La Tunisie, endettée

Un expert économique à La «Majalla» :«L’accord avec le FMI pour sauver l’économie tunisienne est incontournable»
La Tunisie, embourbée dans une crise économique

* Le besoin de financement est déjà énorme, 18,5 milliards de dinars, sans tenir compte d’un dérapage qui pourrait le ramener à dépasser les 23 milliards de dinars.

* Le gouvernement a programmé deux sorties sur le marché financier international d’un montant total de 6,6 milliards de dinars, soit l’équivalent de 2 miliards €. Un pari très difficile à tenir surtout si l’accord avec le FMI n’est pas conclu d’ici la fin du mois de septembre.

 

 

Tunis: Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Marouane Abbassi, a exhorté le gouvernement tunisien à accélérer le processus de relance de l’économie au cours des deux prochains mois afin d'éviter une nouvelle aggravation de la crise économique dans le pays. Il a souligné à cet effet la nécessité d'une trêve sociale et politique. Abbasi a souligné la nécessité d'adopter un programme avec le Fonds monétaire international indiquant qu’ »il n'est pas possible d'aller sur le marché financier international sans passer par le Fonds monétaire international, et quiconque a une alternative à cela, qu'il la soumette«, a-t-il déclaré.

Dans le même sillage, il  a également mis en garde contre la baisse de la note souveraine de la Tunisie, révélant que l'agence de notation Fitch Ratings a demandé à la Tunisie de faire une évaluation fin mai 2021. »Pour la première fois, depuis 1962, le produit intérieur brut (PIB) a enregistré une croissance négative de l'ordre de -9 pour cent«, a-t-il ajouté. Abbassi a également souligné que les répercussions de la pandémie de Covid-19 ont affecté à la fois l'économie réelle et l'économie parallèle, indiquant que les trois moteurs de croissance liés à l'investissement, à l'exportation et à la consommation ont été durement impactés ajoutant à Majalla que »Le climat des affaires est très pauvre et personne ne veut investir en Tunisie«. Abbasi a aussi critiqué la non-exploitation des capacités disponibles dans le pays, telles que la production de phosphates, de gaz et de blé, soulignant la nécessité d'exploiter ces capacités et de payer l'exportation et de la soutenir en échange d'une réduction de l'offre.

Moez Laâbidi, professeur d'économie

Le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie a fait part, aussi à Majalla de son inquiétude face à «une éventuelle hausse du taux d'inflation en Tunisie, au cours de l'année prochaine». Pour voir plus clair sur la situation économique et financière, Majalla a interviewé Moez Laâbidi, expert économique.

 

La Tunisie est-elle en mesure de se passer du FMI pour boucler son budget 2021 ?

Le besoin de financement est déjà énorme, 18,5 milliards de dinars, sans tenir compte d’un dérapage qui pourrait le ramener à dépasser les 23 milliards de dinars. Un dérapage qui est largement expliqué par un certain nombre de facteurs, notamment la hausse du prix du baril (aujourd’huià 68 dollars contre 45 dollars dans le cadre de la LF 2021), les engagements de majorations salariales et de nouveaux recrutements et la révision à la baisse du taux de croissance et ses implications négatives sur les recettes fiscales. Du coup, un effort de prospection, supplémentaire, de financements bilatéraux s’impose pour boucler l’exercice 2021, surtout que les ressources de financement extérieur mobilisées jusqu’à fin mai, sont très faibles. De ce fait il est évident que le besoin de financement est énorme d’autant plus  que la prime de risque souveraine a fortement augmenté (plus de 900 points de base), compliquant ainsi, toute sortie sur les marchés financiers internationaux. L’accord avec le FMI pour sauver l’économie tunisienne est incontournable.

 

Serait-il possible d’avoir les ressources nécessaires auprès du FMI uniquement ?

Non bien sûr. Dans le cadre de l’exercice 2021, le gouvernement a programmé deux sorties sur le marché financier international d’un montant total de 6,6 milliards de dinars, soit l’équivalent de 2 miliards €. Un pari très difficile à tenir surtout si l’accord avec le FMI n’est pas conclu d’ici la fin du mois de septembre.

Mais en cas de signature d’un accord avec le FMI, le premier décaissement risque de ne se réaliser que fin septembre ou en octobre, ce qui complique l’équation du financement, compte tenu des deux remboursements à honorer en juillet (500 millions de dollars, emprunt sur 7 ans contracté en juillet 2014) et en août 2021 (500 millions USD, emprunt sur 5 ans, contracté en août 2016), d’une saison touristique ratée, et du retard dans la mobilisation des financements des autres bailleurs étrangers, déjà identifiés dans le budget 2021, dont le décaissement est conditionné par la signature de l’accord avec le FMI. C’est pourquoi tout retard dans la signature avec le FMI pourrait se traduire par une concentration des décaissements des montants alloués par les autres bailleurs entre fin 2021 et début 2022 et par des pressions de trésorerie.

 

Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Marouane Abbassi

Est-ce que le plan de réformes, présenté peut convaincre le FMI ?

Le plus important pour le FMI, ce n’est pas tant la liste des réformes formulées dans le MOU (Memorandum of Understanding), que l’impact sur le cadrage macroéconomique à moyen terme, reflétant une tendance baissière du déficit budgétaire, de la masse salariale en % du PIB, et surtout des signes d’amélioration des indicateurs de la dette traduisant la soutenabilité des finances publiques.

Je reste convaincu que le plus important pour le FMI, c’est la réduction du déficit budgétaire, afin de préserver la soutenabilité de la dette. Ainsi, si le gouvernement est en mesure de gagner la bataille du recouvrement fiscal, de telle sorte que les recettes additionnelles mobilisées permettent de ramener le déficit budgétaire à un niveau rassurant pour la trajectoire de la dette, le FMI pourrait »fermer les yeux« sur la question de la masse salariale et les subventions, compte tenu de leurs implications sociales dans un pays qui peine à cicatriser les plaies de la précarité sociale, engendrées par les deux premières périodes de confinement résultant de la crise du Coronavirus. Une telle situation suppose l’existence d’un gouvernement fort, capable d’imposer le respect de la loi.

Malheureusement, ce n’est pas le cas de la Tunisie depuis la révolution, où la majorité des gouvernements post révolution ont brillé à la fois, par les reculades successives face aux revendications salariales démesurées et aux lobbyings des corporations, et par leur incapacité à gagner la bataille de l’informel et du recouvrement fiscal.

 

Quels sont les risques qui pèsent sur la Tunisie une fois l’accord avec le FMI conclu ?

Tant que l’audace de réformer et de combattre la corruption, l’informel et l’économie de rente n’a pas trouvé la volonté politique requise, tant que le discours populiste n’est pas délogé de l’ARP et de la Présidence de la république, tant que les syndicalistes n’adoptent pas la culture de la productivité et de la compétitivité dans leur argumentaire de négociation sur les salaires et les entreprises publiques, et tant que le radar du patronat ne couvre pas la Tunisie des zones défavorisées..., le dérapage des finances publiques finira par étouffer, encore une fois, l’action gouvernementale, précipitant ainsi, la suspension du troisième programme avec le FMI. Dans un tel scénario, un certain nombre de menaces pèseront sur l’économie tunisienne. Le risque est aussi, de rater la trajectoire de la soutenabilité de la dette. Le véritable danger qui guette l’économie tunisienne est de ne pas réussir à accroître les marges de manœuvre budgétaire pour s’inscrire dans une véritable dynamique de désendettement et de ne pas pouvoir engager les réformes structurelles, restant ainsi, prisonnière d’un exercice de rafistolage régulier pour boucler l’exercice budgétaire de l’année. Une situation qui précipitera le scénario de défaut de paiement.