Système de santé africain, au temps de la Covid-19

Le constat est tellement amer… L’espoir est tant permis
: La nouvelle technologie, peut-elle sauver cette génération ?

* L’Etat post-colonial, n’a pas tenu du tout, ses promesses d’une vie digne et respectable pour tous ses citoyens

* Une attente de plus en plus longue pour pouvoir bénéficier, même des services qui nécessitent une urgence

* La téléconsultation, par exemple, ne vient pas en réponse à la même question, et aux mêmes besoins, dans les deux mondes.

 

Une soixantaine d’années après la vague des indépendances, le plus clément des observateurs, concernant le système de santé en Afrique, nous dira, qu’il n’est pas au niveau des espérances, et surtout, est dans l’incapacité d’assurer un minimum de services nécessaires pour garantir une santé pour tous.

Certes, on ne peut mettre toute l’Afrique sur la même estrade, car existent, ici et là des hôpitaux d’un niveau plus que respectable, avec des médecins plus que compétents, mais ceci reste un simple arbuste, qui n’arrive guère à détourner le regard de cette forêt ténébreuse…

A une situation pas du tout satisfaisante, s’ajoute la pandémie du Coronavirus, qui vient à la fois changer pour ne pas dire inverser les priorités, mais aussi, augmenter la charge, et doubler, pour ne pas dire plus, les défis à relever. Si le système de santé africain avait besoin (avant l’avènement du Coronavirus) d’un «miracle» pour se relever, la situation actuelle nécessiterait tous les miracles du monde.

Une interminable attente

 

Le manque d'infrastructures

Selon une enquête de l'institut de sondage panafricain Afrobarometer, réalisée avant la pandémie de Covid-19, 53 % des Africains ont déclaré avoir manqué des soins nécessaires au moins une fois au cours de l'année écoulée. Les taux les plus forts ont été prélevés au Gabon, au Togo, au Niger et en Guinée. Même dans les pays où les structures sont plus nombreuses, le service n'est pas forcément assuré. Près de 45 % des répondants ayant eu accès à des centres de santé ont en effet déclaré qu'il leur avait été difficile d'obtenir des soins.

Personne n’est candide pour croire que l’Afrique s’est réveillée pour constater avec stupeur cette situation chaotique (ou presque). Le mal remonte au lendemain des indépendances : L’Etat post-colonial, ou bien n’a pas tenu du tout, ses promesses d’une vie digne et respectable pour tous ses citoyens, ou (dans certains pays), le peu de réalisations ont vite souffert d’un délaissement, et même d’oubli généralisé.

On constate presque partout en Afrique, une attente de plus en plus longue pour pouvoir bénéficier, même des services qui nécessitent une urgence. Manque ou même pénurie de médicaments. A cette image lugubre, vient s’ajouter une grande faille entre les villes et les grandes agglomérations d’une part, et les zones rurales, qui sont souvent dépourvues de toute infrastructure sanitaire, pour une population, disposant d’un pouvoir d’achat, toujours inférieur à celui des citadins.

Résultat, 46 % des sondés pensent que leur gouvernement parvient «peu» ou «très mal» à améliorer les services de santé de base.

«Ces défaillances profondes sont ignorées depuis trop longtemps», est le constat observé par cent intellectuels africains dans une lettre ouverte publiée par la revue en ligne African Arguments, qui ajoutent que «la santé doit être conçue comme un bien public essentiel».

 

Des maux pour le dire

Déjà en 2001, les pays africains, à travers la déclaration d’Abuja (Nigéria), se sont engagés à consacrer pas moins de 15% de leur budget national au secteur de la santé. Constat en 2019 : seuls le Rwanda et l'Afrique du Sud ont respecté leurs engagements.

Yvonne Mburu, immunologiste et fondatrice du réseau panafricain Nexakili, qui réunit les professionnels de la santé, considère que «ces dernières années, il y a eu des dépenses énormes dans le secteur de la santé, notamment de la part des bailleurs de fonds internationaux», avant d’admettre: «si on se retrouve aujourd'hui dans cette situation, c'est que, quelque part, nous n'avons pas investi de la bonne manière», et conclure : «On a divisé les financements par maladie. Alors, oui, un travail formidable a été fait sur le traitement du VIH ou du paludisme. Mais on a délaissé les besoins sanitaires de base. Il faudrait améliorer le système dans son ensemble, pour avoir d'abord un socle sanitaire solide».

Yvonne Mburu, immunologiste

Quant à Ambrose Talisuna, épidémiologiste et conseiller régional de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la sécurité sanitaire en Afrique, il considère que «la gestion des financements de santé par les autorités est problématique. Même si l'Afrique a su tirer les enseignements d'Ebola», avant d’ajouter que «la riposte intervient le plus souvent une fois les épidémies installées. La Covid-19 nous montre que nous devons changer nos comportements. Il faut investir et consolider les systèmes de santé en amont, plutôt que de réagir. C'est une idée à laquelle se laissent difficilement convaincre les politiques qui préfèrent agir sur le coup».

 

 

Le privé ne se prive pas

Certes, dans certains pays africains, existe bien un système de santé privé, mais reste, de loin, au-delà des capacités de la majorité écrasante de la population. Que peut réellement jouer ce secteur, et peut-il intégrer une vision globale et stratégique, surtout face à la pandémie du Coronavirus ?

Sur les colonnes de la revue «Afrique contemporaine», Pierre Jacquemot considère que le secteur privé «intervient déjà dans tous les maillons de la chaîne de la santé», car «environ la moitié du total des dépenses de santé bénéficie à des prestataires privés», avant d’ajouter «même si les chiffres divergent selon les pays : En Ouganda et au Ghana, ces dépenses dépassent les 60 %, tandis qu'en Namibie par exemple, elles restent inférieures à 10 %».

 

Yvonne Mburu est plus sceptique : «Il faut rester très prudent sur cette question. On a longtemps compté sur le secteur privé pour assurer les soins de santé, en partant du principe que les Africains étaient habitués à payer pour ce service. Pour ma part, je pense que se soigner dans le privé doit être un choix, car tout le monde n'en a pas les moyens. Les États doivent, avant toute chose, pouvoir offrir à leurs populations un secteur public de qualité».

Le fondateur du think tank Wathi, à l'origine d'un rapport sur les systèmes de santé en Afrique Gilles Yabi, opte pour une vision très proche et considère que «les alternatives privées ne peuvent pas compenser le vide laissé par le public», avant d’ajouter : «D'ailleurs, l'épidémie actuelle a remis le secteur au centre des décisions. Ces efforts devront perdurer, pour l'après».

Pierre Jacquemot, journaliste et expert

Les nouvelles technologies : mirage ou solution ?

Partout, dans le monde, le net est de plus en plus sollicité dans tous les secteurs, y compris la santé. Que peut apporter une «application» sur le téléphone, ici et là ? Sommes-nous devant un phénomène de mode, et même de gadget, ou allons-nous aborder un réel changement ?

L’OMS y apporte une réponse, mais vague en considérant que «le potentiel résidant dans le capital humain est considérable».

Gilles Yabi, fondateur du think tank Wathi,

Une différence est de taille : Si les inventeurs et investisseurs dans les nouvelles technologies, dans les pays développés, visent à améliorer un ordinaire médical «acceptable», dans les pays sous-développés, essentiellement en Afrique, le vouloir est de combler un vide atroce, et surtout apporter une réponse simple (comprendre peu coûteuse), à laquelle la médecine occidentale y a apporté une réponse au-delà des capacités de ces pays pauvres.

 

La téléconsultation, par exemple, ne vient pas en réponse à la même question, et aux mêmes besoins, dans les deux mondes. Pour cette raison, cette technologie, adaptée aux réalités du terrain africain, s'est beaucoup développée au Kenya ou au Sénégal par exemple, où l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar a d'ailleurs lancé cette année un diplôme en e-santé.