L’Afrique et la crise ukrainienne : Des canons chargés et des ventres creux

* Le conflit entre l’Ukraine et la Russie, entrainera des changements plus qu’importants sur l’échiquier géographique de l’Europe.

* 400 milliards de dollars seraient, grosso modo, la facture en une semaine, de cette guerre, qui ne ferait qu’élargir son rayon d’action.

* L’Afrique du Nord, par exemple, à savoir l’Égypte, l’Algérie, la Tunisie et la Libye produisent moins de la moitié des céréales – en particulier le blé – consommées par leur population chaque année.

* L'Ukraine, privée de sa prochaine récolte, aura besoin d’une aide alimentaire internationale, qui doit «exporter du blé» vers ce pays. D’exportateur net, le marché ukrainien, en devient importateur net.

* Le Caire a commencé ces dernières années à acheter ailleurs, qu’en Ukraine et Russie, notamment en Roumanie, en 2021, 50% de ses importations de blé venaient encore de Russie et 30% d'Ukraine.

 

Il se fait plus que certains, le dernier des stratèges politiques, ne fera que le confirmer : Le conflit entre l’Ukraine et la Russie, entrainera (qu’importe l’issue) des changements plus qu’importants sur l’échiquier géographique de l’Europe, essentiellement à l’Est du vieux continent. Et au-delà, sur le plan international.

Mais au-delà de l’attente de ces répercussions graves, dont on saura les détails, lorsque les belligérants mettraient fin aux hostilités, on peut déjà comptabiliser des répercussions, graves, et même très grave, essentiellement au niveau économique mondial.

400 milliards de dollars seraient, grosso modo, la facture en une semaine, de cette guerre, qui (telle une tache d’huile) ne ferait qu’élargir son rayon d’action. Certes, à travers ce tableau de peine et de désolation, on peut distinguer des détails, qui tel un agrandissement, laisseraient apparaitre des victimes plus victimes que d’autres victimes…

Sébastien Abis, spécialiste de géopolitique alimentaire.

Dans le vestibule de la faim…

La Russie et l’Ukraine, sont deux grands exportateurs de céréales, essentiellement le blé. Ces deux pays représentent 30% de la production mondiale de blé.

Ce pourcentage a de quoi affoler les marchés des matières premières, le blé et le maïs battant des records historiques. Même avant cette guerre, ces prix sont extrêmement volatils. Des nombreux facteurs entrent en jeu : Les variations climatiques, un défaut touchant la logistique, et surtout une guerre comme est le cas entre la Russie et l’Ukraine.

Si les regards fixent les images de la guerre sur les écrans de télévision, avec les répercussions économiques (qui en découlent), les acteurs des marchés agricoles accordent une très grande importance aux besoins annoncés et/ou réels des plus grands importateurs de blé au monde. L’Afrique du Nord, par exemple, à savoir l’Égypte, l’Algérie, la Tunisie et la Libye produisent moins de la moitié des céréales – en particulier le blé – consommées par leur population chaque année. Tout en précisant, que les importations de céréales de ces pays proviennent de divers fournisseurs. Tout en haut de cette liste : l’Ukraine et la fédération de Russie.

Jean-François Lepy, Président de la société SOUFFLET NEGOCE.

Conclusion logique : Ces pays doivent voir, et surtout chercher ailleurs. Mais cet «ailleurs» n’est pas aussi large qu’on ne peut imaginer :

Un : La quantité disponible sur le marché, ne peut combler le manque, laissé par les deux pays en guerre.

Deux : Le manque se fera sentir certainement. Avec deux conséquences logiques : Les prix vont flamber. Les gros importateurs, doivent non seulement payer beaucoup plus qu’avant, mais surtout assumer une marge plus grande dans la subvention de cette matière stratégique. Sachant que les politiques en matière de subventions, chercheraient, à mener les prix au détail, vers la réalité du marché. A une vitesse, qui ne peut entrainer des émeutes, qui comme jadis, ont menacé la stabilité des régimes politiques (à des degrés divers certes).

 

 

Les plaines d’Ukraine : champs de blé… Champ de bataille…

Au regard de l’offensive russe, et de la résistance que présente les Ukrainiens, on remarque aisément que la guerre sévit déjà à l’Est du pays. Tout en notant que ces régions orientales, produisent la majorité écrasante du blé du pays.

Conclusion : la certitude est plus grande qu’il sera plus qu’impensable que les Ukrainiens puissent entretenir leurs champs, assurer la récolte, et surtout, et ceci est plus important pour les marchés des matières premières : Faire parvenir cette (hypothétique) récolte aux clients.

Pires encore, l’Ukraine, privée de sa prochaine récolte, aura besoin d’une aide alimentaire internationale, qui doit «exporter du blé» vers ce pays. D’exportateur net, le marché ukrainien, en devient importateur net.

Des chiffres qui en disent long.

Au-delà de la dimension «nutritionnelle», au sens le plus strict du terme, les céréales valent leur pesant en géostratégie :

Aucun pays ne vend, et aucun pays n’achète, les céréales, selon la simple logique de l’offre et de la demande, uniquement. Le blé sert à satisfaire les besoins alimentaires. Mais pèsent lourdement, (et même très lourdement) sur l’échiquier géopolitique de cette région, combien sensible, et combien pesante, au niveau international.

Le directeur du Club DEMETER, groupe de réflexion sur les enjeux alimentaires et agricoles mondiaux, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et spécialiste de géopolitique alimentaire, Sébastien Abis, le confirme si bien : «Cette céréale [le blé], centrale dans l’alimentation planétaire, est une source à la fois de revenus et d’influence. La Russie est, depuis le milieu de la dernière décennie, le premier exportateur au monde. L’Ukraine, avec ses terres noires très fertiles, arrive à la cinquième place et fait des envieux. Les deux pays ont beaucoup de clients en commun».

Ce même spécialiste précise bien : «Les premiers concernés par l'insécurité alimentaire, ce sont les Ukrainiens. Tout théâtre de guerre a des conséquences immédiates sur les vies quotidiennes. Il est important de rappeler que pour le blé, le maïs, le tournesol, mais aussi un peu de soja, beaucoup de colza, de l'orge, l'Ukraine est une grande puissance productive. Ses productions nourrissent le marché mondial parce que l'Ukraine a des besoins intérieurs limités et donc des volumes importants qui sortent à l'export. L'Ukraine, c'est 12 % des exportations mondiales de blé, en maïs quasiment 20 %, en colza 20 %. En tournesol, c'est la moitié de l'exportation mondiale ! Forcément, tout cela va ajouter de la nervosité, voire beaucoup de nervosité sur les marchés agricoles. Or, nous étions déjà avec des prix extrêmement élevés, de la volatilité ces derniers mois. Il y aura forcément des impacts sur les prix moyens parce qu'il n'y a pas beaucoup d'alternatives en termes d'origines et donc beaucoup de pays importateurs vont être fragilisés».

L’agriculture en Afrique du Nord : Secteur névralgique et vital.

Mer Noire…. Blé manquant…

Selon plusieurs sources : En cinq ans, le bassin de la mer Noire a rattrapé l’Europe en termes de niveau de production. À eux cinq, la Russie, l’Ukraine, le Kazakhstan, la Roumanie et la Bulgarie ont produit, cette année, près de 138 Mt de blé contre 70 Mt en 2013. Dans le même temps, la récolte de l’Union européenne (hors Bulgarie et Roumanie) est passée de 128,8 Mt à 136 Mt.

«Avec ses niveaux de production record, le bassin de la mer Noire écrase les échanges de blé à l’export et devient le marqueur des prix à l’échelle mondiale», constate Jean-François Lepy, Président de la société SOUFFLET NEGOCE, avant d’ajouter : «En dix ans, sa part du marché mondial à l’export est ainsi passée de moins de 10 % à plus du tiers aujourd’hui. En septembre, la Russie et l’Ukraine avaient déjà exporté respectivement 9 Mt et 6,5 Mt de blé et le volume global des exportations des deux pays est estimé à 50 Mt contre 27 Mt pour l’Union européenne ! Conséquences : sous la pression des récoltes russes et ukrainiennes, les cours du marché à terme français (reflétant les prix mondiaux), qui étaient montés à plus de 184 euros durant l’été sont redescendus à 160 euros en septembre, et les agriculteurs français, qui avaient retrouvé des capacités de stockage après la précédente campagne, choisissent de préserver leur récolte dans l’attente de meilleurs cours. Un attentisme qui se répercute dans les exportations France de cette d’année, de plus en plus concurrencée par les blés russes et ukrainiens vers le Maghreb et le Moyen-Orient».

 

Des bouches à nourrir…

Selon le dernier rapport du Département américain de l’agriculture (USDA), la consommation de blé, en Afrique du Nord, est attendue à un niveau record en 2021/2022. Et devrait augmenter à 47,8 millions de tonnes contre 47,1 millions de tonnes un an plus tôt.

La région pourrait acheter sur le marché international, 29,2 millions de tonnes de blé durant ladite saison, pour satisfaire cet appétit galopant. Ce qui fera d’elle, le second pôle d’importation mondial derrière le Moyen-Orient (30,6 millions de tonnes). Ce dynamisme du marché nord-africain du blé sera tiré par l’Egypte qui reste le principal moteur de la zone.

Ce pays, premier importateur mondial depuis déjà 15 ans. Les acquisitions de blé devraient atteindre 13,2 millions de tonnes. Un stock historique qui continuera de provenir en majorité de la mer Noire notamment de la Russie et de l’Ukraine qui fournissent d’ordinaire près de 90 % de ses besoins d’importation.

Depuis l'arrêt de l'aide internationale en rétorsion au putsch militaire fin 2021, le Soudan voit ses réserves fondre, et semble déjà prendre les devants, à un très mauvais moment, à savoir l’embrasement que vit l’Ukraine. Pour contourner cette situation, le numéro deux soudanais était à Moscou pour discuter des échanges commerciaux avec la Russie, premier exportateur mondial de blé. Car tout le Soudan ne peut oublier : en 2019, le prix du pain a triplé… Omar el-Béchir était renversé sous la pression d'une révolte populaire....

Selon S&P Global, loin devant, l'Égypte premier importateur de blé au monde, et deuxième client de la Russie avec 3,5 millions de tonnes achetées jusqu'à mi-janvier, l'Algérie, elle, deuxième consommateur africain de blé et cinquième importateur mondial de céréales, annonce six mois de réserves.

Sachant que le Caire a commencé ces dernières années à acheter ailleurs, qu’en Ukraine et Russie, notamment en Roumanie, en 2021, 50% de ses importations de blé venaient encore de Russie et 30% d'Ukraine.