Biodiversité-Clôture du Congrès mondial pour la Nature à Marseille

Nous ne disposons que d’une petite fenêtre pour agir

*L’homme est responsable à 75% de la dégradation de l’écosystème terrestre.

*Il est à l’origine de la disparition de 85% des zones humides, il est la cause de la disparition de 32 millions d'hectares de forêt tropicale entre 2010 et 2015.

 

Marseille: Nous ne disposons que d’une petite fenêtre pour agir, deux ou trois décennies au maximum pour rééquilibrer nos écosystèmes, préviennent les scientifiques. C’est pourquoi le congrès mondial pour la nature qui a clôturé ses travaux, le 11 septembre dernier, à Marseille, fut une occasion unique de s'unir derrière la protection de la nature et son rôle dans la stabilisation de l'urgence climatique et l'arrêt de la sixième extinction de masse.

Pendant une dizaine de jours, tous les acteurs de la biodiversité, réunis en conclave à Marseille  pour échanger en vue de tracer les contours de la prochaine décennie, ont discuté sans détour sur les raisons de l’échec collectif à remplir les engagements pris en matière de préservation de la biodiversité à l’horizon 2020 puisque la nouvelle liste rouge de L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), montre que près de 30% des espèces existant sur terre sont désormais en voie d’extinction et que  si nous ne agissons pas la Terra sera bientôt confrontée à une dégradation difficile voire impossible à éviter.

Le Congrès mondial de la nature de l’UICN, qui a réuni Etats, gouvernements, acteurs de la société civile, organisations internationales, bailleurs de fonds, entreprises et citoyens, tous mobilisés en soutien à la préservation de la biodiversité et pour inscrire la nature au sommet des priorités internationales, car planète, climat, nature, espèces et communautés humaines, ont les destins intrinsèquement liés, estiment avoir jeté les premières bases du cadre stratégique mondial pour la biodiversité, construit collectivement, qui sera définitivement adopté lors de la COP15 qui se déroulera en 2022, ont été identifiées lors du Congrès mondial pour la nature qui a été clôturé hier à Marseille.  Il fallait être à la hauteur des enjeux et de l’urgence à agir pour la planète et pour l’avenir des générations futures.

Une richesse précaire

Le bassin méditerranéen est le deuxième lieu au monde des plus riches en termes de biodiversité a expliqué à La Majalla, M.Hedi Chebili, directeur général de l’environnement et de la qualité de vie au ministère de l’Environnement tunisien. « Riche en diversité végétale avec plus de 25 000 espèces de plantes. Les forêts méditerranéennes et les autres terres boisées de la région apportent une contribution vitale au développement rural, à la réduction de la pauvreté et à la sécurité alimentaire, ainsi qu'aux secteurs de l'agriculture, de l'eau, du tourisme et de l'énergie. Cependant, les espaces protégées ne couvrent que 9 millions d’hectares, soit 4,3% de la superficie totale de la région », a-t-il souligné.

Mais les crimes contre la biodiversité sont commis depuis des siècles en mer ou sur terre. En effet, en parcourant les pavillons de l’exposition du Congrès mondial de la nature de l’UICN, on constate certes l’ampleur des dégâts causée à notre planète mais on ressent aussi cette forte énergie qui émane des acteurs de la société civile et de l’engagement des gouvernements, des peuples autochtones et des bailleurs de fonds, à changer la donne et renverser la vapeur. Le Congrès de l’UICN qui aspire à orienter les actions futures en matière de biodiversité, de reprise fondée sur la nature et de changement climatique, définira l’agenda mondial de conservation de la nature à un moment où les liens entre la biodiversité et le bien-être humain sont mis de plus en plus nettement en relief par la pandémie de la COVID-19.

 

Pollution plastique

Une cigarette fumée, un mégot jeté par terre et écrasé par la chaussure. Un geste récurrent, fortement banalisé commis par de simples citoyens ou même des médecins, des universitaires, des chercheurs. Hommes, femmes ou jeunes fumeurs, ne savent pas que 60% des mégots jetés par terre finissent en mer. Résultat : contamination chimique instantanée. Le mégot contient 4000 agents chimiques. Composés à 95% d’acétate de cellulose (plastique), il se décompose entre 2 à 5 ans. Il sera ensuite ingéré les animaux marins pour réintégrer la chaine alimentaire et revenir dans nos assiettes. Chaque minute, ce sont 17 tonnes de déchets plastiques, soit l’équivalent d’un camion poubelle qui sont déversés dans la mer. La pollution plastique c’est 9 à 12 millions de tonnes de déchets plastiques chaque année. Chaque année 1,5 million d’animaux marins meurent à cause du plastique. L’on recense 1400 espèces affectées. En 2050, si nous n’agissons pas, la mer contiendra plus de plastiques que du poisson.

Une méga-poubelle sous l’eau

Un bateau de plaisance jette l’ancre le long des côtes, c’est comme couper quatre arbres dans une forêt pour garer sa voiture. Alors que dans huit cas sur dix on peut mouiller à côté sur sable. L’ancre jeté arrache les posidonies sur des kilomètres. Pourtant, les vastes forêts sous-marines que forme cette plante à fleurs-les herbiers de posidonie, fournissent des services écosystémiques d’une valeur inestimable. Elles constituent en premier lieu une source de nourriture ; de nombreuses espèces de poissons et de crustacés viennent s’y nourrir et s’y reproduire. Poumons de la Méditerranée, les posidonies produisent de l’oxygène permettent la vie aquatique et une bonne qualité des eaux littorales. Ils sont en même temps une arme contre le réchauffement climatique.

Des dauphins sont péchés par milliers accidentellement, des tortues de mer échouent dans les filets. L’homme est responsable à 75% de la dégradation de l’écosystème terrestre. Il est à l’origine de la disparition de 85% des zones humides, il est la cause de la disparition de 32 millions d'hectares de forêt tropicale entre 2010 et 2015. Le continent africain qui subit de plein fouet la grande sécheresse et ses conséquences environnementales, connaît mieux que quiconque les effets néfastes des changements climatiques : déforestation, disparition du couvert végétal et des espèces rares, avancées à grands pas du désert, assèchement des plaines, le tout corroboré par la réduction paradoxale du lac Tchad dont la superficie est passée de 25000 Km2 dans les années 60 à moins de 3000 Km2 actuellement.

Espèces menacées d’extinction

Dragon de Komodo (le plus grand lézard au monde), éléphants, félins, requins, mais aussi arbres, maïs, pommes de terre, haricots, courges et piments. Autant d’espèces animales et végétales fortement menacés de disparition, sont mise en avant durant chaque sommet de l’UINC.  Dégradation des habitats au profit de l’activité humaine, le braconnage ou l’accroissement des espèces invasives, mettent en danger ces ressources naturelles. 

Liste rouge

Sur la Liste rouge de l’UICN qui comprend désormais 138 374 espèces marines, 38 543 parmi elles sont menacées d’extinction. Dans cette mise à jour 37% d’entre elles sont désormais menacées d’extinction. L’ensemble des espèces menacées de requins et de raies sont surexploitées, 31% étant en plus affectées par la perte et la dégradation des habitats et 10% par les changements climatiques.

Pour focaliser le halo des projecteurs sur l’état de ces espèces animales et végétales, la liste rouge de l’UICN trace un aperçu, un portrait utile de ce qui arrive aux espèces à l’heure actuelle et souligne le besoin urgent de prendre des mesures de conservation.

Cette année l’éléphant de savane d’Afrique et l’éléphant de forêt d’Afrique ont été respectivement classés«espèce en danger» et «espèce en danger critique d’extinction» sur la Liste rouge des espèces menacées de l’UICN. Lors de la publication de la première liste, en 1986, tous les éléphants d’Afrique étaient classés dans une seule et même espèce, considérée comme vulnérable par l’UICN.

La détérioration de la situation de ces animaux est due en partie au fait que l’ivoire de l’éléphant de forêt est plus prisé que celui de l’éléphant de savane. Etant plus dur, il permet aux artisans japonais de sculpter des détails plus fins. Outre la pression du marché international de l’ivoire, les éléphants de forêt font aussi face à la raréfaction des fruits dont ils se nourrissent. D’après une étude publiée en septembre 2020, il apparaît que sur les trente dernières années (1986-2018), le changement climatique a fait chuter la production de fruits de 81% dans le Parc national de Lope – où des études de longue durée sont menées – au centre du Gabon. La masse corporelle des éléphants a ainsi chuté de 11% entre 2008 et 2018.

Comme tous les prédateurs, les félins figurent parmi les plus fragiles des écosystèmes. Ce n'est hélas pas un hasard si, parmi les 37 espèces de félins sauvages, 25 se trouvent sur la liste rouge des espèces menacées de l'UICN.

Répartis des forêts tropicales aux toundras, des côtes aux mon­tagnes, les félins se rencontrent sur quatre des cinq continents : l'Europe (chat forestier, lynx boréal et lynx pardelle, etc.), l'Asie (tigre et léopard de l’amour, panthère nébuleuse, l'Afrique (guépard, lion, etc.) et l'Amérique (lynx roux, jaguar, puma, etc.), la plupart de ces félins vivent dans des habitats modifiés par l'homme et malheureusement les aires protégées ne couvrent qu'une petite partie de leur habitat.

Recherchés pour leurs peaux mais aussi pour diverses parties de leur corps, notamment leurs os, supposées soigner diverses pathologies dans la médecine traditionnelle chinoise, les félins sont victimes d’un trafic international, exercé par de puissantes mafias. Aujourd’hui, personne ne peut dire s’il y aura encore des tigres sauvages dans 50 ans. Avec la dégradation et la disparition de son habitat au profit de l’activité humaine, le braconnage et l’accroissement des conflits avec les communautés locales, la population du félin a décliné de plus de 20% ces 20 dernières années. On estime sa population entre 4 000 et 6 500 individus. 

Le dragon de Komodo

Le plus grand lézard vivant du monde, le dragon de Komodo (Varanus komodoensis), est passé de « Vulnérable » à « En danger » sur la Liste rouge de l’UICN. L’espèce, endémique d’Indonésie et présente uniquement dans le parc national de Komodo, classé au Patrimoine mondial, et sur l’île voisine de Flores, est de plus en plus menacée par les impacts des changements climatiques. La hausse des températures mondiales, et donc du niveau de la mer, devrait réduire l’habitat favorable au dragon de Komodo d’au moins 30% au cours des 45 prochaines années.

Le document a également passé au crible 224 plantes étroitement liées aux cultures de maïs, des pommes de terre, de haricots, de courges, de piments, de vanille, d’avocats, de tomatille et de coton. L’étude a révélé que 35% de ces espèces sauvages sont menacées d’extinction, car les habitats sauvages ont été convertis pour l’usage humain, combiné au passage des systèmes agricoles traditionnels à la mécanisation et l’utilisation généralisée d’herbicides et de pesticides. Les espèces envahissantes et les parasites, la contamination par des cultures génétiquement modifiées, les prélèvements excessifs et l’exploitation forestière constituent d'autres menaces. 

Les groupes de plantes sauvages les menacées d’extinction sont les Vanilla, dont les huit espèces de la région sont classées « En danger » ou « En danger critique d’extinction » sur la Liste rouge des espèces menacées de l’UICNTM, suivies par 92% des espèces de coton (Gossypium) et 60% des espèces d’avocat (Persea). Deux groupes liés au maïs, Zea et Tripsacum, sont menacés à 44% et 33% respectivement. 31% des espèces de haricots, une espèce de piment sur quatre, 23% des espèces de pommes de terre, 12% des espèces de tomatille et 9% des espèces de courges sont également menacées d’extinction.

Ces résultats ont des implications potentiellement critiques pour les moyens d’existence et la sécurité alimentaire.

Protéger la moitié des terres et des mers

Les scientifiques ont recommandé vivement de protéger au moins la moitié des terres et des mers de la Terre afin de préserver des dizaines de milliers d'espèces ainsi que pour maintenir les connaissances traditionnelles des peuples autochtones qui nous obligent également à partager la Terre à égalité avec la nature.

En effet, sans des quantités suffisantes de nature sauvage, nous ne pouvons pas maintenir la température en dessous de 2°C. Les forêts, les prairies et les tourbières stockent plus de 100 parties par million (ppm) de carbone dans les plantes et les sols, carbone qui doit rester dans le sol pour résister au changement climatique et éviter ses effets catastrophiques.

Perdre ne serait-ce qu'un quart de nos zones sauvages restantes supprimerait un puits de carbone essentiel qui, sans aucun coût pour la société, nous aide à éviter les pires effets du changement climatique incontrôlable.

Mais les données sont claires aussi à propos de la destruction des écosystèmes. La principale cause d'extinction des espèces est la perte d'habitat dont résulte la destruction des espaces sauvages de la Terre, la menace la plus grave pour la vie. La faune remplit des fonctions vitales pour toute la vie. Les baleines et les requins nourrissent le phytoplancton qui émet la moitié de l'oxygène de la Terre. Les rhinocéros et les chauves-souris plantent les arbres et arbustes qui stabilisent les climats régionaux et produisent un air sain. Pour protéger les alliés de la vie, nous devons leur réserver suffisamment d'espace pour vivre. La nature sauvage est leur maison.

Enjeux et recommandations

À la suite de la clôture officielle du congrès, les participants ont expliqué le rapport sur les enjeux de 2021 et les recommandations politiques se concentrent sur la transition vers une nouvelle ère à faible émission de carbone.

Le Président sortant de l'UICN Zhang Xinsheng a déclaré à Majalla que « les discussions et les résultats des recherches du congrès alimenteraient les prochains processus de gouvernance environnementale mondiale ».

Il a expliqué que les groupes de travail ont produit des études politiques spéciales portant sur différents aspects : des écosystèmes mondiaux, y compris le changement climatique, la biodiversité et le contrôle de la pollution ; urbanisation verte; production et consommation durables; et objectifs nationaux/gouvernance mondiale. Il a brièvement décrit les recommandations politiques de l’UICN, soulignant un large soutien pour une transformation verte holistique et collaborative, une transition équitable et pour la création de nouvelles alternatives avant que les anciennes pratiques ne soient éliminées.

Défis et complexités

Les thèmes clés discutés au cours de la semaine, ont notamment porté sur le défi et la complexité de la mise en œuvre de politiques intégrées ; comment parvenir à un développement de haute qualité, comment concevoir des systèmes de technologie verte et comment appliquer une optique de genre et d'équité à l'élaboration des politiques. Il a déclaré que les experts internationaux étaient«profondément enthousiasmés», et ont exprimé leur énorme appréciation pour l’engament de plusieurs pays en matière d'environnement et de développement durable.

Il est à noter que les résultats de recherche et leurs recommandations ont porté sur la gouvernance climatique mondiale ; le futur cadre mondial de la biodiversité; la gouvernance des océans ; l’urbanisation verte; la gouvernance sociale durable; l’innovation technologique verte; la durabilité de l'initiative «la Ceinture et la Route» (BRI) ; les chaînes de valeur vertes mondiales; la finance verte; et la gestion des zones fluviales. Un autre projet sur l'intégration du genre s'est penché sur des éléments qui recoupent tous les sujets, dans le but de s'assurer que le genre est pris en compte de manière exhaustive dans les recherches et les recommandations.

Réalisations scientifiques

Les participants ont salué les réalisations des équipes de recherche qui ont produit ces études politiques spéciales et mis en avant les collaborations internationales au sein des équipes et ont exprimé leur appréciation pour la diversité des sujets abordés dans le cadre du programme du congrès.

Le Congrès de l’UICN a instamment appelé les gouvernements à mettre en œuvre une reprise post-pandémie fondée sur la nature, en investissant au moins 10% des fonds mondiaux pour la reprise dans des projets liés à la nature, et a adopté une série de résolutions et d’engagements visant à lutter de manière urgente contre les crises interconnectées du climat et de la biodiversité.

Lors de la séance de clôture du Congrès de l’UICN, les Etats, ONG, et Organisations des Peuples autochtones Membres de l’Union ont adopté le Manifeste de Marseille, où figure notamment l’engagement à mettre en œuvre le premier plan d’action mondial autodéterminé des Peuples autochtones. « Nos objectifs mondiaux de protection de la planète et de conservation de la biodiversité ne peuvent être atteints sans le rôle directeur, l’appui et le partenariat des peuples autochtones, » a indiqué à La Majalla, Bruno Oberle, Directeur général de l’UICN.  Pour lui « Le programme autochtone mondial présenté marque une nouvelle voie pour l’autodétermination des peuples autochtones en matière de conservation de la nature et de gouvernance des ressources naturelles. Il a été rendu possible par le pouvoir exceptionnel de rassemblement de l’UICN en tant qu’union des peuples autochtones, des gouvernements et de la société civile. »