Ukraine : une géographie instable, où chacun exhibe sa force…

Les crises internationales qui ont éclaté en grand nombre, depuis la Seconde Guerre mondiale, et la gravité des différends qui ont opposé les différents adversaires, sans oublier les guerres dévastatrices et les pertes humaines et matérielles, qui en découlent, ne peuvent égaler en attentions, aussi bien officielles que populaires, celles accordées à la situation ukrainienne. Ceci s’explique par le potentiel et l’influence, de chacune des parties engagées. Mais aussi, par les enjeux qui en découlent, sans omettre l'ambiguïté qui caractérise l’horizon.

 

Cet intérêt ne découle pas uniquement des tragédies humaines, ou des pertes commerciales et financières enregistrées à l'échelle mondiale, mais aussi de la dimension planétaire, que la crise a revêtue dès son déclenchement. Essentiellement, la contradiction entre les positions des grandes puissances engagées. Au constat de la tournure prise par les événements et l’intransigeance des positions, il parait que tous les belligérants étaient en attente du déclenchement. Peut-être, certains ont manœuvré pour accélérer le processus. Au mépris de la gravité, que peut constituer ce conflit armé et les catastrophes qui en découlent.

 

La férocité qui caractérise le conflit entre les deux belligérants directs, à savoir la Russie et l'Ukraine, reflète l'étendue de l'hostilité, ainsi que le poids de l'héritage historique du conflit, chargé de problèmes qui ne cessent d’empirer. A savoir, une crainte viscérale, ainsi que l’absence de confiance. Des séquelles qui remontent à la période de l'après-guerre froide, suite à la désintégration de l'Union soviétique et l'effondrement du pacte de Varsovie… Tout le monde s’attendait à cette période à la dissolution de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), tant sa raison d’exister, à savoir la menace communiste, n’y est plus.

L'inverse s'est produit : Les défenseurs du maintien de l'OTAN ont pu trouver d'autres justifications à sa survie, mais aussi élargir ses stratégies et ses adhésions, prétendant que la tache future serait de réprimer toutes les ambitions expansionnistes qui pourraient réapparaître en Europe occidentale même, comme celles qui ont conduit à deux guerres mondiales en une vingtaine d'années.

Dans ce contexte, l'Amérique, en tant que force dirigeante de l'OTAN, a proposé en 1994 le programme «Partenariat pour la paix», qui souligne que son objectif consiste à consolider la sécurité et la stabilité dans la région euro-américaine et d'y empêcher l'éclatement de conflits futurs. Le programme a reçu l'approbation immédiate de 27 pays, qui sont les 16 membres de l'OTAN, en plus de 11 autres qui voulaient y adhérer, tous de l'Europe de l'Est, et certains d'entre eux, comme les républiques baltes, faisaient partie de l'Union soviétique dissoute.

A l’inverse de l'approbation européenne immédiate, la Russie a ouvertement exprimé son mécontentement à l'égard du programme, et ses craintes d'un élargissement de l'Alliance qui l'amènerait à se situer directement sur ses frontières, avec ce que cela signifie, de réduction de son influence dans la zone géographique cruciale pour sa sécurité nationale.

L'Acte fondateur, conclu à Paris en mai 1997, a tenté de prendre en compte les craintes russes, dans le but de les dissiper, ainsi que la pose des premiers jalons de la confiance entre l'OTAN et la Russie. En échange de l'accord, Moscou doit se retirer de l'Europe de l'Est et des républiques baltes, permettant à certaines d'entre elles de rejoindre l'OTAN. Ces dernières s'engageaient à ce que la sécurité et le nouveau poids politique de la Russie ne soient pas menacés.

Cependant, l'évolution de la situation après l'adhésion de certains pays d'Europe de l'Est à l'OTAN a prouvé que ce qui était énoncé dans le document fondateur, est lettre morte. Parce que l’application, au lieu de dissiper les craintes, a approfondi les soupçons, et a semé de nouvelles haines, d'autant plus que l'OTAN n'a pas uniquement failli à ses promesses d'expansion, mais a également a continué à rejeter l’idée de la Russie comme partenaire authentique du système de sécurité européen. Plutôt, un adversaire à traiter avec méfiance. Il va sans dire que ces relations de suspicion mutuelle, vont exploser à la première vraie crise. Comme en Ukraine, avec le déclenchement de la «Révolution de la dignité» en 2014 et le renversement du président, proche de Moscou, Viktor Ianoukovitch, qui s'est enfui en Russie en quête de protection et de soutien. Occasion pour Moscou de reprendre sa position, consolider sa domination dans son environnement vital, et mettre en garde l'Occident contre toute tentative de l'assiéger, essentiellement ses points faibles. Par conséquent, la Russie, qui a entretenu ses énormes capacités militaires, malgré un passage à vide, chargé d'humiliation, et qui, entre-temps, a consolidé son économie, n'a pas hésité à intervenir en Ukraine, justifiant par la protection des manifestations, qui ont éclaté en soutien au président Ianoukovitch dans la région du Donbass et de la Crimée, avec le soutien de la population russophone. Et ce, suite l’abrogation de la loi concernant les langues régionales, qui accordait à cette population l’usage de sa langue dans les administrations locales. L'intervention russe s'est ensuite étendue à l'annexion de la Crimée, dans un geste considéré comme une démonstration grossière de la force, en refus de tout encerclement ou fermeture des ports de la mer Noire sur sa flotte, face au soft power occidental qui a joué un rôle majeur dans l'émergence d'une élite ukrainienne qui chante les valeurs occidentales et a hâte de rejoindre ses organisations telles que l'OTAN et l'Union européenne.

Il paraissait clair à l'époque que les démarches de Moscou constituaient essentiellement une rébellion contre l'unipolarité qu'elle avait acceptée à contrecœur après l'effondrement de l'Union soviétique, et que l'Ukraine n'était qu'un théâtre du conflit bipolaire. En conséquence, le sort de la Russie est intimement lié à l'issue de ce conflit. L'Accord de Minsk dans sa première version 2014, et sa deuxième en 2015 n'a réussi qu'à établir une trêve militaire locale dans les zones contestées. Une trêve qui n'a pas empêché les parties concernées d'échanger des accusations de non-respect des exigences de l'Accord de Minsk, et la préparation d'un affrontement à venir, qui a éclaté lorsque le président russe a décidé, le 24 février dernier, d’intervenir militairement en Ukraine pour réaliser par la force ce qu'il était incapable d’opérer, par le biais de la diplomatie. Au plus fort des combats intenses, la Russie n'était plus dans l’obligation d’avouer publiquement son but, tant son ministre des Affaires étrangères déclare que «la Russie n'acceptera jamais un monde dominé par les États-Unis, qui se comporte en gendarme du monde». Il apparaît clairement que le combat des éléphants, se joue sur une géographie instable, à savoir l’Ukraine, où chacun cherche à exhiber sa force...