Sociologue guinéenne à propos de l’Afrique : Tel Sisyphe… Eternel recommencement !!!

Aminata Kabore, sociologue

Autant les questions sont claires, autant les réponses sont complexes, sans oublier une réalité qui n’offre guère de quoi réconforter. L’Afrique, ce continent de contradictions, d’amertumes, mais aussi de potentialités plus que respectables, offre une image désolante. Une image qui pose lesmêmes questions, mais qui s’impose à tous les niveaux de la réflexion.

Notre invitée, Aminata Kabore, sociologue, d’origine guinéenne vivant à Paris, nous apporte une lecture, certes, pas très optimiste, mais capable de constituer une base, en concertation avec d’autres, pour faire bouger les choses, avant de penser à les avancer…

 

 

* En Afrique, le terme «démocratie» fait miroiter une image plus portée vers les élections, et pas du tout vers les droits économiques et sociaux. Situation qui a engendré des «démocraties» stériles sur les plans économiques et sociales. Comment expliquez-vous la chose ?

Expliquer n’est nullement une tâche difficile. Des dizaines d’experts, académiciens, et même des hommes politiques ont présenté des explications, ou encore, ont proposé des solutions. Le plus important n’est ni d’admettre des explications, ni de proposer des solutions, mais d’engager des actions concrètes.

La jeunesse actuelle, la tranche démographique, la plus importante, n’a pas vécu la période coloniale. Mieux encore, l’Occident ne représente pas pour elle, le «colonisateur», mais paradoxalement, l’eldorado. Sans recourir à des sondages, l’écrasante majorité de nos jeunes, et même des moins jeunes, ou bien, rêvent et font tout pour rejoindre un pays occidental, ou du moins, ne refuserait pas si l’occasion se présente.

Tout ceci, rend les logiques anciennes caduques. Ici et maintenant, est tout ce qui compte aujourd’hui. Certes, sur le plan purement académique, votre question relève d’une grande importance, mais ne peut constituer une fin en soi. A savoir, qu’elle doit (elle et une multitude de réponses) servir à expliquer le présent, sinon, on sera devant une question/réponse qui ne quittera pas l’enceinte universitaire, en conséquence ne sera d’aucune utilité.

 

* L’Etat post-colonial africain a pris sa légitimité, dans sa promesse de prospérité, partage des richesses, et respect des droits de l’individu. Comment évaluez-vous la situation ?

Je préfère utiliser le terme «pouvoir actuel», à la fois pour désigner la mainmise de ceux qui gouvernent, que la temporalité de ce pouvoir. L’Africain, l’individu, n’accorde guère de légitimité qu’à ceux qui lui accorde un minimum vital, de ce que j’appelle «les conditions d’une acceptable», à savoir, sécurité et prospérité.

Cet individu peut se contenter de peu. On voit dans la majorité des pays africains, les gens vivre, et se considèrent heureux, avec ce qu’en Occident auraient déclenché la plus violente des révolutions.

De ce fait, la classe moyenne en Afrique, n’a pas de racines fortes. Où bien, elle n’a jamais (vraiment) existé, ou (à l’exception de quelques pays) n’a pas constitué le levier intellectuel de ce changement vers un Etat de droit, ainsi que vers une société où la justice est la règle, et l’injustice est l’exception.

Je reviens vers le vif de votre question, et dire : Les révoltes, ou du moins, toute tentative de revendication violente, ne vise pas en premier, à contester à ceux qui gouvernent leur pouvoir, mais uniquement, à bénéficier de quoi permettre de survivre.

Généralement, et là on remarque le peu de recul dont disposent ceux qui gouvernent, l’usage de la force constitue l’unique réponse. D’où le passage vers une position plus radicale, à savoir le refus du pouvoir, comprendre le renversement du régime en place, sans disposer d’aune philosophie d’alternative.

 

* Que le modèle soit libéral ou socialiste, les Etats africains n’ont pu engendrer le développement. Sommes-nous devant une mauvaise application du choix (libéral ou socialiste), ou devant un mauvais choix, tout court ?

Nos peuples ne soucient guère de ce choix. Si des extraterrestres peuvent apporter quiétude et prospérité, nos peuples vont les suivre. La notion du «besoin» l’a emporté depuis les années quatre-vingt-dix sur la notion de «citoyenneté».

Dans les années cinquante et soixante du vingtième siècle, tous ceux qui ont quitté leurs pays en Afrique pour aller travailler en Europe, pesaient, même avaient la certitude au moment du départ, de revenir, dans le moins de temps possible au pays, avec la plus grande richesse possible.

Démocratie en Afrique

Actuellement, les gens quittent en famille, et même ceux qui partent seuls, espèrent faire des racines en Europe, et ne plus jamais retour au pays, hormis peut-être des visites courtes, pour retourner «chez lui » en Europe.

Si on enlève un Africain pendant son sommeil, et on le réveille dans un autre pays, qui lui offre une existence meilleure, il ne souffrira guère de nostalgie, s’il est accompagné de sa famille et de ses proches. La notion d’appartenance dans le sens «national» ne se réveille que pendant des rencontres de football. D’où la hantise des pouvoirs d’exploiter ce dernier filon capable de jouer le rôle de «ciment national»….

 

* Les investissements, et les échanges commerciaux des pays africains, se font pour plus de 75% avec des partenaires non-africains. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Surtout en remédier ?

Existent au maximum une dizaine d’Etats en Afrique qui mérite cette définition. De ce fait, les relations à la fois commerciales et humaines entre deux Etats limitrophes paressent «naturelles» au constat de la continuité géographique et ethnique, mais aussi «artificielle», au constat des systèmes de douanes mises en place par les deux Etats, essentiellement dans le but de profiter de la contrebande.

De ce fait, penser au développement des échanges commerciaux entre les pays africains ne peut se faire à l’image des échanges qui s’opèrent entre les pays occidentaux.

En Afrique, l’Etat n’est pas uniquement fragile, mais il le devient de plus en plus. On ne peut guérir un bras malade et ne pas penser au reste du corps. Je veux dire qu’on ne peut demander à un pays africain de subvenir aux besoins des autres pays, en équipement par exemple, si ce pays n’arrive pas à engendrer une intégration économique régionale.

Par exemple, l’Afrique du Sud, ne peut devenir un vrai géant, à l’échelle mondiale, sans devenir une locomotive régionale.

De ce fait, à l’image de l’Europe, il ne peut y avoir d’intégration en Afrique, entre des Etats qui se disputent les frontières, et chacun ne pensent qu’à sa une stabilité.

 

* L’Afrique porte l’image des «aides», malgré une richesse plus que conséquente. Comment convertir les richesses en développement ?

Si nous-même, pouvoir et société civile, véhiculons cette image, qui va poser cette question ?

Une frange non-négligeable des élites africaines, non seulement bénéficient du système des aides, mais ne peut plus vivre sans cette «transfusion intraveineuse».

Partout en Afrique, mettons à part certains pays, à certains moments de l’histoire, il n’existe pas de stratégies visant à convertir les richesses naturelles en développement. Au maximum, on aura une croissance économique, qu’on doit à des facteurs toujours externes. A l’image de l’augmentation des prix des matières premières, du fait de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Les pays africains producteurs de pétrole, ont reçu quelques milliards de dollars, dont ils ne rêvaient pas. Certes, une manne qui arrive à temps, mais telle une averse d’été en plein désert, disparait, sans certitude quant à un éventuel retour.

 

* Le monde entier est entré en état d’alerte à cause du Coronavirus, sans trop accorder l’importance qu’il faut, à Ebola ou au paludisme, entre autres. Comment expliquez-vous la chose ?

Entre les lignes de votre question, je sens une référence morale, ou l’obligation de s’en référer. Ceci revient à toute une culture, qui conditionne encore notre pensée, à savoir que «l’autre» (tout «autre» possible) doit (moralement) être «bon», mais à l’image de célèbre film, on a affaire à un monde de «brutes» et de «truands».

Aminata Kabore, sociologue

De ce fait, nous accrochons tous nos problèmes sur cet «autre». Je ne veux, et je peux défendre cet «autre», mais uniquement dénoncer tout Africain, qui explique son propre par la «méchanceté» de cet «autre», et se comporte en candide qui vient de découvrir une face caché de l’autre.

Je reviens au vif de la question pour répondre : L’Occident qui nous accordait des misères, en comparaison avec ses propre richesses, l’a toujours fait pour deux choses : En premier maintenir un degré minimum de stabilité, dans le but d’éviter ces migrations vers l’Europe, qui (malheureusement pour lui) n’ont pas été aussi fortes.

En second, assurer une stabilité qui lui permet d’exploiter nos richesses…

Qu’on meurt du Coronavirus, ou d’Ebola, ou de paludisme… Ceci n’est qu’un détail «technique»...