Le député Hichem Ajbouni à «La Majalla»: Ennahdha a consacré la corruption pour contrôler la Tunisie

Le député tunisien Hichem Ajbouni

* Le modèle de développement a atteint ses limites, et n'est plus capable de créer de la richesse, et n'a subi aucune révision.

* Le mouvement Ennahdha vainqueur aux élections de 2011 n'a pas rompu avec le système de corruption. Au contraire, il a cherché à rétablir un système similaire.

* Les partis garantissent aux pôles d’influence la protection nécessaire. En contrepartie, ces derniers assurent aux partis le financement et la pérennité au pouvoir.

* Déresponsabilisation des fonctionnaires, qui ont exécuté des ordres ayant un lien avec un acte de corruption, sans pour autant, en bénéficier.

 

TUNIS: Tous les Tunisiens, en discutant de politique, finissent par évoquer la corruption, et maudire les corrompus. Mais rarement, la convenance est de mise, concernant le genre de corruption, et encore moins des corrompus…

De ce fait, tous les Chefs du gouvernement, ont juré devant l’Assemblée des Représentants du Peuple, de mettre le combat contre la corruption, comme étant une priorité première. Le même scénario se joue : Une intention plus que louable, secondée une éloquence verbale. Reste que sur le plan des résultats, le butin est toujours maigre. Une personne ou deux, mis en prison, sans qu’aucun gouvernement n’ose ouvrir les dossiers qui pèsent lourd, ou même très lourd.

 

La corruption, à la fois, glaive et bouclier.

Sur les plateaux de télévision, à travers les émissions consacrées à la politique, la première accusation, prête à l’emploi est la corruption. Qu’il soit directement en citant des noms et offrant des accusations, ou encore annoncer disposer de «dossiers» concernant certaines personnes, certains hommes d’affaires, ou encore certains partis politiques, et même des associations de la société civile.

Dans le but d’éclairer ce dossier, «Majalla» a rencontré Hichem Ajbouni, membre du Bureau Politique du «Courant Démocratique » (Ettayar), député à l’ARP, vice-reporteur à la commission des finances à l’Assemblée. En plus, il est expert-comptable :

 

 

L’image apparente, laisse voir une corruption plus forte, que celle d’avant le 14 janvier 2011. Comment voyez-vous la chose ?

La corruption du régime de Ben Ali constitue l'une des raisons du déclenchement de la révolution du 17 octobre, lorsque les manifestants et les jeunes en particulier ont brandi le slogan «L'emploi est un mérite, bande de voleurs», car une minorité a pris le contrôle des richesses du pays. Chose qui a conduit à une dégradation du climat des affaires et à une absence de réelle concurrence et de paritéentre tous les acteurs économiques. Aussi, le modèle de développement, a atteint ses limites, et n'est plus capable de créer de la richesse, et n'a subi aucune révision. Tout cela a aggravé la marginalisation des régions de l'intérieur en premier lieu, et a augmenté les taux de chômage et de de pauvreté.

Le président Kaïs Saïed

Après dix ans de la «Révolution», les jeunes en particulier, n'ont cessé de répéter les slogans qu'ils avaient soulevés auparavant, face aux groupes influents du pays. Une certitude est bien ancrée actuellement : Le peuple s'est débarrassé de la mafia d’avant, pour s’y trouver face à une autre. Sachant qu’il n'y avait pas eu vraiment de poursuites contre l’ancienne mafia. Sans oublier la marginalisation du processus de la justice transitionnelle.

Le mouvement Ennahdha vainqueur aux élections de 2011 n'a pas rompu avec le système de corruption. Au contraire, il a cherché à rétablir un système similaire, avec toutes ses pratiques (népotisme, clientélisme, nomination au gré de la loyauté, corruption financière, rachat des allégeances, alliance avec de puissants pôles économiques, infiltration de toutes les institutions de l'Etat, asservissement de la justice et des médias…) dans le but de contrôler le pouvoir. Cela a contribué à la propagation de la corruption après le 14 janvier.

Certains évoquent, dossiers à l’appui, une interdépendance entre corruption et politique. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr, cette interdépendance est bien réelle, je l’ai nommée «rente politique», à savoir une forte alliance en le pouvoir politique en place, avec les pôles du pouvoir économique. A savoir garantir à ces pôles la protection nécessaire. En contrepartie, ces derniers assurent aux partis le financement et la pérennité au pouvoir.

Les Tunisiens ont toujours en tête «la Loi de la réconciliation», qui n’était d’autre qu'une «La Loi des intérêts». Comprendre les intérêts de ceux qui l’ont proposé. Sachant qu’Ennahdha a soutenu ce projet, dans le cadre de sa politique de concordance, à travers laquelle le processus de la justice transitionnelle fut sapé.

Sous l’effet de l’opposition acharnée, de certains partis, de la société civile, et surtout de l’association «Je ne pardonnerai jamais», à savoir qu’Ettayar en a fait partie, le projet fut retiré, pour n’en garder que la partie «administrative», à savoir déresponsabiliser les fonctionnaires, qui ont exécuté des ordres ayant un lien avec un acte de corruption, sans pour autant, en bénéficier.

 

Tous les Chefs du gouvernement ont juré combattre la corruption. Comment évaluez-vous le rendement de chacun ?

Uniquement, le gouvernement d’Elyes Fakhfakh, avait pour slogan «un Etat fort et juste», et était bien déterminé à combattre la corruption. Dans ce sens, il a commencé à instruire un ensemble de dossiers. Certains étaient des gros mêmes. Les autres n’avaient aucun sérieux et n’ont pas eu le courage pour s’approcher de certains dossiers.

Uniquement, des arrestations pour la parade, pas plus.

Je peux avancer avec une certitude absolue, que les partis politiques, qui ont accepté et ont bénéficié d’un financement malsain, et ont eu recours à la manipulation de la société civile, essentiellement les associations caritatives, et ont cherché à mettre la main sur les médias, ne peuvent, d’aucune manière combattre la corruption, une fois au pouvoir. Les Tunisiens ne peuvent oublier le communiqué publié par le Bureau exécutif d’Ennahdha, qui dénonçait ce qu’il considère comme «acharnement contre le capital national». Ceci suite à l’ouverture par deux ministres du gouvernement Fakhfakh, d’un des plus importants dossiers de corruption.

Le gouvernement Fakhfakh est le seul, à avoir autorisé l’instruction des dossiers de corruption, ayant concerné même ses propres ministres. Aussi, pour la première fois de l’histoire du pays, les rapports des instances publiques d’audit, furent publiés.

 

Le gouvernement Mechichi a toujours porté l’image de la corruption, ou du moins de laxisme dans le combat de ce fléau. D’où la dégradation de sa popularité. Vous en pensez quoi ?

Le gouvernement Méchichi est un mort-né, il n’a jamais eu de popularité pour la perdre. Il est soutenu, essentiellement par Ennahdha et Qalb Tounes. Les deux sont impliqués dans des affaires de corruption. De ce fait, les deux n’ont ni l’envie ni l’intérêt à combattre ce fléau. Donc, on ne peut s’attendre à rien de la part de ces deux partis. La preuve, réside dans le projet de «Loi de relance économique et de régularisation des infractions de change», qui a été confectionné sur-mesure, pour servir les intérêts de Nabil Karoui (Président de QalbTounes), mais aussi ceux qui financent ces deux partis. Une garantie d’une amnistie pour les délits de change, une amnistie fiscale, une amnistie cash et des délits de blanchiment d'argent.

Hichem Méchichi a aboli le «Ministère de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption», qui était supervisé par Mohamed Abbou, dans le gouvernement Fakhfakh. Les investigations concernant plusieurs dossiers sous le gouvernement Fakhfakh ont également été suspendues.

 

Depuis l’activation de l’Article 80, plusieurs dossiers ont été réactivés. Qu’en pensez-vous ?

En fait, jusqu'à présent, nous n'avons pas vu d’instruction de dossiers majeurs de corruption. Uniquement, des dossiers concernant certains parlementaires et politiciens, qui étaient suspendus.

Cela soulève de nombreuses questions concernant l'indépendance de la justice, dont la plus importante est : Pourquoi la justice n'a-t-elle pas agi avant le 25 juillet ? Pourquoi et comment, ces dossiers ont bénéficié de cette protection ? Pourquoi les députés, les politiciens, et les partis concernés, ont-ils bénéficié d'une telle protection judiciaire ?

Nous nous attendions  à un rythme plus soutenu, au niveau de l’instruction des dossiers de corruption politique. Principalement, dans le but de purifier la vie politique. Je demande également que les juges chargés des dossiers de corruption financière et du terrorisme, ne prennent guère de vacances, pour que ces affaires soient traitées dans les plus brefs délais.

 

Un des plus importants dossiers, que le Président Kaïs Saeid s’est engagé à ouvrir, est celui de la corruption, essentiellement l’affaire des 406 hommes d’affaires. Quelle est votre position ?

Le président de la République a suggéré de conclure une réconciliation pénale avec des «hommes d'affaires» impliqués dans des opérations de corruption financière. Ceci sur la base de l’excellent élaboré par feu Abdelfattah Omar, Président de la Commission nationale d'investigation sur les affaires de corruption et de malversation.

À ce jour, on ne connaît pas le destin de ces dossiers, il semble plutôt que les personnes concernées aient fait l'objet d'un chantage de la part des partis politiques. Principalement, le mouvement Ennahdha, NidaaTounes, et les ramifications de dernier, en échange protection.

La Tunisie est passée d’une dictature corrompue, à une pseudo-démocratie corrompue

Vous avez évoqué le financement étranger des dernières élections. Certains ont pris la chose pour un règlement de comptes ?

Tout le monde est au courant de l'afflux de fonds de l'étranger vers certains partis depuis les élections de 2011, principalement le mouvement Ennahdha en provenance de certaines puissances régionales qui lui sont proches. Rien n'a changé par rapport aux élections de 2004. Un homme politique a présenté des chiffres et plusieurs autres détails sur l'une des chaînes de télévision, sans que le ministère public ne bouge, à ma connaissance, ni n'ouvre une enquête. Les élections de 2019 n'ont pas fait exception. L'argent étranger a afflué sans limites. Il est certain que l'affaire ne se fait pas par virements bancaires, mais par des intermédiaires et des valises pleines d'argent liquide.

Il suffit de constater les dépenses électorales, ou la richesse extravagante de nombreux politiciens, parlementaires et certains partis.

Idem, concernant les élections de 2019, où l'argent politique a joué un rôle majeur au niveau des résultats. Des fonds énormes ont été injectés pour acheter les allégeances, et s’offrir de la promotion politique.

Le 3 octobre 2019, le Courant Démocratique a déposé une plainte contre Qalb Tounes, le mouvement Ennahdha et l'association «Aich Tounsi», en lien avec des sommes d'argent dépensées dans des opérations de «lobbying», pour des montants importants.

Nous avons été entendus le 4 octobre et nous avons présenté les données dont nous disposions. Etrangement, le dossier a été «oublié» et n’est revenu sur la sellette, que suite à la publication du rapport de la Cour des comptes, qui a confirmé toutes les données, que nous avions présentées à la justice.

Après le 25 juillet, le porte-parole du tribunal de première instance de Tunis a déclaré qu'une enquête avait été ouverte à ce sujet contre le mouvement Ennahdha, QalbTounes et «Aich Tounsi» sur la base de la plainte que nous avions déposée.

Il est naturel de se poser une question au sujet du laps du temps nécessaire pour instaurer un dossier de cette importance. Un dossier qui participe d’une manière directe, à la pourriture de la scène politique ?

La corruption, est-elle un destin pour la Tunisie ?

Certainement pas. La démocratie et la corruption constituent deux lignes droites qui se repulsent, sans jamais se croiser.

En vérité, la Tunisie est passée d’une dictature corrompue, à une pseudo-démocratie corrompue. Les deux ne différent nullement l’un de l’autre, au niveau des résultats.

Il n'est guère possible d'établir un Etat de droit et des institutions, et il ne peut y avoir de développement, de justice sociale et de prospérité économique, en présence d’une corruption généralisée, et une économie rentière, dans laquelle le contrôle de la richesse du pays est entre les mains d'un petit groupe bénéficiant d'une protection politique et judiciaire.

Ce qui s'est passé le 25 juillet peut représenter une excellente occasion pour libérer de l'autorité politique corrompue, libérer le pouvoir judiciaire, et aussi consolider la scène politique de la corruption. Ceci ne peut voir le jour que grâce à un système judiciaire fort, efficace et performant, et à travers la mise-en-place d'institutions fortes, non-soumises aux partis politiques ou plutôt aux gangs politiques. Sans oublier la sensibilisation des électeurs.