Les Etats-Unis et l’Islam politique : Un mariage catholique

* Malgré tous les coups douloureux reçus par de nombreux mouvements islamiques modérés et extrémistes, Washington, en l'absence d'alternative capable de perturber localement chaque pays, et d'envenimer la situation régionalement, voit toujours dans l'Islam politique une carte valable à jouer pour préserver ses intérêts dans la région.

Le phénomène de l'islam politique a suscité l'attention des médias, des instituts de recherche universitaires, et des cercles de décision politique aux États-Unis d'Amérique, depuis que des membres des Frères musulmans ont tenté d’assassiner le président Jamal Abdel Nasser, en 1954, à Menchia à Alexandrie. L'intérêt s'est encore accru dans les années soixante-dix du siècle dernier, avec la rébellion du Collège technique militaire contre le président Anouar Sadate en 1974. Puis avec le succès de la révolution iranienne à renverser le régime du Shah et à y établir une République islamique.

Ces événements, qui ont trouvé leur apogée, avec le succès des islamistes extrémistes, en 1981, à assassiner le président Sadate, ont été pris pour indicateur fort de l'ampleur des grandes transformations que le tissu social, commence à connaitre, dans les pays arabes et Mondes islamiques, à savoir la disparition de l'idéologie nationaliste, et l'émergence, de ce qu’on a pris l’habitude de nommer «réveil islamique», avec ce que cela pose comme risques pour la stabilité de nombreux régimes dans la région, qu'ils soient pro, ou anti-occidentaux.

Anticipant l'impact que ces transformations pourraient avoir sur les intérêts leur pays dans la région, représentés à l'époque par l'arrêt de l'avancée soviétique, la sécurisation des approvisionnements pétroliers, ainsi que la garantie de la sécurité d'Israël, les stratégies américaines ont d'abord cherché à encadrer le phénomène de l'Islam politique et à comprendre ses diverses dimensions. Puis travailler à le contenir, en quête d’un éventuel emploi ultérieurement, sans nulle distinction entre modérés et extrémistes.

Les Américains n’ont pas tardé à utiliser ce phénomène, à leur profit, avant même d'avoir pris connaissance de toutes ses manifestations et de toutes ses particularités locales. L'invasion soviétique de l'Afghanistan a constitué une occasion en or, qui a permis à Washington, en étroite coopération avec les pays arabes et islamiques, d’exploiter avec succès et efficacité, à la fois les deux tendances de l'Islam politique, aussi bien modéré qu’extrémiste.

Entre la branche officielle affiliée à certains pays, ou partisane, affilée d’une manière discrète aux Frères musulmans, la modérée a joué un rôle majeur dans l'incitation de l'opinion publique arabe et islamique contre l'Union soviétique, en le diabolisant sur tous les et médias, et les plates-formes religieuses, en le présentant comme tant un régime athée, qui a envahi un pays musulman. Sachant que la branche extrémiste a constitué le réservoir humain, qui a vu en ses éléments en «moudjahidines», qu’il a plongé dans des batailles contre «l’envahisseur athée».

Ainsi, et malgré les pressions exercées sur les milieux décisionnels américains, pour les avertir que l'intégrisme islamique est l'ennemi alternatif au communisme, et que le phénomène de l'islam politique constitue une menace pour l'Occident, et ses valeurs démocratiques, les administrations américaines ont traité et communiqué ouvertement, politiquement et à travers les médias, avec les forces islamistes, qu'elles qualifient de modérées, et ont entretenu des relations secrètes de renseignement avec des courants extrémistes, y compris ceux qui ont été contraints de les désigner comme terroristes, et les attaquer militairement.

Cette orientation pragmatique de la politique étrangère américaine, a été théoriquement enracinée à plus d'une occasion par de hauts fonctionnaires du département d'État américain, peut-être le plus éminent d'entre eux est l'ambassadeur Edward Jerjian, ancien secrétaire d'État adjoint, qui a souligné dans un discours qu'il a prononcé le 2 juin 1993 :

* La religion ne détermine pas la nature des relations de l'Amérique avec autrui, car elle considère l'Islam comme l'une des grandes religions du monde, et non une idéologie alternative au communisme, qui menacerait l'Occident et la paix mondiale.

* Washington est conscient de l'existence de groupes et de mouvements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qui cherchent à renouveler leurs sociétés et à les ramener aux idéaux islamiques.

* Washington ne croit pas, en l'existence d'un effort international unifié derrière les groupes et mouvements islamiques. L'extrémisme, s’alimente, a-t-il dit, d’injustice sociale, de tyrannie politique, et de misère économique.

Sur la base de ce constat, auquel la plupart des mouvements politiques islamiques, notamment sunnites, ont su s'adapter, en prétendant répondre aux appels occidentaux à condamner le terrorisme et à adopter l'option démocratique avec tout son contenu de liberté et de pluralisme, et à garantir l'égalité des sexes et les droits des minorités, il semble remarquable que les administrations américaines successives n'aient exclu aucun courant islamique actuel. Sunnites et chiites se valent à ce niveau. Aussi bien les modérés que les extrémistes.

Concernant le traitement des mouvements politiques et terroristes chiites, les administrations américaines tiennent compte du fait que ces mouvements, quels que soient leurs domaines d'activité, disposent d’une référence à la fois commune et unique, à savoir Téhéran. De ce fait, ces derniers, sont actuellement exploités, dans le but de provoquer une atmosphère d’instabilité, dans la région et d’entretenir un état de déstabilisation chronique. Car cette atmosphère assure aux Américains la pérennité de leur industrie d'armement.

A l’opposé de cet emploi spécifique des courants chiites qui existent déjà pour servir les ambitions expansionnistes iraniennes, l'accent américain a été mis sur l'exploitation de l'islam politique sunnite au maximum, car ce dernier émane de l'environnement de la majorité musulmane, de multiples tendances et de divers groupes, sans cerner le contour de chaque entité. Tout en sachant, que certaines se sont rebellées contre les autorités de leur pays et cherchent à détruire leurs institutions.

C'est pourquoi, malgré l’exagération de nombreux régimes arabes et non arabes du danger de l'islam politique, de toutes sortes afin de convaincre – l'Occident en général et l'Amérique en particulier – que l'alternative à celui-ci est bien pire, et malgré tous les coups douloureux reçus par de nombreux mouvements islamiques modérés et extrémistes, Washington, en l'absence d'alternative capable de perturber localement chaque pays, et d'envenimer la situation régionalement, voit toujours dans l'Islam politique une carte valable à jouer pour préserver ses intérêts dans la région, et peut être utilisée dans tous les cas, à l’exemple des futurs affrontements avec la Russie ou la Chine, avec une idéologie, capable de mobiliser les minorités musulmanes des deux pays, à la fois.

Il semble que Fred Halliday ait eu raison lorsqu'il a intitulé son livre sur la religion et la politique au Moyen-Orient :«L'islam et le mythe de la confrontation».