L'affaire des sous-marins: Pour la France c'est être ou ne pas être !

 

*Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers l’Indo-Pacifique.

*Le partenariat du «Commonwealth» dans le Pacifique serait le théâtre d’une course folle à l’armement nucléaire.

*Dans l’océan, les gros poissons volent la nourriture des petits poissons, ou bien ils les mangent directement.

*Les Européens doivent sortir de la naïveté

*« L’histoire n’est pas franco-américaine, c’est l’Europe qu’on a piétinée ici ! », fait-on valoir au Quai d’Orsay.

Paris: 

La France est loin d’être petite. En raison de ses départements et régions d'outre-mer dispersés dans tous les océans de la Terre, elle possède la plus grande zone économique exclusive du monde, dépassant celle des États-Unis. La ZEE totale de la France est de 12 millionskm², dont 93% sont située dans les océans Indien et Pacifique et couvre environ 8% de la surface de toutes les ZEE du monde.L’Indopacifique s’impose de plus en plus comme l’espace stratégique du XXIème siècle.Le centre de gravité de l’économie mondiale devenu une priorité pour la France.Les principales réserves de croissance mondiales se trouvent dans l’Indopacifique, qui contribuera d’ici 2030 à environ 60% du PIB mondial.

Emmanuel Macron et l’ancien Premier ministre australien Malcolm Turnbull sur le pont d’un sous-marin de la marine australienne, à Sydney le 2 mai 2018.

 

Le contrat du siècle devenu la gifle du siècle

La naïveté est une sorte de pureté, les français étaient trop naïfs de faire confiance à leurs grandes alliées américaines. Personnes n’imaginait un tel scénario !  La signature d'un contrat est une promesse portée par la confiance. maisles français ont oublié que dans l’océan Pacifique, il y a des gros poissons qui volent la nourriture des petits poissons, ou bien ils les mangent.

Joe Biden,qui avait pourtant fait la joie des Français et des Européens lors de son élection,a décidé de jeter dans l’océan,le «contrat du siècle» Signé en 2016 avec l’île- continent (d'une valeur de 56 milliards d'euros). L'Australie s'était engagée à acquérir auprès du constructeur hexagonal Naval Group, douze sous-marins conventionnels d’attaque dérivés des futurs sous-marins nucléaires Barracuda, de supériorité régionale avec des performances exceptionnelles. Les sous-marins devaient être construits en Australie et devaient créer des milliers d’emplois dans les deux pays au cours des prochaines années.

Les coïncidences sont nombreuses, le 15 septembre, tandis que la Présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, prononçait un discours évoquant la nécessité d'accélérer la construction d'une « Union de la défense », ses paroles étaient balayées par l'annonce de la Maison-Blanche  d'un partenariat stratégique de sécurité, « AUKUS », dans la zone Indo-Pacifique. Conclu entre les États-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni.  Cela a provoqué la colère de Paris qui a suscité l’inquiétude de l’OTAN.

Un camouflet à triple détente pour les Européens. Canberra a choisi de se placer sous la protection de l’Amérique, pas sous celle de la France.Le gouvernement australien notifie officiellement au gouvernement français - quelques heures seulement avant l'annonce officielle coordonnée avec Washington et Londres - de la rupture du contrat en faveur d'un nouvel accord avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Humiliation supplémentaire, le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir sorti le Royaume-Uni de l’Union européenne avec le Brexit, apparaît comme le grand gagnant de cette séquence.

Le partenariat du « Commonwealth » dans le Pacifique serait le théâtre d’une course folle à l’armement nucléaire, puisqu’il inclut la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire à l'Australie, laquelle souhaitait en acquérir, excluant de fait la France du jeu.

Pour l'industriel français, c'est également une «grande déception».  Le coup est rude mais pas mortel. « Depuis cinq ans, les équipes de Naval Group en France comme en Australie, et celles de nos partenaires, se sont pleinement mobilisées. Elles ont donné le meilleur d'elles-mêmes et Naval Group a honoré tous ses engagements », a affirmé le groupe français.

Mais la France trouvera sûrement des acheteurs à ses sous-marins. Le groupe français devrait pouvoir se relever,son carnet de commandes étant loin d’être vide, avec notamment cinq sous-marins Barracuda à construire d’ici 2030, la préparation de la conception de sous-marins lanceurs d’engins et du futur porte-avions nucléaire français. Dix sous-marins conventionnels sont également à livrer (six pour l’Inde et quatre pour le Brésil) et le groupe garde l’espoir de nouveaux contrats avec les Pays-Bas, l’Inde, et peut-être l’Egypte, les Emirats arabes unis et l’Arabie Saoudite. Toutefois, la France doitdésormais se méfier de ses alliés, et notamment de « Big Brother ».

Réaction de Paris

La France voit rouge,le Sénat s'est aussi inquiété sur la nature des relations et « l'attitude récente de certains des alliés de la France ».L’enjeu pour la France était double. Il est d'abord diplomatique et géopolitique : Emmanuel Macron tentait avec cette opération de renforcer la présence française dans cette même zone Indo-Pacifique, à travers des partenariats avec l'Inde et l'Australie et dont ce contrat constituait la pierre angulaire face aux ambitions chinoises dans la région.  Il est ensuite économique : l'accord-cadre prévoyait la construction, par Naval Group (implantée dans une dizaine de villes françaises), de ces sous-marins.

La France ne semble pas prête à pardonner. Le soir même, un gala prévu à la résidence de l'ambassadeur de France dans la capitale américaine, a été annulé. Cette réception devait célébrer l'anniversaire d'une bataille navale décisive pour la guerre d'indépendance des Etats-Unis, qui s’est conclue le 5 septembre 1781 par une victoire de la flotte française sur la flotte britannique. Tout un symbole.

Florence Parly, ministre des Armées, apour sa partdénoncé une décision «grave» et une «très mauvaise nouvelle pour le respect de la parole donnée».

Jean Yves le Drian

Son collègue le ministre des Affaires étrangères a demandé des « clarifications, que les Australiens nous disent comment ils s'en sortent ». Il est rare dans le monde de la diplomatie qu’un ministre ne mâche pas ses mots. « C'est un coup dans le dos », « une trahison », « un mensonge » entre alliés estime Jean-Yves Le Drian.« Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous ». Le ministre français a du mal à avaler la rupture par l'Australie de ce contrat colossal. La déception et la colère du ministresont immenses et légitimes,non seulement parce que cela ne se fait pas entre pays amis, mais aussi parce qu’il avait déjà participé à la négociation puis à la conclusion de ce contrat avec l’Australie lorsqu’il occupait le poste de ministre de la Défense sous la présidence de François Hollande. « Nous avions établi une relation de confiance avec l'Australie - cette confiance est trahie » s'est-il ému. « Je suis aujourd'hui en colère, avec beaucoup d'amertume sur cette rupture, d'autant plus que cela ne se fait pas entre alliés et en plus quand il y a eu d'abord deux ans de négociations […] Cette décision unilatérale, brutale, imprévisible ressemble beaucoup à ce que faisait monsieur Trump », a-t-il renchéri en s'en prenant à Joe Biden.

Crise diplomatique...Les Ambassadeurs rappelés

« L’histoire n’est pas franco-américaine, c’est l’Europe qu’on a piétinée ici! », fait-on valoir au Quai d’Orsay.Cette affaire a enflammé les relations diplomatiques entre les trois pays comme rarement. La France a rappelé ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie, une première depuis deux siècles et sans précédent vis-à-vis de ces deux alliés historiques. Une décision que Washington dit regretter.

« À la demande du président de la République, j'ai décidé du rappel immédiat à Paris pour consultations de nos deux ambassadeurs », a annoncé le chef de la diplomatie française. « Cette décision exceptionnelle est justifiée par la gravité exceptionnelle des annonces effectuées par l'Australie et les États-Unis », a-t-il ajouté

 

 

L'Australie assume

Scott Morrison

Pendant que Paris crie à la « trahison », les Australiens estiment que la décision de Canberra est avant tout liée à l’évolution de la menace chinoise, ainsi qu'à la position de la France vis-à-vis de Pékin, perçue comme trop ambiguë côté anglo-saxon.Le Premier ministre australien Scott Morrison a répliqué aux accusations de la France. « Je pense qu'ils auraient eu toutes les raisons de savoir que nous avions de profondes et graves réserves quant au fait que les capacités du sous-marin de classe Attack ne répondaient pas à nos intérêts stratégiques et nous avions clairement indiqué que nous prendrions une décision basée sur notre intérêt stratégique national », a déclaré Scott Morrison . 

Biden rectifie le tir

Pourrétablir la confiance avec Paris, Joe Biden a assuré ne pas « vouloir de nouvelle guerre froide et d’un monde divisé en blocs rigides ». Pour lui, le recours aux armes doit être « une solution de dernier recours, pas de premier recours ». Une façon de répondre aux inquiétudes de la France et de l’Europe, qui se méfient de son approche « confrontationnelle» avec Pékin.

Emmanuel Macron et Joe Biden ont annoncé des «engagements» pour rétablir une confiance durement éprouvée entre Paris et Washington

Une semaine après la crise entre la France et les Etats-Unis, Emmanuel Macron et Joe Biden se sont entretenus le 22 septembre, à la demande de ce dernier, pour examiner les conséquences de l’annonce faite le 15 septembre dernier. Ils ont convenu que des consultations ouvertes entre alliés sur les questions d’intérêt stratégique pour la France et les partenaires européens auraient permis d’éviter cette situation. Le Président Biden a fait part de son engagement durable à ce sujet. Les deux chefs d’État ont décidé de lancer un processus de consultations approfondies, visant à mettre en place les conditions garantissant la confiance et à proposer des mesures concrètes pour atteindre des objectifs communs. Ils se rencontreront en Europe à la fin du mois d’octobre pour parvenir à des points d’accord et conserver à ce processus tout son dynamisme.  Dans ce contexte, le président Macron a décidé que l’Ambassadeur de France retournerait à Washington. Celui-ci travaillera alors en lien étroit avec des hauts fonctionnaires américains. Les États-Unis ont réaffirmé que l’engagement de la France et de l’Union européenne dans la région Indo-Pacifique revêt une importance stratégique, notamment dans le cadre de la stratégie de l’Union européenne pour la coopération dans la région Indo-Pacifique. Les États-Unis reconnaissent également l’importance d’une défense européenne plus forte et plus capable, qui contribue positivement à la sécurité globale et transatlantique, en subordination à l’OTAN. Un seul point concret, les États-Unis s’engagent à renforcer leur appui aux opérations antiterroristes conduites par les États européens dans la région du Sahel, dans le cadre de leur lutte commune contre le terrorisme.

Arrêtons d’être naïfs

Le 28 septembre,Emmanuel Macron  affirme que les Etats-Unis resteront de grands alliés historiques  mais«  Nous serions naïfs, et même, nous commettrions une terrible erreur, à ne pas vouloir en tirer toutes les conséquences et le constater pour nous-mêmes », a-t-il estimé. « Les Européens doivent sortir de la naïveté. Lorsque nous sommes sous l'effet de pressions, de puissances qui parfois se durcissent : réagir, montrer que nous avons avec nous aussi la puissance et la capacité à nous défendre ». « Nous sommes obligés de constater que depuis maintenant un peu plus de 10 ans, les Etats-Unis se concentrent beaucoup sur eux-mêmes, et ont des intérêts stratégiques qui se réorientent vers la Chine et le Pacifique », a poursuivi Emmanuel Macron.

Le président français espère sortir par le haut de la crise en remettant de façon opportune l’accent sur son agenda européen. Parisrêve de relancer la machine européenne. A un peu plus de trois mois de la présidence française de l’Union. Macron entend pousser les feux de « l’autonomie stratégique » des Vingt-sept, voire de leur défense collective« C'est avec le même pragmatisme et la même lucidité pour notre indépendance que nous devons, en tant qu'Européens, prendre notre part dans notre propre protection ».

Cette crise a suscité une vague de colère, plusieurs candidats à l'Elysée, de Jean-Luc Mélenchon (LFI) à Marine Le Pen (RN), en passant par Éric Ciotti (LR), appellent à revoir les liens avec l'Otan, certains voulant mettre sur la table la question de la participation de la France au commandement intégré de l'organisation transatlantique.La France y avait fait son retour en 2009 sous Nicolas Sarkozy, 43 ans après l'avoir quittée à la demande du général de Gaulle.

Le Patron de l’Elysée, a laissé entendre que l’affaire des sous-marins pèserait sur l'avenir de l'OTAN et sur la participation française à l'alliance avec uneautre définition d’un nouveau concept stratégique pour l'Organisation Atlantique.

La question est de savoir quel rôle l'Europe va pouvoir jouer. Quand on écoute l’Élysée, il y aurait une carte à jouer. Une sorte de troisième voie qui serait capable de sortir son épingle du jeu en dialoguant avec les deux camps. Macron parviendra-t-il à faire sortir la France et ses voisins de l’OTAN ? Construira –t- l’armée européenne ? Quoi qu’il arrive, la France indépendante est de retour, une nouvelle guerre froide est déjà annoncée.

 

La crise des sous-marins  selon les académiques

Yassine B : Seule une Europe unie peut se faire respecter par les américains

 

Yassine B

Yacine B, chercheur à l’institut supérieur de l’armement et de la défense à Paris nous livre son point de vue. Thucydide écrivait : « le fort fait ce qu’il peut faire, le faible subit ce qu’il doit subir ». Cette situation résume assez bien la crise actuelle. Rien de nouveau, avec l’Australie sous Trump et l’Arabie saoudite sous Obama, la France a espéré tirer profit d’une détérioration des relations entre ces pays et Washington pour obtenir d’importants contrats qui ne se seront donc pas concrétisés. Cet « opportunisme stratégique » ne tient pas sur le long terme car, partout dans le monde, seul l’arsenal américain offre une garantie crédible face aux menaces. Des lors, il appartient à la France de poser ouvertement les questions qui fâchent lors de la présidence française de l’UE. Seule une Europe unie et désireuse d’avancer sur la question de l’autonomie stratégique européenne fera d’elle une puissance respectée aux yeux de Washington.

David Ledure :»Pour retrouver une crédibilité sur la scène internationale, il est temps que la France renoue avec sa politique gaullienne d’indépendance nationale».

David Ledure, étudiant en khâgne

David Ledureest un brillant  étudiant français en khâgne BL, (deuxième année de prépa pour entrer dans les Grandes écoles). Il nous donne son point de vue : « Je pense qu’il faut dissocier le court terme du long terme. A courte échéance, et après le rappel des ambassadeurs, il faut que l’Elysée mette en application des mesures fortes comme l’organisation d’une réunion de crise pour fixer les rétorsions contre les USA et l’Australie. Nous pourrions lancer des actions de droit sur les pénalités financières résultant de la rupture unilatérale du contrat. Il faudrait également ouvrir une requête auprès d’Interpol et Tracfin pour repérer les éventuels mouvements financiers suspects entre tous les protagonistes du dossier.

Ensuite, à long terme, il faut que la France mette en application l’article 13 du TAN prévoyant la sortie de l’OTAN. On s’extirperait ainsi d’une organisation agressive qui nous met en péril de guerre généralisée via l’article 5 du TAN. Ma vision de notre politique étrangère est-elle du général de Gaulle lorsqu’il incarnait l’indépendance de la France en Iran, en Chine, au Mexique ou au Cambodge. Rien à voir avec une France vassale des Etats-Unis. »

Hall Gardner

 

Hall Gardner : l'administration Biden, devra faire des concessions à la France à l'avenir

 

Hall Gardner, Professeur titulaire américain à l’Université américaine de Paris, nous livre son opinion : «  La décision de l'Australie d'acheter des sous-marins américains à propulsion nucléaire, au lieu d'acheter 12 sous-marins diesel français sous contrat d'une valeur de plus de 56 milliards d’euros, a provoqué un choc important à Paris qui mettra quelques années à se résorber. A la suite de cette action unilatérale américaine, prise sans consultation significative avec Paris, un certain nombre de politiciens français ont appelé la France à quitter l'OTAN. Il est certain que l'administration Biden, qui a promis de s'engager dans un nouveau multilatéralisme, et de ne pas agir unilatéralement comme l'administration Trump, devra faire quelques concessions à la France à l'avenir pour compenser à la fois la perte d'argent et de prestige de la France. »