Rencontre avec Saja, le Banksy tunisien

L’artiste plasticien tunisien Saja: La calligraphie est moderne si elle peut raconter toutes les cultures de l’humanité
Massai, 2021.

«La calligraphie est la géométrie de l’âme», Ghani Alani

*Les regards, les expressions, sont ma grande inspiration.

*Je voulais tout simplement démystifier cette calligraphie, cet art ancestral, le mélanger à une autre forme d’art, de peinture et le libérer de ses chaînes pour qu’il soit un art international.

*La calligraphie a toujours été technique, mais pour moi, elle doit être aussi romantique, sentimentale, émotive, c’est ainsi que la calligraphie arabe est modernisée.

                                                                                            

Calligraphie signifie belle écriture et vient du grec «καλλιγραφία», (Kallos) «beauté» et (Graphein) «écriture». Et bien que le sens du mot soit «belle écriture», je pense que nous pouvons convenir que la calligraphie est bien plus qu'une simple façon d'écrire des mots d'une belle manière.

Depuis que les humains ont commencé à parler, ils ont complété leurs sons par des gestes. L'écriture est venue comme une extension de cette gestuelle - Une façon de rendre le mouvement visible, mémorable et durable.

Le premier développement de la calligraphie arabe a commencé avec la première version écrite du Coran par Zaid Ibn Thabit pendant le califat d'Othmân Ibn Affân (644-656). La calligraphie arabe a continué à se développer à travers les différentes dynasties au pouvoir à Kufa en Irak, à Bagdad et au Caire. Son évolution s'est poursuivie jusqu'à la dernière dynastie de l'empire islamique, c’est-à-dire sous le règne ottoman à Istanbul, en Turquie. Aujourd’hui, la calligraphie traditionnelle a pris des formes inédites.

Nous avons rencontré Saja, un artiste plasticien et calligraphe tunisien qui multiplie les disciplines. Saja est un pseudonyme. L’artiste refuse de révéler son identité aux médias. Le Banksy berbère nous emmène dans une interview accordée à La Majalla qui ne manque de couleurs, de formes et d’histoires, dans un monde où la calligraphie est certes métamorphosée, mais demeure libre et authentique.

Vous avez exposé dans plusieurs pays. Quelle est l’exposition qui vous tient à cœur et pourquoi ?

J’ai exposé dans plusieurs pays et participé à dans des événements internationaux. L’exposition qui me tient à cœur est celle qui a eu lieu au musée de la ville de Tunis, au Palais Kheireddine. Pourquoi ? Parce que c’était déjà pour moi un défi d’y exposer. C’est une consécration personnelle, car c’est là où les grands ont exposé, d’une façon solo. Il y a eu des expositions collectives et pour exposer dans ce musée individuellement, il n’y a que les grands qui peuvent le faire. Exposer en Tunisie était un peu ma base, mon arrière base. Donc je voulais montrer mon art dans un musée à un maximum de Tunisiens, à tout le monde. Je suis parti de la Tunisie et c’est un peu une connexion durable avec mon pays.

Quelle est votre source d’inspiration ?

Sans aucune hésitation, c’est l’être humain. Ce sont mes voyages qui m’ont inspiré. Je suis quelqu’un de passionné. J’ai voyagé un peu partout. J’ai été à la rencontre de tribus en Afrique, en Asie, j’ai presque visité tous les continents. J’ai habité en Europe, en Afrique, en Amérique et en Asie. Les regards, les expressions, sont ma grande inspiration.

Qu’est-ce qui vous amené vers la calligraphie et à ce que, de cet art ancestral, vous fassiez votre art personnel ?

Dès mon enfance je dessinais. Très jeune, ma famille pensait que j’allais rater mes études parce que je dessinais tout le temps. C’était un truc que j’avais trouvé en moi. J’ai ouvert les yeux et je savais que j’allais peindre et j’avais un penchant pour la calligraphie parce que j’adorais écrire. Pour moi la forme de l’écriture était très importante, c’est mon père qui m’avait fait aimer la calligraphie et depuis, elle m’a pas quitté, contrairement au dessin.  J’avais toujours un carnet, même lorsque j’étais étudiant, je griffonnais tout le temps et j’avais envie incessamment d’écrire des lettres, des mots, etc.

Rajasthan, 2020.

Vous avez réinventé l’art scriptural dans vos œuvres. Comment vous concevez la modernisation de la calligraphie arabe ?

Je voulais que cet art ancestral se renouvelle. On a grandi avec des portraits de calligraphie un peu partout, chez nous, chez les voisins, chez les parents, là où on va on trouve des tableaux en calligraphie. Je voulais tout simplement démystifier cette calligraphie, cet art ancestral, le mélanger à une autre forme d’art, de peinture et le libérer de ses chaînes pour qu’il soit un art international.

La modernisation de la calligraphie, c’est de la libérer de toutes ses règles, et se dire que la calligraphie peut aller en Espagne pour peindre l’amour avec les couleurs de Miró, elle peut peindre des visages africains, des tenues dorées asiatiques, des célébrités américaines, elle peut nous raconter une histoire, elle peut susciter une émotion. La calligraphie a toujours été technique, mais pour moi, elle doit être aussi romantique, sentimentale, émotive, c’est ainsi que la calligraphie arabe est modernisée. Il faut qu’elle fasse partie de notre vie moderne, qu’elle puisse s’adapter à des décors, des intérieurs et des espaces très modernes, raconter des mouvements humains, des histoires et rendre hommage à des cultures ou des tribus. Sa modernisation, du moins, pour moi, c’est son internationalisation. La calligraphie est moderne si elle peut raconter toutes les cultures de l’humanité.

En quoi consiste votre démarche ?

Ma démarche est très simple, à chaque fois je dessine, ou je fais de la calligraphie, c’est un voyage que je raconte et que j’aimerais éterniser, ce sont des rencontres, des sourires et parfois des larmes, des moments précieux que je chéris toujours, que j’aimerais traduire en art. Toute toile que je fais est connectée à une histoire, c’est tout simplement ma démarche, vivre et faire revivre les gens, leur conter une fable ou imaginer une histoire que j’ai vécue ou que je vivrais.

Exposition de l'artiste plasticien et calligraphe tunisien, Saja,  au musée de la ville de Tunis (Palais Kheireddine), 2022.

Pensez-vous que l’art calligraphique pourrait survivre au vu du développement de l’art abstrait ?

Se poser la question si l’art calligraphique peut survivre devant la montée de l’art abstrait, c’est comme si on séparait l’art calligraphique de l’art abstrait, ce qui n’est pas mon cas. La calligraphie peut être abstraite, elle peut être figurative. Même la partie non abstraite de la calligraphie survivra, parce que je ne pense pas qu’une toile ou une œuvre artistique calligraphique qui raconte une histoire, qui laisse la personne en face imaginer une culture et des scénarios puisse mourir, cela m’étonnerait. Comme je viens de dire, la calligraphie n’est pas limitée. Le but, pour moi, c’est de la sortir de la cage où elle a toujours été prisonnière et l’amener partout dans le monde, dessiner des visages, des paysages... Qu’elle soit un peu abstraite, parfois moins, et c’est ça la force de la calligraphie, comme que je l’imagine.

Un artiste est souvent porteur d’utopies, comment se mobiliser en ces temps de crise humanitaire ?

Là vous me parlez de crise humanitaire et d’art, mais parallèlement à ma vie artistique, j’ai une vie humanitaire. C’est aussi l’humanitaire qui m’inspire et me pousse à percer dans mon art. L’art doit être solidaire et engagé. Plusieurs de mes toiles ont été offertes ou vendues au profit d’associations caritatives. J’ai conçu beaucoup de choses au profit de causes humanitaires. Je me dis qu’un art qui ne soit pas solidaire n’est pas un art. Il doit susciter une réaction chez la personne et la pousser à s’engager aussi. Pour moi l’art est engagé et le restera.

Je suis, également, partenaire avec une association et une partie de mes œuvres est vendue au profit de cette association et ce, depuis mes débuts.

Quelles sont vos projets d’avenir ?

J’ai des expositions qui auront lieu à Dubaï, au Qatar, au Canada, en France, à New York et j’ai des partenariats au Moyen-Orient, avec des galeries de renommée et peut-être que je collaborerais exclusivement avec elles.

Je vis pour célébrer des cultures, rendre hommage à des civilisations. Mon prochain projet c’est l’Amérique des années 60-70 et j’ai un autre projet qui me tient à cœur c’est l’Egypte des années 50-60-70 et ce sera raconter l’Histoire à travers ma calligraphie et ma peinture.

Quel est le message de Saja l’artiste ?

Mon message artistique est aussi une réponse à ceux qui m’ont contacté et ont trouvé INCONVENABLE  l’association de la calligraphie à des portraits africains, des tenues berbères ou des cultures  lointaines.

« Inconvenable », ce mot qui illustre parfaitement l’incompréhension de l’art non seulement de nos jours mais depuis l’aube de l’humanité.

L’impressionnisme était « bâclé » lorsqu’il avait vu le jour, la musique d’Abdel Halim était commerciale lorsqu’il avait chanté pour la première fois.

« Inconvenable » est simplement la plus grande censure qu’on puisse exercer sur notre propre élan artistique et humain.

C’est simplement se construire une prison alors qu’on avait bonnement la chance de rester libre. En tant que peintre et calligraphe, je voulais libérer la calligraphie arabe de son monde mystique.

La calligraphie peut voyager en Espagne et peindre la liberté et l’amour aux couleurs de Miró.

Elle peut remonter le temps et peindre Nefertiti d’une nouvelle façon.

Elle peut imaginer la reine de Saba avec d’autres couleurs.

Elle peut nous prendre à Zanzibar ou nous inviter aux trônes des reines africaines.

Elle peut être des fleurs de printemps ou une brise d’été.

Elle peut nous dessiner des légendes qui ont marqué le monde, Feyrouz, Ghandi, Nina Simone ou Charlie Chaplin.

Ou nous faire voyager en Tunisie il y a 100 ou 150 ans pour admirer nos grand-mères et nos arrières grands-pères.

Elle peut nous écrire un vers d’Abou El Kacem Chebbi ou un poème d’amour de Nizar Kabbani.