqu’à certains points. La pensée des frères musulmans s’est beaucoup développée en France pour un certains nombres de raisons, aujourd’hui, la France s’aperçoit que cette pensée participe au séparatisme, parce qu’il y a un vrai séparatisme il ne faut pas l’ignorer.

La loi française est-elle supérieure à la loi religieuse ?

Non, ce n’est pas correct, je vous donne un exemple que je donne à mes imams, on dit que la loi française est supérieur à la loi musulmane, moi je dis que non ce n’est pas réaliste. Il y a eu en France un grand débat sur la question du mariage pour tous, c’est-à-dire que le couple homosexuel deux hommes ou deux femmes peuvent se marier à la mairie officiellement, la loi permet cela, mais ce que je dis à mes imams que si un couple homosexuel qui vient à la mosquée pour demander le mariage, si la loi française est supérieure à la loi islamique, on nous obligerait de conclure ce mariage.

Dans le système de mariage en France, on ne signe pas des actes de mariages s’il n’y a pas d’acte de mariage civil à la mairie, il n’y a pas de mariage religieux avant. Donc les couples homosexuels lorsqu’ils viennent à la mosquée pour le mariage religieux, on dit NON, donc la religion et la loi musulmane est respectée ; concernant les juifs, les protestants et les catholiques, ils refusent aussi donc la loi française n’est pas supérieure aux lois religieuses, le mariage doit être que entre homme et femme pour fonder une famille. Moi en tant que recteur, je fais respecter cela ici dans la mosquée le reste c’est dans la vie civile cela ne me concerne pas.