Maghzaoui à «La Majalla» : Ghannouchi dirige le Bureau du parlement, à la manière d’un gang

Zouhair Maghzaoui, secrétaire général du Mouvement Echaâb.

* Un état de faillite totale dont souffrent les finances publiques, et un blocage de tout l'horizon de mobilisation par les moyens usuels.

* Un ternissement systématique de la vie parlementaire, tant l'institution législative s’est convertie en lieu d'attaque de l'État, dans le but d’instaurer le désespoir des citoyens de tout processus politique.

* Ceux qui évoquent un «coup d’Etat» sont ceux qui comprennent la démocratie et la légitimité du point de vue de l'intérêt personnel, pas de l'intérêt de la société.

* La majorité est sortie dans la rue le 25 juillet pour prier le président d’assumer sa responsabilité, et sauver le pays du danger imminent qui le menace.

 

Tunis: Entre la certitude de l’impossibilité du retour au point d’avant le 25 juillet, et le flou qui caractérise son champ politique, la Tunisie est dans l’incertitude. Mais restent encore des certitudes :

En premier, on ne peut parler d’un «front anti-Saeid», plutôt une nébuleuse, qui ne peut disposer d’une vision stratégique commune, et encore moins d’un plan directeur et surtout stratégique.

De deux, l’activation de l’article 80 a certes permis au président de la République de court-circuiter l’institution législative (le Parlement), et aussi les partis politiques, mais a aussi montré combien cette institution était fragile, et combien ces partis étaient éphémères. D’où une explication (lire ci-dessous) la facilité qu’a trouvé le président, et aussi la nécessité, selon le «clan Sied», de sauver le pays.

Une rencontre avec Zouhair Maghzaoui, un des leaders du Mouvement «Chaâb», a permis de détailler ces points, et bien d’autres, d’où cette interview :

 

* Quelle lecture portez-vous concernant la situation qui prévalait en Tunisie avant le 25 juillet 2021, ainsi que les justifications adoptées par le président Kais Saeid pour activer le chapitre 80 ?

En un mot, nous étions devant la loque d'un État soumis aux formes les plus horribles d'abus de la part d'Ennahdha et de ses alliés, dans ce qu’on appelle la «Ceinture parlementaire» soutenant le gouvernement Méchichi :

  • Echec à répétition, atteinte à la sécurité du citoyen, et mise en danger de sa vie.
  • Chaos sans précédent au niveau économique.
  • Détérioration continue de la situation sociale.
  • Horrible propagation de la corruption et du népotisme.

Un état de faillite totale dont souffrent les finances publiques, et un blocage de tout l'horizon de mobilisation par les moyens usuels.

Crise politique en Tunisie.

Une propagation effrayante de la pandémie du Coronavirus, en l'absence d'une stratégie efficace pour y faire face. Ce qui a fait monter en flèche le nombre d'infections et de décès...

Un ternissement systématique de la vie parlementaire, tant l'institution législative s’est convertie en lieu d'attaque de l'État, dans le but d’instaurer le désespoir des citoyens de tout processus politique. Pour ces raisons, le mouvement «Echaâb» a préféré lors des dernières semaines qui ont précédé le 25 juillet, boycotter les travaux parlementaires, notamment le Bureau du parlement, qui était dirigé par son président, Rached Ghannouchi, selon la logique du gang qui s'est emparé d’un butin.

Bref, nous étions face à un réel danger menaçant le présent et l'avenir des Tunisiens. Tout porte à croire que nous étions dans un abîme et non au bord du gouffre.

Dès lors, le Président de la République, à qui est confiée l'unité du pays et la sécurité des citoyens, n'a eu d'autres choix que d'agir selon les pouvoirs que lui confère la Constitution, et les obligations qui en découlent, pour mettre fin à une situation périlleuse, qui n’est autre que la résultante des choix opérés par le gouvernement, soutenu par Ennahdha et ses alliés.

* Existe une polémique entre les différents protagonistes : Entre ceux qu’y voient un «coup d’Etat contre la légitimité», à l’inverse de ceux qui clament «un acte d’ajustement révolutionnaire». Comment trancher cette confusion ?

Il faut réellement se demander : De quelle légitimité parlent-ils ? Aussi, qui a eu recours au coup d’Etat ?

Le président de la République a agi dans le cadre de la Constitution de 2014. Il n’a fait qu’activer l'article 80.

Ceux qui évoquent un «coup d’Etat» sont ceux qui comprennent la démocratie et la légitimité du point de vue de l'intérêt personnel, pas de l'intérêt de la société.

Il est bien clair depuis 2011, que le président rejette tout le système en place, car il le considère responsable d'un coup d'État contre la révolution du 17 Décembre, ainsi que de l’usurpation des aspirations et des attentes des citoyens.

Le concept de légalité est ici très flou. Je ne pense pas qu'il y ait quelqu’un en Tunisie, après les élections de 2019, qui dispose de la légitimité de Kaïs Saeid, qui a été plébiscité par une majorité écrasante. Cette majorité est sortie dans la rue le 25 juillet pour le prier d’assumer sa responsabilité, et sauver le pays du danger imminent qui le menace. L’activation de l’article 80, s’inscrit strictement dans cette logique.

Le président Kais Saeid.

* Personne ne nie le large écho, dont a bénéficié l’activation de l’article 80 parmi une large franche de la population tunisienne. Reste, que nous ne pouvons occulter aussi, que de nombreuses questions restent sans réponse claire concernant l'avenir, ou ce que les élites appellent l'absence de «feuille de route». Quelles explications portez-vous ?

Je pense que l'ambiguïté dont vous parlez est une conséquence naturelle de la profondeur de la crise qu’a vécue la Tunisie à la veille du 25 juillet 2021.

Il serait absurde dans ce cas, de demander des mesures rapides et des solutions de manière urgente.

La lenteur que certains reprochent est quelque chose qui joue en faveur du président, pas contre lui. Car l'expérience des années précédentes nous a appris que la catastrophe commence au moment d’accorder la confiance à ceux qui ne la méritent pas. Nous avons également besoin d'un diagnostic précis de la situation sous toutes ses dimensions avant d'annoncer le plan d'action requis.

Il n'y a pas d'alternative aujourd'hui à l'annonce de la dissolution du Parlement, la suspension de la Constitution, et l’adoption d'un régime temporaire régissant les pouvoirs publics. Et ce, jusqu'à l'achèvement de la révision de la Constitution actuelle. Ainsi que le recours au mécanisme de dispense. Vient ensuite la tenue d'élections anticipées. Ceci au niveau législatif. Quant au niveau procédural et exécutif, je pense qu’il est temps d’annoncer l'équipe gouvernementale, qui va porter le pays de l'état de crise actuel à une situation que sera meilleure. Ceci, sous la tutelle directe, et pleine responsabilité, du président de la République.

Des délégations étrangères, dont la plus importante est l’américaine qui s'est rendue en Tunisie, insistent pour «revenir sur la voie démocratique» et «réactiver la vie parlementaire». D'une part, quelles sont les frontières entre «l'ingérence dans les affaires intérieures», et l'interaction politique naturelle entre les États. Aussi, quelle est votre position envers ceux qui ont accepté l'invitation à une rencontre avec cette délégation ?

D'abord, ces délégations ont insisté concernant le retour à UNE voie parlementaire et à UNE vie constitutionnelle, et non à LA voie parlementaire et à LA vie constitutionnelle.

S'il s'agissait de pressions pour revenir à la situation d’avant le 25 juillet, on aurait dit qu'il s'agit d'une violation de la souveraineté nationale et d'une atteinte au libre arbitre du peuple exprimé par le Président de la République. Le Mouvement «Chaâb» a été et reste à l’avant-garde de ceux qui s’opposent à toute ingérence dans les affaires internes du pays, car notre programme reste la défense de la souveraineté nationale, et faire face à toute atteinte possible.

Nous, au Mouvement «Chaâb», notre choix, et restera toujours, de ne jamais traiter avec aucun étranger, concernant tout ce qui touche aux affaires nationales. Quant à ceux qui ont accepté de s'asseoir avec les Américains et leur ont répété, ainsi qu'à d'autres, l'appel à faire pression sur le président pour qu'il revienne sur ce qu'il avait annoncé le 25 juillet, ils ne font que se comporter en public, comme ils le faisaient en secret.

Le président Kais Saeid mène une campagne contre les monopoles et, comme il l'a dit, «ceux qui menacent le pouvoir d’achat» des citoyens. Quelles sont ses chances à ce niveau ? Surtout que la population espère une concrétisation au niveau des prix ?

L'un des principaux titres de la crise que traverse la Tunisie est le monopole endémique, qui représente l'une des raisons les plus importantes de la détérioration du pouvoir d'achat du citoyen, de la propagation de la pauvreté, et de l'accumulation de richesses au sein d'un groupe réduit de pillards, de courtiers et de corrompus, connectés à l'élite politique. Kaïs Saeid n’a eu de choix que de suivre les principes qu’il a toujours annoncés, et au même temps répondre aux aspirations des citoyens, qu'ils ont clairement exprimées le 25 juillet.

Mais je crois que le succès de cette bataille et l'amorce d’une amélioration du pouvoir d'achat du citoyen, sont conditionnés par la mise en place d'une équipe gouvernementale cohérente, qui travaille selon un plan clair qui combine l'économique, le financier et le judiciaire. Car l'affaire ne se détermine pas uniquement par la sincérité des intentions du Président, dont personne ne doute.