Aïd Al-Fitr: Une joie incomplète ?

La prière de l’Aïd est un rituel qui rassemble un grand nombre de fidèles dans un « Moussala ».

*Les manifestations de joie habituelles qui accompagnent cette fête comme à l’accoutumée ne seront pas au rendez-vous puisque les impacts des crises ne font que s’accentuer au grand dam des citoyens.

*Il importe avant tout, de calmer les inquiétudes des pauvres gens dont la nourriture quotidienne n’est pas assurée.

*Alors que l’Aïd est censé apporter joie et bien-être pour les enfants dans ces pays, l’Unicef a alerté sur l’incidence d’une pauvreté sévère des enfants dans les 11 états arabes analysés.

Tunis: Dans quelques jours, les musulmans vont se livrer aux réjouissances de l’aïd El-Fitr (la petite fête), ou la fête de la rupture du jeûne). Les musulmans la désigne ainsi par opposition à l’Aïd el-kebir ou « grande fête » que l’on célèbre avec plus de solennité. L’aïd El-Fiter qui a lieu le premier du mois de Chaouel, marque la fin du jeûne de Ramadan. L’on comprend donc la joie qui l’accueille.

Lors de la célébration de cette fête religieuse, tout musulman doit l’aumône canonique de l’Aïd el- fitr. Cette aumône consiste en numéraire, blé, orge, dattes ou autre denrée alimentaire du pays dont la quantité est fixée par l’usage. Elle est due pour chaque membre de la famille, sauf pour les enfants. Quelquefois, le musulman que la gêne empêche de remplir sur ce point ses obligations, met de côté une quantité de sable correspondante au blé ou à l’orge qu’il aurait dû donner aux pauvres afin de pouvoir, à la première occasion, s’acquitter exactement de sa dette. Remarquons, en passant, que la charité est un des traits caractéristiques de l’Islam, et que toute fête musulmane provoque d’abondantes aumônes. Heureuse pratique qui fait participer les malheureux à la joie commune !

L’Aïd marque la fin du mois de Ramadan.

 C'est par la distribution de l’aumône légale que débute la fête. Il importe avant tout, de calmer les inquiétudes des pauvres gens dont la nourriture quotidienne n’est pas assurée. Aussi cette distribution a-t-elle presque toujours lieu la veille au soir. Le matin, les fidèles se réunissent aux mosquées ou dans un  «moussalla » pour une grande prière en commun. Le « moussalla » est un lieu découvert situé hors la ville, que rien ne signale aux yeux, et où se déroulent les cérémonies religieuses qui attirent un grand concours de personnes. Au retour de la prière l’on se félicite et l’on s’embrasse. Les mots « idek mabrouk » (bonne fête!) sonnent de tous côtés. On doit, ce jour-là, se pardonner mutuellement les offenses, et se donner, cordialement, la-franche accolade de l’amitié.  D’ailleurs, d’autres soins retiennent les femmes chez elles. Il leur faut parer ces essaims de gentilles fillettes et de garçons effrontés qui vont répandre dans la ville la profusion de leurs couleurs éclatantes, puis, donner la dernière main aux gâteaux mielleux et parfumés dont rêvent dans la nuit les petits enfants. La fête dure trois jours mais les vacances peuvent s’étendre à dix jours pour permettre aux fidèles d’effectuer la Omra (petit pèlerinage). Pendant la fête chacun s’efforce d’oublier dans l’abondance les pénibles journées du jeûne. Souvent les dépenses exagérées viennent jeter le désordre dans le budget domestique, sauf que cette année, les manifestations de la joie risquent de ne pas être au rendez-vous.

Toujours plus de conflits

En effet, guerre en Libye, en Syrie, au Yémen, instabilité politique au Soudan et en Tunisie, tensions entre l’Egypte et l’Ethiopie, relations diplomatiques rompues entre l’Algérie et le Maroc, faillite de l’Etat au Liban, le monde arabe est en pleine effervescence à l’approche de l’Aïd El Fitr cette année.

C’est que dans cette région du monde où le mois de Ramadan a été déjà très dur à cause de deux années de pandémie de Covid, l’impact de la guerre russo-ukrainienne n’a fait que creuser davantage l’évolution rapide des effroyables conséquences humanitaires dans ces pays alors que l’Aïd El Fitr pointe son nez.

Ainsi, les manifestations de joie habituelles qui accompagnent cette fête comme à l’accoutumée ne seront pas au rendez-vous puisque les impacts des crises ne font que s’accentuer au grand dam des citoyens peu enclins à profiter de la fête dans un climat d’insécurité et d’instabilité, marqué par une grogne sociale et un risque fort probable d’explosion de la colère.

Selon, la Banque mondiale « la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) est malheureusement sujette à une telle violence insensée car les répercussions de la crise vont concrètement affecter les économies MENA, même si l’impact ne sera pas le même selon les pays ». En effet, « elles risquent d’aggraver plus encore l’insécurité alimentaire et la qualité de vie dans la région, déjà mises à mal par la COVID-19, les perturbations touchant la chaîne d’approvisionnement et les problèmes internes spécifiques à chaque État », souligne Férid Belhaj, représentant de la BM pour la région MENA et Afrique du Nord.

De ce fait, les principaux types d’impact concernent les chocs des prix des produits alimentaires (particulièrement le blé), la hausse du prix du pétrole et du gaz, l'aversion mondiale face au risque/le repli sécuritaire (ce qui pourrait affecter les flux de capitaux privés vers l’ensemble des marchés émergents), les transferts de fonds, et le tourisme. Ce qui devrait renforcer encore plus des tensions au niveau social.

Ainsi, au Yémen, le nombre de personnes plongées dans une grave insécurité alimentaire, a considérablement augmenté, passant de 15 millions à plus de 16 millions en seulement trois mois à la fin 2021. La guerre en Ukraine ne fera qu’exacerber cette dynamique déjà morose au Yémen. En Tunisie, le nombre de pauvres est passé au-dessus de quatre millions de personnes. Dans ce pays où la couche moyenne a toujours été un rempart contre les troubles sociaux, le pouvoir d’achat s’est érodé davantage, l’inflation galope à deux chiffres et le dinar est en chute libre alors que l’Etat peine à trouver les ressources financières pour boucler son budget.

Les manifestations de la joie ne seront pas au rendez-vous pendant l’Aïd.

 

Menace de famine et manque d’eau

L’aperçu régional de l’état de la sécurité alimentaire et la nutrition 2021, montre que le nombre de personnes souffrant de la faim dans la région arabe a atteint 69 millions en 2020, en raison de crises prolongées, d’instabilités sociales et de l’exposition à de multiples chocs et stress, comme des conflits, la pauvreté, les inégalités, le changement climatique, la rareté des ressources naturelles et les répercussions économiques de la récente pandémie de Covid-19.  Ces 69 millions de personnes représentent plus de 15 % de la population arabe. En effet, «la faim dans la région arabe a continué d’augmenter depuis 2014», a indiqué la FAO, soulignant que cela représente « une augmentation de 91% au cours des deux dernières décennies ». Selon la même source, un tel niveau de la faim se rapproche même du pic de 2011, lorsque la région a subi un choc majeur dû à des soulèvements populaires.

De plus, quelque 74 millions de personnes dans le monde arabe ne peuvent pas se laver les mains, faute d'accès à des lavabos et du savon, a déploré, la Commission économique et sociale des Nations unies pour l'Asie occidentale (Cesao). Alors que la pandémie n’est pas encore éradiquée, quelque 31 millions de personnes au Soudan sont privées de lavabos et de savon, contre 14,3 millions au Yémen et 9,9 millions en Egypte, a révélé dans son rapport l'agence onusienne basée à Beyrouth (Liban). La Cesao a dit s'attendre, par ailleurs, à une «hausse de la demande d'eau dans la région de l'ordre de 4 à 5 millions m3 par jour», alors que l'approvisionnement en eau courante est déjà «insuffisant dans 10 des 22 pays arabes».

Par ailleurs, environ 87 millions de personnes dans la région n'ont pas accès à l'eau potable à domicile, ce qui les contraint à recourir à des sources d'eau publiques et les expose ainsi à un risque accru de contracter la maladie, souligne la Cesao. 

Une enfance souffrante

Alors que l’Aïd est censé apporter joie et bien-être pour les enfants dans ces pays, l’Unicef a alerté sur l’incidence d’une pauvreté sévère des enfants dans les 11 Etats arabes analysés, décrit la pauvreté multidimensionnelle des enfants comme une réalité incontestable dans la région. Selon l’Unicef, « la population des moins de 18 ans dans les pays examinés, soit environ 118 millions d’habitants, représente environ 6 % de la population mondiale des enfants. Parmi ces enfants, 52,5 millions souffrent de pauvreté modérée, soit 44,1 %, soit près de la moitié des enfants dans les 11 pays étudiés. En même temps, 29,3 millions, soit 1 enfant sur 4, connaissent une pauvreté sévère. Dans un pays comme la Tunisie, plus d’un million deux cent mille enfants ont abandonné leurs études scolaires à cause des conditions sociales sévères dans le pays.

Comment dès lors accueillir l’Aïd et profiter de la joie alors que la faim, la sous alimentation, le manque d’accès aux soins et la pauvreté ne font que s’accentuer dans les pays arabes ?