Amour, gloire et ballet : l’Opéra de Paris au défi de « Le rouge et le noir » de Stendhal

Un incontournable de la littérature française adapté en un grandiose ballet : malgré un difficile contexte financier, l’Opéra de Paris frappe fort avec Le rouge et le noir et renoue avec une rareté, une création classique et narrative.

Sur les 154 danseurs du Ballet de l’Opéra, plus d’une centaine sont sollicités sur cette production qui a failli ne jamais voir le jour en raison d’une grève historique en 2019 puis de la pandémie.

Signé de l’éminent chorégraphe Pierre Lacotte, 89 ans, le ballet en trois actes (et de trois heures) compte pas moins de 400 costumes, une cinquantaine de parures et 35 toiles peintes, tous confectionnés par les ateliers de l’Opéra, sans compter un patchwork d’une vingtaine d’extraits de musique de Jules Massenet.

« Le classique vit toujours »

Le nombre de danses est tel que le danseur étoile Mathieu Ganio, qui incarne le héros Julien Sorel, s’y perd.

« J’ai deux variations et huit... non, dix pas de deux », dont six avec « ses amours », madame de Rênal et Mathilde de La Mole, affirme à l’AFP le danseur qui évoque « pression et effervescence » avant la première samedi au Palais Garnier. La représentation du 21 octobre sera diffusée en direct dans les cinémas en France et en Europe, puis ultérieurement dans le monde.

Si la création de grands ballets narratifs est plus courante au Royal Ballet de Londres, au Ballet de Hambourg avec John Neumeier ou encore au Bolchoï de Moscou, l’Opéra de Paris en a connu une petite poignée ces vingt dernières années – notamment la reconstruction de Paquita du même Lacotte ou l’adaptation des Enfants du paradis par José Martinez.

« On développe plein d’autres formes de danse, mais c’est important de montrer que le classique vit toujours, qu’il n’est pas forcément figé dans le temps, qu’il n’est pas ringard », indique M. Ganio.

Dans un entretien avec l’AFP au printemps, Pierre Lacotte, considéré comme un « archéologue » du ballet pour avoir reconstruit de nombreuses œuvres du XIXe siècle, avait plaidé pour que la France n’oublie pas ses racines en la matière, rappelant que « c’est Louis XIV qui a lancé le classique » et que le vocabulaire du ballet est en français dans le monde entier.

« C’est important pour l’Opéra de pouvoir faire des créations avec autant de monde sur scène, avec beaucoup de rôles de soliste », affirme Mathieu Ganio, d’autant plus que la compagnie est l’une des plus grandes au monde.

« On parle beaucoup de la génération Noureïev – le légendaire danseur et ex-directeur de la danse à l’Opéra qui a recréé de nombreux ballets pour la compagnie. C’est important que notre génération aussi s’inscrive dans des créations d’envergure », ajoute l’étoile.

À 37 ans, le danseur, que Pierre Lacotte décrit comme un interprète à la « pureté de style incomparable », rêvait d’un rôle classique créé sur lui. « C’est un super cadeau. J’attendais (cela) depuis longtemps », assure l’artiste nommé étoile très jeune, à 20 ans.

Un challenge « vertigineux »

Cette grande production intervient après deux ans mouvementés pour la compagnie et la maison en général : une grève sans précédent – immortalisée par des ballerines dansant un extrait du Lac des cygnes sur le parvis du Palais Garnier –, suivie de la crise sanitaire, qui a perturbé les habitudes des abonnés dans les théâtres et provoqué des pertes à l’Opéra malgré une aide substantielle de l’État, l’obligeant à suspendre son éternel projet de troisième salle.

Pandémie oblige, les répétitions pour Le rouge et le noir avaient commencé via Zoom. En plein deuxième confinement en novembre dernier, Pierre Lacotte était dans le sud « et nous au studio montrions les pas via écran, il rectifiait », raconte-t-il.

Comme dans le récit d’apprentissage de Stendhal, le personnage de Julien Sorel « a une ambition dévorante, une volonté de s’extraire de sa condition sociale, d’être reconnu pour son talent et pas par sa naissance. Même dans ses rapports amoureux, c’est toujours au service de sa propre ascension », dit le danseur.

« Le challenge ? Exprimer tout ça en dansant du ballet. C’est assez vertigineux. On a travaillé sur les nuances parce que (en tant que danseur classique) on a tendance justement à tomber dans le côté prince charmant », explique-t-il.