Abdulrazak Gurnah.. Du fond d’une géographie meurtrie, et à l’avant-garde d’une Histoire balafrée

* De la poétesse américaine Louise Glück, choisie en 2020, «pour sa voix poétique indubitable qui rend l’existence individuelle universelle», le comité Nobel ce jeudi 7 octobre depuis Stockholm, a choisi pour la présente année, Abdulrazak Gurnah, «pour ses récits sur le colonialisme et ses conséquences».

* De «Memory of Departure» (1987), à «After lives» (2020), la liste des œuvres est longue, avec une distinction particulière de la part des critiques pour «Paradise» (1994), présélectionné pour le Booker et le Whitbread Prize, avec a connu un succès mondial, et surtout a présenté cet écrivain, né sur l’île de Zanzibar en 1948 mais désormais installé au Royaume-Uni.

* Abdulrazak Gurnah est un romancier, figure de la littérature postcoloniale. Désormais, à la retraite, il a aussi été professeur de littératures anglaise et postcoloniale à l’université de Kent. Le comité Nobel a salué aussi, «son intransigeante et empathique compréhension des effets du colonialisme et du destin des réfugiés pris entre les cultures et les continents».

* Les écrits d’Abdulrazak Gurnah sont dominés par les questions d’identité et de déplacement et comment celles-ci sont façonnées par les héritages du colonialisme et de l’esclavage. Les personnages fictifs de Gurnah construisent constamment une nouvelle identité pour eux-mêmes afin de s’adapter à leur nouvel environnement.

* Cet écrivain se distingue par des personnages, qui négocient constamment entre leur nouvelle vie et leurs existences passées. Les récits de Gurnah sont tous basés sur l’impact bouleversant que la migration vers un nouveau contexte géographique et social a sur les identités de son personnage.

* Pour Gurnah, qui, comme ses personnages, a connu le déplacement de son Zanzibar natal et la migration vers la Grande-Bretagne à l’époque de 17 ans, l’identité est une question de changement constant et ce que font les personnages principaux de ses romans est précisément de déstabiliser les identités fixes des personnes qu’ils rencontrent dans les environnements où ils migrent.

Pour le critique Paul Gilroy, « les livres de Gurnah sont des méditations sur le pouvoir troublant de l’hybridité et sur les défis que celle-ci apporte aux hypothèses raciales favorisées par la présence durable de la perspective colonialiste».

* Les protagonistes des romans de Gurnah représentent cette contamination de l’identité des autres à travers leur différence. Lorsque le narrateur anonyme de Admiring Silence (1996) va voir les parents de sa petite amie pour leur dire qu’elle est enceinte, ils le regardent avec haine parce que maintenant ; leur fille «devrait vivre avec une sorte de contamination pour le reste de sa vie».

* Les livres de l’auteur apportent le même défi à leurs lecteurs. En tant qu’immigrant dans un pays étranger, Gurnah était conscient «que pour certains de mes lecteurs potentiels, il y avait une façon de me regarder que je devais prendre en compte. J’étais conscient que je me représenterais auprès de lecteurs qui se considéraient peut-être comme le normatif, libre de culture ou d’ethnicité, libre de différence. Je me demandais combien raconter, combien de connaissances assumer, à quel point mon récit serait compréhensible si je ne le faisais pas».

* La migration et le déplacement, que ce soit de l’Afrique de l’Est vers l’Europe ou à l’intérieur de l’Afrique, sont au cœur de tous les romans de Gurnah. Memory of Departure (1987) analyse les raisons pour lesquelles le protagoniste a décidé de quitter son petit village côtier africain. Pilgrim’sWay (1988) dépeint la lutte d’un étudiant musulman de Tanzanie contre la culture provinciale et raciste de la petite ville anglaise où il a émigré.

* Paradise (1994), qui a été sélectionné pour le BookerPrize for Fiction en 1994, conserve plutôt un cadre africain. Il explore le voyage de Yusuf de la maison pauvre de ses parents au riche manoir de l’oncle Aziz à qui il a été mis en gage pour payer les dettes de son père. Le narrateur anonyme d’Admiring Silence s’est construit une nouvelle vie en Grande-Bretagne, échappant à la terreur d’État régnant dans son Zanzibar natal.

* Abdulrazak Gurnah a façonné des histoires romantiques de son pays natal pour sa femme et ses parents, qui sont brisées quand il doit retourner en Afrique. Dans By the Sea (2001), Saleh Omar, un demandeur d’asile exceptionnellement âgé qui vient d’arriver en Grande-Bretagne, et Latif Mahmud, un professeur d’université qui est en Angleterre depuis plusieurs décennies, se rencontrent pour découvrir des histoires de leur passé qui se révéleront des liens inattendus.

* La condition d’être d’un endroit mais de vivre dans un autre a clairement été le sujet de toute la fiction de Gurnah. Pourtant, l’auteur affirme qu’il ne documente pas simplement son expérience autobiographique, mais «l’une des histoires de notre époque»: «Voyager loin de chez soi offre une distance et une perspective, ainsi qu’un degré d’amplitude et de libération. Elle intensifie le recueillement, qui est l’arrière-pays de l’écrivain».

* Historiquement très occidental, le Nobel de littérature remis ce jeudi à AbdulrazakGurnah, écrivain africain et premier auteur noir récompensé depuis 1993, tient (enfin) sa promesse d’élargir son horizon. Le profil-type d’un lauréat a longtemps été assez facile à déterminer: un homme, Occidental et souvent Européen; pas un auteur de best-sellers, souvent d’un relatif anonymat, écrivant ou étant traduit dans une langue lue dans le cénacle de Stockholm.