Tarek Mami à «La Majalla» : Macron marche sur les pas de Hollande en Tunisie

L’intellectuel franco-tunisien Tarek Mami

* Le président Kaïs Saïed jouit d’un soutien populaire indéniable.

*La France est un pays pragmatique qui s’adapte aux rapports de forces en Tunisie.

* La majorité des Tunisiens ne considère pas cette Constitution comme un texte sacré mais une production humaine.

* La Tunisie a connu, bien avant l’Islam, « la constitution de Carthage » que Socrate qualifie de « meilleure constitution ».

Paris: La connaissance et l’analyse de l’univers mental tunisien est la clé de voûte de la compréhension des soubresauts de la « démocratie tunisienne », et des décisions du Président Kaïs Saïed. En réalité, Depuis le printemps arabe de 2011, la Tunisie est la cible régulière d’actions terroristes et d’entreprises de déstabilisation politique, d’origine tant intérieure qu’extérieure. Une bataille politico-religieuse oppose les « modernistes et progressistes » dispersés aux « conservateurs » représentés les Frères Musulmans incarné en Tunisie par le parti (Ennahdha), au pouvoir depuis 2011. De son côté, la France après avoir tenté de voler au secours du régime de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali, décédé et enterré en Arabie saoudite), s’est accommodé de l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans. Par la suite le Président Hollande a reconduit cet « accommodement » mais a surtout travaillé avec le Président libéral BéjiCaidEssebsi. Le Président Macron, quant à lui, marche sur les pas du Président Hollande, et soutient la démarche du Président Tunisien, KaïsSaïed. Ce dernier a adopté des positions fortes contre les Frères musulmans, le 25 juillet, date anniversaire de l’indépendance de la Tunisie. Il a limogé le chef du gouvernement, allié des Frères musulmans, et suspendu le Parlement dominé aussi par ces derniers, en invoquant l'article 80 de la Constitution. « Un coup d'état constitutionnel », entrepris, certes, pour répondre à une forte demande populaire, et visant le sauvetage de son pays face aux menaces des islamistes et une nouvelle exigence de paiement des indemnités compensatoires, aux militants du parti Ennahdha emprisonnés sous le régime du président Ben Ali pour « activités séditieuses. Ces décisions ont suscité plusieurs polémiques entre les supporters du président Tunisien et ses détracteurs. Les premiers les considèrent comme « un acte de salut national », et « une » rectification du processus démocratique. Les seconds les considèrent comme « un coup d'État » et « un retour vers la dictature''. En tout cas, cette décision a été saluée par plus de 90% des Tunisiens selon les sondages.  Des milliers de Tunisiens ont bravé, dans la foulée de l’annonce des décisions du président, le couvre-feu et pris d'assaut les principales places pour manifester leur joie. 

Pour comprendre cet imbroglio politico-constitutionnel, la Majalla a rencontré l’intellectuel franco-tunisien Tarek Mami pour éclairer nos lecteurs.

Tarek Mami est connu, à Tunis comme à Paris, pour être un fin connaisseur de la vie politique en France, en Tunisie et au Maghreb. Après des études de droit (avocat de formation) de sciences politiques, et d’islamologie (avec sa participation à la traduction du livre de Shahrastani al milalwalnihal), il a fait le choix du journalisme, et la création, puis la direction de la radio nationale française France MAGHREB 2, qui diffuse sur toutes les grandes villes françaises.

 

L’intellectuel franco-tunisien Tarek Mami

 

La Majalla : Comment évaluez-vous la position française du printemps arabe qui a débuté en Tunisie la première fois sous le président Sarkozy puis maintenant sous le président Macron ?

 

Tarek Mami : La France est un pays pragmatique, s’adapte aux rapports de forces. Fin 2010, et début 2011, lors de ce que les français auraient appelés « des évènements », comme ils l’ont fait pour l’Algérie, en novembre 1954, (et on connait la suite), c’est-à-dire la contestation du régime de l’ancien Zine El Abidine Ben Ali, le président français Nicolas Sarkozy et sa ministre des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie avaient proposé leur soutien et « compétences techniques », c’est-à-dire policières et du maintien de l’ordre, au président déchu. La phrase de la ministre des affaires étrangères restera dans les annales de l’aveuglement politique français. La ministre avait alors, proposé, à l'Assemblée nationale, le 11 janvier 2011, soit 3 jours avant la chute du régime et le départ-fuite du président Ben Ali, de mettre à la disposition du gouvernement tunisien «le savoir-faire reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité [pour régler] les situations sécuritaires de ce type». Avant d’ajouter. «On ne doit pas s'ériger en donneurs de leçons» face à une situation complexe». Mais si les mémoires ont retenu cette phrase à contre-sens historique, elle n’a pas été la seule ministre à tenir ce discours et à défendre cette position. Le ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire avait déjà estimé, avant elle, que le président tunisien Ben Ali «a souvent été mal jugé », alors qu’il avait «fait beaucoup de choses». «Avant d’ajouter » «Je n'ai pas à qualifier le régime tunisien».  De son côté, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand avait quant à lui pris la défense du régime du président Ben Ali. «En Tunisie, la condition des femmes est tout à fait remarquable. Il y a une opposition politique qui ne s'exprime pas comme elle pourrait s'exprimer en Europe. Mais dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré». En réalité, en décembre 2010 et janvier 2011, il s’agissait en Tunisie d’un soulèvement populaire contre le régime de l’ancien Zine El Abidine, soulèvement baptisé, par emphase romantique, « révolution » et « printemps arabe », transformé dans les bouches et sous les plumes par « hiver arabe ». Depuis, la France a tourné la page du président Sarkozy. Les présidents Hollande et Macron ont entretenus d’excellentes relations avec la Tunisie, surtout sous la présidence de feu Béji Caid Essebsi (2014-2019). Cette excellence de relations diplomatiques, se continue entre les deux présidents en place, Macron et Saïed. La France s’est donc accommodée avec le parti Ennahdha, comme premier parti parlementaire et dirigeant de fait de la Tunisie, depuis une décennie et elle s’accommode, aujourd’hui, des décisions fortes prises le 25 juillet dernier, par le président Kaïs Saïed, entre révocation du premier ministre, gel des activités du parlement et levée de l’immunité parlementaire de l’ensemble des députés. 

La France préserve, ainsi, ses intérêts globaux, en Tunisie, qui sont d’ordre économique, sécuritaire, et humain. Ces derniers sont supérieurs aux décisions d’un gouvernement, ponctuel, quel qu’il soit. La France agit ainsi, ce dans la droite ligne de la position du président Charles De Gaulle, qui dit « Les états n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ».

 

 

La Majalla : Comment qualifiez-vous ce qui se passe actuellement en Tunisie ?

 -Ce qui se passe aujourd’hui est la conséquence des décisions fortes adoptées par le président Kaïs Saïed le 25 juillet dernier, de mettre fin au mandat du premier ministre, de suspendre les travaux de l’assemblée nationale et la levée de l’immunité des tous les députés. Ces décisions sont adoptées dans le cadre de l’article 80 de la constitution tunisienne de 2014, l’équivalent de l’article 16 de la constitution française, qui est cependant plus clair et mieux écrit.  Cependant, donner une réponse tranchée serait prétentieux de ma part. Car toute qualification suppose une prise de position, pour ou contre l’adoption de ces décisions, et surtout choisir la lecture interprétative de l’article 80 de la constitution tunisienne de 2014. Mais les qualificatifs ne manquent pas. « Coup d'État ». « Coup d'État constitutionnel ». « Coup d’éclat ». « Action de redressement national ».« Rectification du processus démocratique ». Formellement, l’application de l’article 80 suppose un objectif, celui de faire face à un « danger imminent », et des modalités pratiques. Ceux qui contestent l’existence d’un « danger imminent » sont d’une particulière mauvaise foi, motivée par la perte immédiate de privilèges et d’acquis, très souvent mal acquis. Entre hommes politiques, hommes d’affaires, agents de l’administration et autres contrebandiers dit « knatriaa », en tunisien dialectal. Ceux qui contestent l’application de l’article 80 de la constitution tunisienne de 2014, pour défaut de modalités indiquées par la loi, sont dans la casuistique, et dans la discussion sur le sexe des anges. En effet, l’application prévoit l’information des membres du conseil constitutionnel. Ce dernier est prévu par la constitution tunisienne de 2014, et devait être mis en place au plus tard le 31 décembre 2015. Ce ne fut pas le cas, alors que le parti Ennahdha, d’obédience religieuse islamique, faisait partie du pouvoir comme deuxième parti politique parlementaire, puis comme premier parti politique après la dislocation et l’émiettement du premier parti parlementaire, Nidaa Tounes. Ennahdha a eu cinq années pour cette mise en place. Il n’en fut rien. A son élection en octobre 2019, le Président tunisien s’est trouvé avec une constitution hybride, qui morcelle le pouvoir à travers la création de trois présidences. Président de la République.  Président du gouvernement. Président de l’assemblée des représentants du peuple (ARP).  Mais sans Conseil Constitutionnel.  Pour moi, c‘est l’existence du « danger imminent » qui prime sur les modalités formelles. Question de lecture politique et non d’attachement au texte. Aucun texte ne peut se comprendre sans son contexte de création, puis celui de son application.          

               

La question de l’islam politique est vieux serpent de mer en Tunisie, avant d’être un problème de politique…

 

Pensez-vous que les frères musulmans sont finis définitivement en Tunisie ou Biden a son mot à dire comme son prédécesseur Obama ?

 

-La question de l’islam politique est vieux serpent de mer en Tunisie, avant d’être un problème de politique étrangère ou des relations internationales avec l’étranger et des pays comme la France dont nous venons de parler, ou les états unis. Les membres du parti tunisien Ennahdha sont généralement appelés par leurs adversaires politiques et culturels tunisiens de Kwanjiyas et ikwans c’est-à-dire frères musulmans, alors qu’ils se qualifient eux même de Nahdaouis, mais ne reconnaissent, cependant pas, le fait qu’ils soient membres de la confrérie internationale des frères musulmans, même si tous les indices tendent à prouver le contraire.  Cette question ne peut se comprendre qu’à travers la connaissance de « l’univers mental » des tunisiens, et de ce que l’on appelle en occident « le récit national », qui change d’un pays à l’autre, y compris dans la sphère culturelle islamique. Le récit national tunisien n’a rien à voir avec celui de l’Afghanistan (grand sujet d’actualité), de l’Arabie saoudite et même de l’Égypte. Mais il est plus proche de celui des Marocains et des Algériens. Pour la Tunisie la bataille entre traditionalistes et modernistes peut être fixée, arbitrairement, à 1810, date du rejet par les jurisconsultes tunisiens, et à leur tête Sidi Ali Riahi, du wahhabisme inaugural, qui ne correspondait pas à la culture tunisienne. Il ne faut pas oublier par exemple que l’empire fatimide, d’obédience chiite, est né en Tunisie, avant d’aller s’implanter et prospérer au Caire, en Égypte. Après le départ des fatimides, les Tunisiens de l’époque, ont commis, pour faire un jeu de mot de circonstance, un « coup d'État national » contre cette obédience, pour revenir au sunnisme. Par la suite, et tout au long du 19eme, de nombreux jurisconsultes et intellectuels tunisiens ont donné une lecture progressiste du coran, texte sacré de tous les musulmans. On peut citer à titre d’exemples non limitatifs, les Thaalbi, Haddad, Ben Achour, Djait, et autres Talbi et Seddik. Tous ensemble et chacun à sa manière ont défendu les droits des femmes en islam et une lecture éclairée du texte coranique, dite Tafsir, ou interprétation et exégèse. Une anecdote, qui marque cet univers mental tunisien.  A l’annonce de la sortie du livre du « moderniste » Tahar Haddad : « notre femme dans la religion et la jurisprudence », un religieux « conservateur » lui consacre une tribune critique d’une pleine page d’un journal. Cette tribune se termine par cette sentence : « Ceci est un acompte, avant la parution de ton livre ». 

Et les Nahdhaouis alors !

- Les Nahdhaouis et la frange intellectuelle qui les rejoint dans la défense bec et ongle du texte de la constitution de 2014, et de son texte formel, prise hors contexte, que je qualifie de pères-parrains de cette constitution, omettent par mauvaise foi ou par calcul, parce qu’ils viennent de perdre leur pari, de faire vivre cette constitution, « la meilleure du monde », selon leur expression, « pendant 50 ans », renchérissent d’autres, et refusent de de regarder l’histoire constitutionnelle de la Tunisie. Pour la majorité des tunisiens cette constitution n’est pas un texte sacré mais une production humaine. La Tunisie a d’abord connu, bien avant l’avènement de l’Islam, « la constitution de Carthage » que Socrate qualifie de « meilleure constitution », en comparaison des constitutions de Rome et d’Athènes.  Depuis l’arrivée de l’Islam en Tunisie, ce pays est à sa troisième constitution, après celle de 1861 (la première de sa sphère culturelle après l’abolition de l’esclavage en 1846), et celle de 1959. Les parrains de la constitution de 2014, oublient que la lecture plurielle des textes fait partie de l’ADN des tunisiens. S’ils l’ont fait pour le texte sacré de la tradition musulmane avec les « Tafsir Al Quoraan », ils ne peuvent pas ne pas le faire pour l’article 80 de la constitution de 2014. A ce titre je fais appel au cheikh Mohamed Tahar Ben Achour. Ce dernier a produit son grandiose « Al Tahrîrwa al Tanwîr », (la libération – de l’esprit – et son éclairage – par la raison) une lecture tunisienne du texte sacré des musulman, qui donne la primauté à la raison avec sa notion de « tanwîr al ‘aql » (éclairage de la raison), par opposition à la reproduction annonnante par simple répétition et imitation. A cette œuvre magistrale, cheikh Mohamed Tahar Ben Achour ajoute une seconde « Maqâsid al Charîa », (les objectifs de la jurisprudence musulmane). Si comparaison n’est pas raison, je renvoie ces parrains à comparer leur lecture dudit article 80 à celle du président Kaïs Saïed, à l’instar de la lecture faite par Tahar Ben Achour en comparaison de celles ses contemporains religieux à propos du verset 34, IV relatif à la permission donnée aux maris dont les épouses font preuve « d’indocilité » de les tenir isolées et de les frapper. Le cheikh tunisien en appelle à la raison pour justifier sa lecture du rejet de la peine corporelle. Il rappelle, tout d’abord, la part du contexte historique dans la révélation du verset. Il donne, ensuite, son opinion personnelle et manifeste ses réserves à l’égard de ce châtiment corporel qui, dit-il, « a pu, en des temps reculés, ne pas faire figure de comportement dégradant, mais ce n’est plus le cas de nos jours. Aussi l’autorité publique est-elle, aujourd’hui, habilitée à interdire cet usage et à punir les maris contrevenants. » C’est donc à l’aune de ces lectures et de cet univers mental tunisien qu’il faut réponde à votre question sur la pérennité de l’islam politique en Tunisie, son acception ou son rejet à moyen et long terme par la société tunisienne. Quant au volet américain de votre question, l’ensemble des partis tunisiens, sauf Ennahdha y ont répondu dans les 24 heures de la visite de la délégation américaine. Une réponse claire et massive. « Nous rejetons toute intervention extérieure dans nos affaires intérieures ». Ennahdha a beau avoir sollicité l’intervention de ses partenaires et soutiens étrangers Qatari, Turc et Américains. La réponse a été rapide et cinglante. Tournez la page. Circulez ! Il n’y a rien à voir.

Macron assure Kaïs Saïed du soutien de la France à la Tunisie

Pensez-vous que Kaïs Saïed va réussir ?

- Je préfère répondre par un «wait and see» ! Plusieurs paramètres, politiques, sécuritaires et économiques sont en jeu. Deux certitudes, cependant. La première, le président KaïsSaïed jouit d’un soutien populaire indéniable, selon les impressions recueillies dans la rue tunisienne, mais aussi, selon les derniers sondages qui attribuent au président un soutien de l’ordre de 90%. La seconde. Les Tunisiens ont conquis et acquis des libertés individuelles et publiques, d’expression et de presse. Ils refuseront donc tout recul dans ces domaines. Il reste au président tunisien de continuer à manœuvrer, sans brutalité, ni vexation inutile à l’égard de l’ensemble de ses adversaires politiques, surtout qu’il vient de prolonger sine-die la durée des mesures d’exception, et qu’il n’existe pas de conseil constitutionnel, que ses opposants pourraient saisir, comme organisme de contrôle de la constitutionnalité et de la légalité de ses décisions du 25 juillet, et de cette prolongation pour une durée illimitée.