France : Mission de sauvetage au Liban

Majed Nehmé : Faute de célébrer le centenaire du Liban, Macron assiste impuissant à son naufrage
Emmanuel Macron en visite à Beyrouth le 6 août 2020 après l'explosion qui a ravagé l'est de la ville.

* Macron emboite le pas à tous les présidents de la Vème République pour qui le Liban est aussi une affaire de politique intérieure française.

*Le Liban portait les gènes de l’instabilité et du chaos depuis sa création par la France coloniale.

*Les déclarations martiales de Macron à Beyrouth, appelant à une nouvelle Constitution, sonnent comme un aveu d’échec de ce modèle que la France, ancienne puissance mandatrice, avait parrainé depuis cent ans.

 

Paris: Depuis 2019, le pays du Cèdre s’enfonce dans une crise économique et financière et politique qui a fait augmenter la pauvreté, une situation encore aggravée par la double explosion du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020, il ya juste un an. La grande majorité de la population ne survit désormais que grâce à l’entraide, la débrouille et l’aide humanitaire.

 

Une nouvelle conférence internationale, organisée par la France avec l'appui des Nations unies, se tenue le 4 août 2021 à Paris destinée à répondre aux besoins des Libanais dont la situation se détériore de jour en jour au grand désespoir des Libanais. Pour comprendre la situation libanaise on a rencontré, le politologue et spécialiste du monde arabe et de l’Afrique, chercheur en relations internationales, Majed Nehmé qui a dirigé la revue Afrique Asie depuis 2005 après en avoir assumé la fonction de rédacteur en chef de 1989 à 2004. Il dirige actuellement la rédaction du site afrique-asie.fr. Il a exercé entre 1975- 1985 la fonction de Directeur de rédaction et rédacteur principal de l’Encyclopédie de politique (7 volumes, en arabe - Beyrouth/Paris.). De 1998 à 2004, il a dirigé la section arabe du Petit Robert des noms propres. Chroniqueur dans de nombreux médias arabes et français, il a publié plusieurs dizaines d’études et participé à de nombreux ouvrages collectifs.

Chercheur en relations internationales, Majed Nehmé.

La Majalla : Quel est le rôle de la France au Liban sous Macron et pourquoi a-t-il jusqu’ici échoué deux fois dans sa mission de « sauvetage » ?

Majed Nehmé : Le président Emmanuel Macron en faisant de la résolution de la crise systémique qui frappe aujourd’hui le Liban une affaire personnelle s’inscrit dans une longue tradition diplomatique de la France qui remonte à très loin, bien avant la création du Liban en 1920 dans ses frontières actuelles. Il emboite le pas à tous les présidents de la Vème République pour qui le Liban est aussi une affaire de politique intérieure française. Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron est passé par le Liban pour confirmer sa stature de futur homme d’État, s’imposer sur la scène internationale, confirmer et au passage récolter des dons pour sa campagne. Il gardera de cette étape un souvenir inoubliable d’autant qu’il était concurrencé par un autre candidat, François Fillon, qui faisait de la défense des chrétiens d’Orient son cheval de bataille.

Mais au-delà de la politique politicienne, le rôle de la France au Liban sous Macron n’est plus qu’une copie pâle du rôle protecteur qu’incarna par exemple Charles de Gaulle, le fondateur de la Vème République vis-à-vis du pays du Cèdre. En 1968, quand Israël attaqua l’aéroport international de Beyrouth détruisant au sol toute la flotte civile libanaise, soit 13 avions de ligne, en représailles à une opération d’un commando palestinien d’un appareil d’El Al à Athènes, la réaction de la France fut foudroyante : condamnation sans nuance de ce terrorisme d’état. La France déclara que le principe des « représailles » était inacceptable et le général de Gaulle décréta l’embargo sur les armes à destination d’Israël, refusant de livrer 50 Mirages qu’Israël avait déjà payés ainsi que cinq vedettes  égalementvendues à la marine israélienne et cantonnées au port de Cherbourg. Cet embargo était un signe fort de la France gaulliste pour signifier à Israël sa disposition à défendre le Liban contre toute agression extérieure. Mais cette « politique arabe de la France » avait pris fin avec l’élection de François Mitterrand en mai 1981. Rolland Dumas, son ministre des Affaires étrangères le dira sans détour : évoquer une « politique arabe » ou parler de « monde arabe » relève du mythe et « la politique arabe du général de Gaulle n’était qu’une succession d’illusions » !

C’est cette conception du rôle de la France dans le monde arabe en général et vis-à-vis du Liban qui s’applique aujourd’hui à la diplomatie française de plus en plus inefficace et contreproductive. La France atlantiste est plus soucieuse d’assurer, depuis l’ère Mitterrand, ce qu’elle appelle « la sécurité de l’État d’Israël » que de protéger le Liban ou les droits des Palestiniens. Son échec à sauver le Liban de ses démons s’explique par son effacement au profit des États-Unis qui lui dicte, à travers des gesticulations et des déclarations lénifiantes, mais creuses, sa ligne de conduite.

Un jeune libanais embrasse le Président français lors d'une visite au quartier de Gemmayzeh, qui a subi d'énormes dégâts à cause d'une explosion massive dans la capitale libanaise, le 6 août 2020. [AFP]

La France est-elle capable de gérer la situation au Liban? Peut-elle sauver le Liban?

 

Il faut rappeler que le Liban enfanté en 1920 par le Général Gouraud, premier haut-commissaire de la France mandataire, a vécu. Le président Macron n’y peut rien. La double explosion du port de Beyrouth, survenu le 4 août 2020, à quelques semaines de la célébration de la création du Grand Liban (20 septembre 1920) a mis en lumière les dysfonctionnements structurels inhérents à cet État. Le Liban portait les gènes de l’instabilité et du chaos depuis sa création par la France coloniale, passant d’une crise à une autre jusqu’à ces derniers développement tragiques qui avaient conduit à l’effondrement du système bancaire libanais et la vacance de pouvoir. Une situation pouvant déboucher sur la reproduction d’une énième guerre civile susceptible de conduire à son éclatement. Ce triste constat a amené Jean-Yves Le Drian, le ministre français des affaires étrangères, à comparer le Liban, sur les colonnes du Figaro, à Titanic : « Les Libanais, écrit-il, sont dans le déni total ; alors qu’il coule il y a même pas de musique ! » La France, faute de participer à la célébration du centenaire du Liban, assiste impuissante à son naufrage. Pour être plus précis, elle assiste plutôt au naufrage du modèle communautaire vanté tout un temps par l’Occident comme modèle de cohabitation et qui a tragiquement montré ses limites. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la France républicaine et laïque a pu enfanter un tel modèle confessionnel contraire à ses propres principes en vigueur chez elle ?

 

Selon vous quelle serait la solution de sortie de cette crise ?

Il n’y a pas de solution miracle dans l’état de pourrissement actuel, car il ne fait plus de doute que le modèle libanais, qui organisait le chaos et l’immobilisme et tendait à empêcher l’avènement d’un véritable État-nation au Liban, ne sert plus les intérêts des puissances occidentales. Les déclarations martiales d’Emmanuel Macron à Beyrouth, appelant à une nouvelle Constitution, sonnent comme un aveu d’échec de ce modèle que la France, ancienne puissance mandatrice, avait parrainé depuis cent ans. Le président français est même allé jusqu’à proférer des menaces contre les représentants des partis politiques qu’il avait rencontrés lors de sa visite, les sommant d’accepter les réformes indispensables du système. Sinon, a-t-il menacé, ils seront interdits d’entrée dans tous les pays occidentaux et leurs avoirs seront saisis. La faillite politique, mais surtout économique, de ce modèle inopérant, doublée d’une contestation de plus en plus violente de la rue, voire de leurs bases confessionnelles, ne leur laisse plus de choix. Désormais, la seule issue de secours c’est sortir de ce modèle confessionnel, adopter une Constitution républicaine citoyenne, amender la loi électorale, instaurer le suffrage universel pour l’élection du président de la République par le peuple directement et non par les députés. Bref, construire une démocratie sociale, basée sur une économie productive, diversifiée et renouer avec la politique de bon voisinage avec la Syrie. Une alternative combattue jusqu’ici par certaines forces à l’intérieur même du Liban mais aussi par des acteurs régionaux comme Israël et des puissances occidentales qui ne s’impliquent pas dans la recherche d’une solution juste et pérenne au Moyen-Orient.