La Tunisie, une décennie déjà

Une «économie» galvaudée… Une «révolution» inachevée !

* Une étude minutieuse, peut démontrer que ce pays coincé de l’extrême nord du continent africain, a fait du «sur place».

* Les révolutions du XXème siècle, n’ont abordé, de prime abord, le facteur économique, que comme facteur de domination d’une situation généralement tendu et instable, et non comme étant le besoin, aussi bien de l’individu que de la masse, à «vivre mieux», et même jouir des dividendes que toute révolution ait promises.

* Une chose est certaine en Tunisie, l’amertume est là, au fond de la gorge de chacun. Reste le goût qui diffère d’une personne à une autre.

* La rue reste déterminante dans ce jeu d’accordéon politique, car elle seule dispose de ce pouvoir de trancher.

* La Tunisie n'a pas su décrypter le processus de développement adéquat, qui la ferait admettre dans le champ de la valeur ajoutée, à l’instar des pays de l'Est asiatique.

 

Au-delà de la gifle dispensée par une certaine Faida Hamdi, agent de la police municipale de Sidi Bouzid, bourgade perdue et déshéritée de la steppe tunisienne, à Tarek Tayeb Mohamed Bouazizi, marchand ambulant, un certain vendredi 17 décembre 2010, la Tunisie a vécu plus d’un périple.

Des bouleversements à tous les niveaux. Certes, des transformations gigantesques, à l’image d’un Tsunami qui a touché plusieurs pays arabes. Reste qu’une étude minutieuse, peut démontrer que ce pays coincé de l’extrême nord du continent africain, a fait du «sur place». Pire encore, dans certains secteurs stratégiques, la «démocratie» a fait moins bien que la «dictature». Certains vont jusqu’à dire que plus d’un acquis a été perdu…

Aussi, au-delà de toutes les dimensions féériques et magiques, qu’une «révolution» puisse induire, tôt ou tard, viendra le moment de penser, ou plutôt de dresser, calculatrice à la main, les besoins naturels du peuple, qui comme tous les peuples, ne peut vivre d’amour et d’eau fraiche.

Le facteur économique, reste déterminant, dans le parcours de tout «changement» (révolutions ou autres). Les révolutions du XXème siècle, n’ont abordé, de prime abord, le facteur économique, que comme facteur de domination d’une situation généralement tendu et instable, et non comme étant le besoin, aussi bien de l’individu que de la masse, à «vivre mieux», et même jouir des dividendes que toute révolution ait promises.

Une «révolution» inachevée en Tunisie

Du Jasmin au cactus…

Même si, sur le plan purement sémantique, les linguistes peinent à nommer «les événements» qu’ait connus la Tunisie, entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, «Révolution». Les Tunisiens ont cru très fort à un «lendemain enchanteur», que les «baroudeurs» de la «Révolution du Jasmin» aient scandé, au prix de leurs vies parfois.

Une chose est certaine en Tunisie, l’amertume est là, au fond de la gorge de chacun. Reste le goût qui diffère d’une personne à une autre.

Sur le plan macro-politique, contenant naturel de toutes les mutations politiques possibles et pensables, la situation politique actuelle (début de l’année 2022) en Tunisie, sur le plan schématique, du moins, est comparable, à celle qui prévalait avant le 17 décembre 2010. A savoir une fissure, pour ne pas dire une fracture, entre le pouvoir en place, et l’opposition qui lui refuse toute crédibilité, et par conséquence toute légitimité.

D’une part, Zine El-Abidine Ben Ali, et son homologue actuel Kais Saeid, face chacun (dans son temps) faisant face à une opposition qui ne reconnait guère la légitimité du «Président» en place.

Une lecture minutieuse et surtout rationnelle du parcours de l’histoire d’avant le 17 décembre 2010, prouve que le clivage était certes politique, mais le déterminant, facteur décisif, reste social sur la base de la «santé économique» du pays.

La rue reste déterminante dans ce jeu d’accordéon politique, car elle seule dispose de ce pouvoir de trancher. La masse déterminante du peuple tunisien, aux abois, reste plus prêt du portefeuille, et surtout du pouvoir d’achat, que des querelles du sérail, à savoir cette chamaillade, entre «putschistes» et «légalistes», selon le glossaire de l’un comme l’autre. 

Afin de contourner cette dimension économique, certes importante, mais surtout déterminante, la «Majalla » a rencontré Mohamed Sadok Jebnoun, expert tunisien en stratégie d’investissement, dans le but de sonder dans deux directions. En premier : «Quelles seraient les capacités de l’économie tunisienne, à résister à un effondrement que certains experts considèrent comme proche. Ensuite, savoir quelles conséquences auraient la situation économique, sur le jeu et les enjeux politiques.

A la question de savoir, si une carence intellectuelle ou une incapacité d'action, a fait que tous ceux qui ont été au pouvoir en Tunisie depuis le 14 janvier n'ont jamais cherché à modifier le modèle de développement qui existait sous Ben Ali, Mohamed Sadok Jebnoun estime : «Plutôt, je considère un manque de courage et une absence de volonté, car tous les changements politiques que la Tunisie ait connus depuis l'indépendance à nos jours, ont résulté d'un élan social et économique. A partir de là, on peut dire, par rapport à la situation actuelle, que la Tunisie n'a pas su décrypter le processus de développement adéquat, qui la ferait admettre dans le champ de la valeur ajoutée, à l’instar des pays de l'Est asiatique.

Nous pouvons prendre pour exemple la Corée du Sud, qui a accédé à l’indépendance, à la même année que la Tunisie. Ce pays a pris une autre voie, à savoir un enseignement supérieur, porteur d’une valeur ajoutée et technologique. Sur cette base, a été bâti une économie forte et ouverte, et pleinement intégré dans le système économique libéral. Cependant, la Tunisie est restée prisonnière de la Loi de 1972, basée sur la sous-traitance, une monnaie faible, et aussi une main-d'œuvre bon marché.

Tous les changements en Tunisie, n’ont été que de simples truchements, en relation avec cette conception de l'économie, et ce modèle social, qui ont conduit à toutes les crises qu'a connues la Tunisie, de 1969 [année de la faillite de la politique de «collectivisation» forcée, prônée par l’Etat tunisien] à 2011».

Mohamed Sadok Jabnoun, expert en stratégie d'investissement

Aspirations avortées…

Au niveau de raisons derrière l’incapacité à répondre aux aspirations populaires, même à un niveau modeste, a entraîné une chute des indices économiques. Même si certains ont même atteint la zone du danger. Jebnoun répond : «En fait, je considère cette incapacité d’un autre angle. A savoir la faiblesse de l'économie tunisienne, qui n'offre pas un taux de croissance permettant d'atteindre la puissance économique ainsi que le bien-être social. Faut-il préciser que ce bien-être social doit reposer sur un socle économique solide, et non l’inverse. Pour cette raison, nous constatons l’absence du facteur principal, à savoir une bonne croissance, qui n'a pas été dirigée équitablement, dans le sens de lutter contre la pauvreté, créer du bien-être social, et d'assurer l’ascension sociale pour tous.

La Tunisie n'est pas une exception. Ce constat concerne la majorité des pays africains et de l’Amérique du Sud».

 

Le croisement pensable…

A la question, comment concilier le parrainage du Fonds Monétaire International (FMI), et les exigences du développement, même dans sa forme basique, cet expert précise : «Le FMI constitue un passage obligé pour ces pays (appartenant au continent africain et à l'Amérique du Sud), qui n'ont pas instauré leurs propres modèles économiques. Personnellement, je ne vois pas le problème avec cette institution, mais plutôt en l'absence d'une approche économique solide, de la part de ces pays.

Par exemple, dans les années 90 du siècle dernier, la Tunisie a cessé de traiter avec cette institution suite à l'essor relatif de son économie, mais rien n'a pas été bâti dessus, pour opérer un changement qualitatif. A savoir une rupture positive qui permettrait d’engendrer la valeur ajoutée escomptée. Retour à la case du départ, à savoir une dépendance totale au FMI, tant il n’existe nullement de visions économiques capables d'opérer un virage qualitatif».

 

Le moins pire…

Aussi, Jebnoun pense concernant la capacité de l'économie tunisienne à résister aux chocs actuels et à venir, au niveau du discours politique, et avec l'impact de la pandémie de Corona, il n'est plus question d’assurer une amélioration, plutôt préserver l’économie de toute décadence, que les analystes s’accordent pour comparer l’actuelle crise à celle de 1929. Il serait plus que naturel que les pays souffrant de défauts économiques structurelles, à l’instar de la Tunisie, endurent les conséquences, plus que les autres.

Il faut tout faire pour sortir indemne de cette crise, et être prêt à lancer un ensemble de plans économiques, à l'image des pays développés. Sachant que les experts estiment que la sortie du tunnel se fera d'ici 2024 pour les pays développés et 2026 pour les pays en voie développement.

Et concernant la Tunisie dans cette tourmente, à savoir résister aux chocs, et en supporter les conséquences, notre interlocuteur précise que sur le plan économique, la capacité d’absorber les chocs structurels, reste relative. Jusqu'à présent, la Tunisie a réussi à sauver son économie de la débâcle. Ceci, ne peut nullement exclure un soulèvement social, qui peut engendrer une crise politique.

Il serait plus nécessaire, malgré la situation difficile, de dresser des plans innovants et non conventionnels, à savoir, ne plus compter sur l'économie de services, et la nécessité de passer à une économie à valeur ajoutée. Cela nécessite de réformer le secteur public et d'engager des réformes structurelles profondes et globales.

 

Le minimum vital…

Un minimum de confiance, est-il disponible pour opérer des réformes certes douloureuses, tant tous ceux qui sont arrivés au pouvoir après le 14 janvier, y compris Kais Saeid, ont appelé à la nécessité du sacrifice pour sauver l'économie nationale ? Jebnoun considère que les réformes douloureuses résultent d’erreurs antérieures. De ce fait, les classes moyennes et pauvres, ne doivent guère payer cette facture. Il est impératif de mettre en place un plan économique convaincant, transparent, et réalisable, capable de tracer un changement notoire pour le mieux.

A ce niveau, il faut être réaliste. Le changement ne se fera pas du jour au lendemain. Au moins cinq ans sont nécessaires pour commencer à récolter les fruits. Les objectifs doivent être précis, clairs et réalisables, pour pouvoir disposer de la bénédiction des institutions internationales, menés par le FMI, qui exige plus de transparence et de crédibilité, que des réformes douloureuses.

Une différence de taille : la Tunisie a eu recours au FMI à quatre reprises, sans que les plans convenus ne soient mis en œuvre.

Il est plus qu’urgent que les plans actuels, soient clairs et prennent en compte l'aspect social, au-delà de ce que requiert cette institution internationale.