Fatimatou Camara, avocate, et activiste gambienne: L’Afrique doit compter sur elle-même pour tout résoudre

Défis économiques et sociaux

*On peut connaitre mille putschs militaires et encore milles élections que tout le monde peut qualifier de libres et transparentes, sans pouvoir avancer d’un pas.

*Aussi bien le capitalisme que le socialisme, aucun n’a servi nullement à faire avancer la situation.

* Tout en exigeant excuses et réparations, on ne peut que compter sur soi.

Fatimatou Camara

 

Fatimatou Camara, ou Fatou pour ceux qui la connaissent, a certes appris de ses études à différents niveaux, mais a pris ses meilleures leçons de la vie courantes, et de ses lectures de l’histoire. Reconnait et avoue aborder sa profession d’avocate et son action dans la société civile avec beaucoup de passion, mais se doit plus que rationnelle au moment de l’action.

Entre l’intimement émotionnel et son réflexe hyper rationnel, elle nous exprime à travers cette interview sa vision des questions les plus pressantes auxquelles l’Afrique doit faire face :

 

L’Etat post-colonial africain a pris sa légitimité, dans sa promesse de prospérité, partage des richesses, et respect des droits de l’individu. Comment évaluez-vous la situation ?

Dans le subconscient collectif des peuples africains, le jour de la passation du pouvoir entre l’ancien colonisateur d’une part, et le nouveau pouvoir de l’Etat post-colonial, tout devrait basculer comme par enchantement, à savoir disposer d’une baguette magique, qui mènerait ces peuples, des jougs du colonialisme au paradis de l’indépendance.

Les peuples et les dirigeants, partageaient le même vouloir. A ce point, nul conflit ou rixe. Les conflits ont pris naissance, du moment où, chaque pouvoir a présenté sa propre «carte de la route» vers le «paradis» rêvé.

Pour les pouvoirs politiques en place, personne ne doit contredire leurs versions de cette «carte» vers le paradis promis. Comble de la situation : un pouvoir renverse un autre, sous prétexte que le chemin vers le paradis n’a mené que vers l’enfer, pour mener à son tour, à un autre enfer. Pour qu’un troisième vienne à son tour tout nier et proposer sa propre version… Seule certitude : On se cherche encore.

 

Comment faire alors ?

Il suffit de se doter d’un minimum de modestie, et discuter ensemble, non pas la route vers le paradis, plutôt comment se dégager de l’enfer qui brûle les peuples, pour qu’on démarre vers une situation meilleure.

Dans le cas contraire, on peut connaitre mille putschs militaires et encore milles élections que tout le monde peut qualifier de libres et transparentes, sans pouvoir avancer d’un pas. Car 98% de notre énergie est voué à ce combat interminable, pour imposer sa propre vision du développement.

 

Que le modèle soit libéral ou socialiste, les Etats africains n’ont pu engendrer le développement. Sommes-nous devant une mauvaise application du choix (libéral ou socialiste), ou devant un mauvais choix, tout court ?

Une simple lecture de l’histoire du continent africain, tout au long des soixante années écoulées, nous indiquent, que ceux qui ont choisi le capitalisme à outrance, que ceux qui ont opté pour un socialisme pur et dur, partageaient une même vision de l’application de leurs visions : Toujours sans discuter, aussi bien avec les élites que le peuple, qu’ils veulent forcer. Résultats : Aussi bien le capitalisme que le socialisme, aucun n’a servi nullement à faire avancer la situation.

 

Les investissements, et les échanges commerciaux des pays africains, se font pour plus de 75% avec des partenaires non-africains. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Surtout y remédier ?

La relation avec les ex-colonisateurs, restent toujours teintées d’une émotion très forte. Certes, on ne peut et on ne doit oublier, ou effacer le passé. Reste à faire la part des choses doublement. En premier entre le passé et le présent. Aussi, entre nos ex-colonisateur et le reste du monde. Dans les deux cas, on est toujours pris par un passé sulfureux, sans pouvoir actualiser le présent. Mais aussi, incapables de voir le monde et l’aborder au-delà de notre ex-colonisateur.

Dépasser ces deux handicaps, va permettre à notre génération, et surtout futurs, d’instaurer des relations humaines, à savoir commerciales et culturelles avec le monde entier, aussi bien l’Etat voisin que l’ensemble des pays du monde.

 

Les Violences en Afrique

L’Afrique porte l’image des «aides», malgré une richesse plus que conséquente. Comment convertir les richesses en développement ?

La conception que se font les élites aussi bien au pouvoir qu’intellectuelles, de la politique, est assez candide : Existe toujours ce rêve que le monde nous doit quelque chose. Certes, sur le plan moral qu’historique, l’ex-colonisateur nous doit excuses et réparations, mais manque de moyens d’imposer cette réparation, et absence de conscience chez ces pays européens, on ne peut passer des décennies à pleurer ce doublemanquement d’une obligation, que nous prenions sous un angle purement éthique. Conclusion : Tout en exigeant excuses et réparations, on ne peut que compter sur soi.

 

Le monde entier est entré en état d’alerte à cause du Coronavirus, sans trop accorder l’importance qu’il faut, à Ebola ou au paludisme, entre autres. Comment expliquez-vous la chose ?

Personnellement, je pense et même je suis consciente, qu’on ne peut demander dans le sens d’exigence des Occidentaux de penser à nos besoins (pays africains ou pays du tiers-monde) à la façon dont ils abordent leurs propres problèmes. Apprenons une fois pour toute qu’il existe un décalage entre le langage «politiquement correct» des ex-colonisateurs d’une part, et la dure loi des intérêts, tous les intérêts, et rien que les intérêts. Prendre la douce parole d’un président européen ou autre responsable pour monnaie sonnante, relève d’une simplicité très grave.

Prenons conscience et tout le reste (Ebola et paludisme)ne serait que simples questions techniques.

 

Quelle est la conséquence la plus grave de la pandémie qu’on vit actuellement ? Essentiellement pour les pays africains ?

L’avènement de ce virus, a constitué certes, une surprise, et de taille, mais nous avons vite compris (les pays africains) qu’il a dénudé une situation qu’on voyait mal, ou qu’on ne voulait voir :  Notre système de santé est délabré. Si la chose peut nous consoler : Des pays dits «développés» ne sont pas dans une situation meilleure. Mais reste, on ne doit l’oublier, qu’on est toujours en manque d’un système de santé, capable de faire aux défis ancestraux, mais aussi capable de faire face à cette pandémie.