Des mots Et leurs sens

* Il est étrange, que les gens, du moins jusqu'aux élections précédentes, n'aient pas soumis ces slogans ou ces analyses à l'examen et à la critique, et qu’ils en soient encore aujourd'hui à croire en ces slogans, tout en sachant qu’ils ne sont que des coquilles vides, impossible à mettre en pratique, dans un pays tel le Liban.

L’imminence des élections législatives, l’accélération des campagnes partisanes, l’omniprésence des slogans politiques sur les panneaux d'affichage, ainsi que la diffusion de vidéos sur les sites de réseaux sociaux des rencontres de certains candidats avec leur base populaire, confirment que les mots en usage, ont perdu leurs connotations, et que la finalité ne réside plus dans l’éclaircissement des sens. Les mots se réduisent alors en coquilles creuses, sans nulle liaison avec les termes en usage, et surtout incapable de se convertir en réalité sonnante.

Je ne sais pas si ce problème, à savoir, les mots qui se dénudent de leurs connotations, est spécifique au Liban, mais je suis sûr qu'il est présent en abondance dans la rhétorique libanaise, que ce soit dans les analyses traitant de ce pays et de la région, les campagnes électorales, ou les positions politiques de tous les partis.

A titre d’exemple : Lorsque le ministre saoudien du Pétrole déclare que son pays ne peut pas augmenter la production de pétrole, suite de la guerre d'Ukraine, on voit et on note un impact sur le prix du baril de pétrole. Ou lorsque le président russe Poutine, fait allusion aux armes nucléaires, au moment d’évoquer la confrontation en Ukraine, ses mots auront un impact sur l'approche des pays occidentaux et de l'Amérique en particulier, de à la guerre en Ukraine. De même, lorsque la presse occidentale sérieuse, analyse les motivations du président Poutine en Ukraine, et la manière de lui faire face, elle le fait selon une approche séquentielle et, bien sûr, pouvant être appliquée, dans un contexte historique, qui confirme et soutient l'analyse.

Par contre, on constate au Liban, l’absence de toute caractéristique sémantique, pouvant déboucher sur une clarification de l’idée présentée. Le problème, à mon avis, se situe au niveau de l’absence au Liban, de ce consensus universel autour d’un sens dont chaque mot dispose. Exemple : Le terme «État», censé désigner un espace géographique déterminé, dans lequel vivent des citoyens égaux en devoirs et en droits, soumis à une loi unique dans laquelle l'autorité dispose du droit exclusif de l’usage du Liban, ne s'applique bien sûr pas au Liban. Je dirais de même pour l’histoire du pays. Aussi bien le Code du statut personnel, que l'usage exclusif de la violence. Entre ces cas, on peut évoquer la citoyenneté qui préconise l’égalité au niveau des droits et des devoirs. De ce fait, lorsqu’un homme ou un analyste politique, libanais, traite de la question de l'État, et fait usage de connotations propres à ce terme, on peut constater un fossé entre la théorie et la pratique, parce que les mots ne peuvent correspondre tout simplement à la réalité.

Aux États-Unis, par exemple, on constate que du moment où la majorité à la Chambre des représentants et du Sénat se prononcent en faveur du président et de son parti, tout est fait, pour faciliter et accompagner le travail législatif, et mettre en œuvre sa vision et sa politique. A l’inverse, lorsque le président ne dispose guère de la majorité des deux chambres, l’opposition joue son rôle, et fait obstruction à ses politiques et à sa vision. Ce concept s'applique dans tous les pays qui sont, bien entendu, soumis à la définition que nous avons mentionnée.

La situation au Liban est autre. La notion de «majorité parlementaire» pouvant opérer des changements politiques, ne dispose d’aucun sens, pour des raisons liées à la composition sectaire du conseil notamment. Toute décision qui n’est pas approuvée par une entité représentée au conseil devient «non-consensuelle». En conséquence, parler de majorité et de minorité au parlement, n’a aucun sens.

Les exemples analogues sont nombreux : Les mots utilisés dans les campagnes électorales des partis, et même de la part des analystes politiques, dans leurs évaluations de la situation libanaise, et des problèmes de la région n'ont aucun sens. Un de ces slogans est «Restaurer l'identité libanaise». Cela signifie, d'abord, que le Liban dispose d’une identité sur laquelle s'accorde la majorité, et qu'en ce sens, cette identité a été bafouée. Et surtout, celui qui prononce ce slogan est capable de la restaurer. Le Liban en tant qu’entité géographique est plus proche du titre du livre de l'historien Kamal Salibi «Une habitation avec de nombreuses maisons». Chaque groupe dispose d’une identité, d’une vision, et d’une profondeur religieuse qui dépassent souvent l'emplacement géographique dans lequel se situe le groupe, qui est souvent en conflit ou en désaccord avec d'autres groupes, ce qui rend impossible la détermination de l'identité du pays. Un autre exemple est l'appel à un État-civil par des personnes qui font partie intégrante de la formule libanaise, basée sur les quotas sectaires.

Il est étrange, que les gens, du moins jusqu'aux élections précédentes, n’aient pas soumis ces slogans ou ces analyses à l'examen et à la critique, et qu’ils en soient encore aujourd'hui à croire en ces slogans, tout en sachant qu’ils ne sont que des coquilles vides, impossible à mettre en pratique, dans un pays tel le Liban.

Un de mes amis considère que «les gens qui ne disposent d’aucun destin ou même de la capacité de l'influencer, vivent souvent dans un monde parallèle, où les mots n'ont aucun sens, ou rapport à la réalité». Il semble malheureusement qu'il ait raison.