Dr BogaSako Gervais : L’Afrique souffre de problème d’élites et de leurs visions pour leurs pays

Dr BogaSako Gervais, universitaire et activiste des Droits de l’Homme

* Tous les problèmes que nous connaissons en Afrique aujourd'hui, proviennent effectivement de la mauvaise gestion des États africains.

       *Les Africains doivent se prendre en charge. Et à tous les niveaux.

 

 

Notre invité est Ivoirien, Enseignant-chercheur universitaire. Militant très engagé pour la défense des Droits de l'homme. Est aussi écrivain, auteur de six livres.

Depuis la crise post-électorale de 2010-2011 en Côte d'Ivoire, il s’est exilé en Europe, jusqu’à son retour au pays le 9 juillet dernier.

On reçoit le Dr BogaSako Gervais, en tant que Président de deux organisations de Droits de l'Homme: la FIDHOP (Fondation Ivoirienne pour les Droits de l'Homme et la Vie Politique) et du GRADDH-AFRIQUE (Groupe de Réflexion et d'action pour la Démocratie et les Droits de l'Homme en Afrique) :

 

* En Afrique, le terme «démocratie» fait miroiter une image plus portée vers les élections, et pas du tout vers les droits économiques et sociaux. Situation qui a engendré des «démocraties» stériles sur les plans économiques et sociales. Comment expliquez-vous la chose ?

Ce qui est à noter dans la pratique de la démocratie en Afrique, c'est qu'elle est totalement différente qu'en Occident.

Sur notre continent, il est vrai que la démocratie semble se résumer à la question électorale. Tandis qu'en Europe par exemple, on s'occupe plus des droits économiques, sociaux ou culturels. La preuve en a été la crise des «gilets jaunes».

Mais cela peut se comprendre. La démocratie africaine est encore jeune. Elle ne date globalement que de 1990, où le multipartisme a été instauré sur tout le continent en lieu et place des partis uniques. Dès lors, nous sommes encore dans la phase de transition pour désigner, objectivement et sans triche, les dirigeants de nos pays. C'est très compliqué, parce que les vieilles habitudes des partis uniques résistent toujours. Les gens arrivent au pouvoir et ils veulent s'y éterniser ou y mourir.

Mais toutes ces phases, les Occidentaux les ont traversées aussi. En France par exemple, après la Révolution de 1789, lorsqu'ils ont aboli la royauté pour instaurer la République, Napoléon a aussi fait son coup d'état pour s'imposer en tant qu'empereur. Et ainsi de suite.

Nous ne devrions donc pas désespérer de l'Afrique ni des Africains. Toutefois, les jeunes générations de leaders et de dirigeants du continent doivent prendre conscience et faire respecter la démocratie et les Droits de l'Homme en Afrique.

* L’Etat post-colonial africain a pris sa légitimité, dans sa promesse de prospérité, partage des richesses, et respect des droits de l’individu. Comment évaluez-vous la situation ?

À l'heure actuelle, si nous établissons un bilan, on pourrait soutenir que l'état post-colonial africain est un échec.

Car tous les problèmes que nous connaissons en Afrique aujourd'hui, proviennent effectivement de la mauvaise gestion des États africains.

Nos pays regorgent des richesses enviées et convoitées par les Occidentaux, mais ce sont les dirigeants de nos pays qui font souffrir nos populations. Ils se laissent corrompre, ils érigent la corruption en norme à tous les niveaux et ils sont très tribalistes et égoïstes.

Sinon, une bonne gestion, rigoureuse, des ressources de nos pays devrait permettre à toutes nos populations dans chaque pays de bénéficier des conditions de vie décentes, eau potable, électricité, couverture santé, emploi, etc.

 

* Que le modèle soit libéral ou socialiste, les Etats africains n’ont pu engendrer le développement. Sommes-nous devant une mauvaise application du choix (libéral ou socialiste), ou devant un mauvais choix, tout court ?

Au lieu de parler du modèle de gouvernance, libéralisme ou socialisme, etc., il faut plutôt analyser le cadre africain d'aujourd'hui qui dirige le pays.

Car le problème du sous-développement du continent africain n'est pas, à mon avis, un problème de système économique, mais plutôt un problème d’Hommes, d’élites et de leurs visions pour leur pays.

Si nous ne sommes pas capables de nous élever au-dessus de l'argent et que nous en faisons notre maître, c'est que nous sommes indignes de diriger notre pays. Parce que pour diriger un État, il faut avoir une vision pour le pays et disposer de capacités morales et intellectuelles. Moi, j'y ajoute désormais, avoir l'amour du pays et de ses habitants. C'est à cela que nous devrions travailler, pour l'Afrique de demain.

 

* Les investissements, et les échanges commerciaux des pays africains, se font pour plus de 75% avec des partenaires non-africains. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Surtout en remédier ?

C'est un impératif que les Etats africains développent plus les commerces Sud-Sud. Ce qui nous éviterait de subir les conséquences de la détérioration des termes des échanges avec les pays occidentaux. Ils nous prennent nos matières premières à vils prix, telles que les fèves de cacao et nous revendent nos produits finis dix fois plus chers.

C'est à nous-mêmes de changer la donne, en investissant dans nos pays et en encourageant les échanges commerciaux entre nos pays.

 

* L’Afrique porte l’image des «aides», malgré une richesse plus que conséquente. Comment convertir les richesses en développement ?

Pour convertir nos richesses du continent en développement, je l'ai déjà dit, il faut des changements de mentalités. Personne ne viendra développer l'Afrique à la place de ses propres fils et de ses propres filles.

Les dirigeants de nos pays doivent appliquer la bonne gouvernance et mettre l'accent sur la qualification des cadres dans les différents secteurs du développement.

C'est le lieu de saluer les dirigeants qui font l'effort de développer leur pays avec les ressources du pays, en refusant les aides des bailleurs occidentaux. C'est le cas avec le Président ghanéen qui a tenu il y a quelques mois, un discours audacieux en présence du Président Emmanuel Macron.

 

* Le monde entier est entré en état d’alerte à cause du Coronavirus, sans trop accorder l’importance qu’il faut, à Ebola ou au paludisme, entre autres. Comment expliquez-vous la chose ?

La pandémie mondiale du Coronavirus doit être une grande leçon de vie, dans les rapports entre les pays riches et les pays pauvres. Les maladies d'Ebola ou le paludisme ont décimé et continuent de décimer l'Afrique. Sans que la communauté mondiale ne se mobilise avec autant de ferveur au chevet des pays africains. Pourtant, depuis la découverte du Covid-19, le monde s'est quasiment arrêté, parce que les Occidentaux sont les plus frappés. Ce n'est pas juste ni normal.

Ceci montre que les humains ne sont pas encore traités de la même manière sur la planète, hélas !

La mauvaise gestion des États africains

* Quelles sont les conséquences les plus graves de la pandémie qu’on vit actuellement ? Essentiellement pour les pays africains ?

Les conséquences les plus graves sont ressenties surtout dans les pays qui ne vivraient que des aides des Occidentaux, même pour se nourrir ou pour fonctionner. Parce que les populations des pays donateurs, sont devenues plus exigeantes avec leurs dirigeants, ces derniers ne peuvent donc plus voler au secours de l'Afrique.

Mais ces conséquences devraient plutôt être transformées en avantage. C'est le moment pour les Africains de se prendre eux-mêmes en charge. Et à tous les niveaux. Par exemple, il faut que les dirigeants développent les systèmes de santé de leur pays, parce qu'ils ne pourront plus aller se faire soigner en Occident aussi facilement comme avant.

 

* Vous retournez en Côte d’Ivoire, après une décennie d’exil. Comment appréhendez-vous la situation dans ce pays, l’un des géants du continent. Surtout après le retour de Laurent Gbagbo ?

Je suis effectivement rentré en Côte d'Ivoire après dix années d'exil, pour contribuer sur place au processus de Réconciliation nationale. Parce durant ces trente dernières années, la paix et la cohésion sociale ont été mises à mal dans ce pays.

Le retour du Président Laurent Gbagbo et de tous les Leaders qui étaient en exil, dont moi-même, devrait être l'occasion rêvée, pour sceller les bases d'une nouvelle Côte d'Ivoire.