À Berlin… Un peuple venant d’Ukraine porte les marques de Poutine

«Asharq Al-awsat» a visité l’ancien mur dans un continent craignant un nouveau mur

Berlin: Les journalistes semblent aux fossoyeurs étant donné qu’ils gagnent leur vie à cause des tragédies du monde. Ils rêvent d’être dans les mirages. Les événements majeurs sont habituellement sanglants, couteux pour l’économie, et engendrent des réfugiés. Les journalistes se réjouissent d’écrire de la scène de destruction, et me voilà. Quelque temps après mon arrivée à Berlin, j’ai senti « la fin d’une ère. » La clôture d’une période de la vie de l’Europe et du monde, et la naissance d’une autre portant les marques du tsar assis sur le trône de Lénine.

La revue Asharq Al-awsat m’a envoyé ici il y’a trente ans. J’ai témoigné avec une armée de journalistes la mort du général le plus célèbre de la seconde moitié du siècle dernier. Il s’appelait le mur de Berlin. Les expériences montrent que les journalistes aspirent aux scènes de chocs violents comme le coupable aspire à sa scène de crime. C’est pour cette raison peut-être que j'ai emmené ma valise dans cette ville. Peut-être étais-je motivé par le désir de voir la fin du monde né de l'effondrement de ce mur.

Quand j’ai dormi près du mur en 1989, je ne connaissais pas le nom de l’homme dont on dit aujourd’hui qu’il a tué un monde et a annoncé la naissance d’un autre. Il n’y avait même pas une raison de le connaître. Il était un inconnu travaillant dans un système mystérieux et vivant sous un pseudonyme. Sa tâche était épineuse ; détecter des espions et en recruter. Il était aussi entraîné aux activités sensibles, notamment se soustraire à la surveillance et la poursuite, écrire à l’encre invisible et la capacité de frapper fort si nécessaire. Le colonel résidait à Dresde, c’est-à-dire le pays des « camarades » en Allemagne de l’Est. Après l’effondrement du mur, il a brûlé des papiers et est reparti déçu pour attendre les nouvelles instructions de ses supérieurs dans l’empire « KGB ». Des blessures profondes s’ajouteront à la déception lorsque la Russie sortira des décombres soviétiques et sera trahie par de nombreuses républiques qui étaient sous l'emprise du parti. Le nom de ce colonel inconnu est Vladimir Poutine, et nous passerons des milliers d’heures dans ce nouveau siècle à observer ses pas et à chercher ses marques.

A l’époque de l’ancien secouement, il était difficile d’imaginer les conséquences avec précisions. J’avais un million de questions. Le mur est une frontière d’un pays et une frontière d’empire. De plus, il est difficile d’imaginer la mort de tout un empire sans la survenance d’une guerre mondiale ou d’un massacre sanglant. Trois ans avant cette date, et précisément en 1986, j’ai pu voir les piliers de l’empire avec ses médailles et sa grandeur sous le toit du Kremlin. Je suis allé couvrir le 27ème congrès du parti communiste de l’union soviétique dans lequel il était prévu que Mikhaïl Gorbatchev apparaîtra pour la première fois devant l’empire et le monde.  

Il était interdit aux journalistes d'entrer dans la salle de conférence, mais un dirigeant palestinien de gauche m'a prêté sa carte, et je me suis infiltré là où plus de deux mille délégués se sont réunis. J'étais assis, inquiet d'être viré s’il me découvre mais l'événement en valait la peine. Le podium était solennel. Gorbatchev était assis au milieu et près de lui quelques états-majors, parmi eux Andreï Gromyko, puis les dirigeants de l’Europe de l’Est et ceux des pays amis. Les personnes présentes ont applaudi en l’honneur de deux hommes, le premier Gorbatchev et le second Fidel Castro qui est venu avec son histoire, sa barbe et ses vêtements vert olive.  Au cours de cette session, le dirigeant soviétique a lancé deux bombes qui allaient exploser dans son pays, à savoir la «perestroïka» et la «glasnost», signifiant reconstruction et transparence. A cette époque, personne ne parlait de l'officier inconnu qui aimait les films de James Bond.

le mur de Berlin

Dans la première année des années 90, l’union soviétique s’effondrera et Vladimir Poutine apparaîtra du Kremlin le dernier jour de la décennie portant un projet de vengeance qui a été développé dans la chambre militaire-sécuritaire qui a été horrifiée par l’humiliation de la Russie et la déstabilisation de ses membres soviétiques. Le grand projet de vengeance est né des souffrances, des scènes de détérioration économique, du déclin du rouble et du fait que les officiers de l’armée rouge ont vendu leurs uniformes avec leurs médailles dans les rues de la ville. Le règne de Boris Eltsine s’est enlisé dans la corruption. La Russie s’est sentie humiliée et assiégée après que l’ambassadeur américain soit devenu l’homme le plus puissant dans le pays et ait considéré qu’il a le droit d’exiger que le pays de Lénine adopte le modèle occidental qui l’a vaincu.

Il était impératif de retourner à Berlin. L’effondrement du mur a annoncé la naissance d’un nouveau monde, peut-être celle d’un nouveau mur ; le monde de la superpuissance unique et la victoire scandaleuse des États-Unis. Il y a ceux qui trouvent que le secouement ukrainien annonce aujourd’hui la mort de ce monde et la naissance d’un autre portant les marques de Poutine.

Il a tiré le feu sur « le village planétaire »

L’Allemagne est un lieu sensible pour comprendre le fardeau de la guerre russe en Ukraine. Il est trop tôt de prédire ce qu'il adviendra de l'aventure russe. Mais il est évident que le chef du Kremlin a porté le coup fatal au monde construit sur les débris de l’Union soviétique.  Il y a ceux qui croient que le franchissement des chars russes les frontières internationales avec l’Ukraine a déclaré la fin de la stabilité qu’a connue le monde après la chute du mur. Ainsi, la guerre russe en Ukraine est plus dangereuse que les défis sanglants qui ont frappé le monde au cours des deux dernières décennies. Ce qu'a fait Poutine est bien plus dangereux que ce qu'a fait Oussama ben Laden lorsqu'il a transféré la guerre du terrorisme sur le sol américain et bien plus dangereux que ce qu'a fait Abou Bakr al-Baghdadi lorsqu'il est sorti de Mossoul, ouvrant la porte à l’Etat islamique et à l’expérience sanglante qui l’a suivi. L’invasion russe de l’Ukraine est même plus dangereuse que la guerre américaine en Afghanistan et en Irak. La raison est simple. La guerre de Poutine en Ukraine a ébranlé les piliers de l'ordre international. Après cette guerre, l'Europe ne sera plus ce qu'elle était, et il en est de même pour le monde entier.

Nous sommes en route vers un nouveau monde. Beaucoup parient que ce sera un monde multipolaire, soulignant que la guerre d'Ukraine n'aurait pas eu lieu sans le sentiment croissant du début de la fin de l'ère américaine. Il y a ceux qui croient que l'Amérique est devenue incapable de jouer le policier dans le monde entier et elle n'est plus en mesure de prétendre que le modèle occidental est la voie unique et obligatoire pour le progrès technologique et la lutte contre la pauvreté, après les expériences de la Chine et d'autres pays. Poutine a tiré sur les fondations « du village planétaire. »

Il est certain que la guerre en Ukraine a imposé une modification majeure à la liste des priorités occidentales. L'Amérique s'apprêtait à concentrer sa politique et ses capacités sur la maîtrise de la montée en puissance de la Chine. Le discours a commencé sérieusement que le parti communiste chinois est le concurrent le plus dangereux s’il n’est pas appelé le principal ennemi. Soudainement, les sonnettes d’alarme ont retenti dans les capitales de l’OTAN. Le danger russe frappe aux portes européennes et réveille les fantômes du vieux continent qu’il croyait avoir enterré à jamais. 

La scène a choqué les européens. Des millions de réfugiés ukrainiens sont dispersés dans les pays européens voisins. Des scènes inhabituelles que l’Europe n’a pas connues même au plus fort de la dislocation de la Yougoslavie. Le président russe est entré dans la guerre à un point qu'il ne peut pas en revenir sans réaliser un coup que l’Occident ne peut pas supporter. Poutine ne peut pas revenir en perdant et l’Ouest ne peut pas le voir victorieux. Le monde est tombé dans un grand piège. Les Européens observent avec inquiétude l’intervention forcée d’un membre permanent du conseil de sécurité dans la carte d’un pays européen indépendant. La guerre actuelle en Ukraine est bien plus dangereuse que la reprise de la Crimée par la Russie en 2014. Elle est aussi bien plus dangereuse que l'intervention militaire russe en Syrie l'année suivante.

Un monde multipolaire. Et si les sanctions occidentales sans précédent ruinaient l'économie russe? Dans ce cas, la position de la Russie régressera-t-elle, de sorte que la dualité de la rivalité américano-chinoise se perpétuera ? Poutine devra-t-il être le frère cadet de l'alliance Russie-Chine ?

Le chauffeur allemand ne veut pas qu’il gagne

D'autres questions. La guerre pourrait-elle accomplir le contraire de ce que Poutine voulait ? L'expérience sanglante de l'Ukraine conduira-t-elle au rajeunissement de l'OTAN et à l'élargissement de sa présence avec l'adhésion de la Suède et de la Finlande à ses rangs ? La Russie s'engagera-t-elle dans une course aux armements comme celle qui a épuisé l'Union soviétique ? L'Europe a changé. Les pays augmentent leurs dépenses de défense et l'Allemagne, qui avait longtemps vécu dans le cadre de l'hésitation et de la prudence, a brisé la barrière de la peur.Elle a envoyé des armes à l'Ukraine et a approuvé 100 milliards d'euros de dépenses de défense supplémentaires. Face à l'apparente générosité américaine en faveur de l'Ukraine, les Européens sont revenus à la conviction qu'ils nécessitent le général américain lorsque de grands dangers menacent l'Europe.

Je pensais à ces questions quand j'ai décidé de faire une visite nocturne de Berlin. Le chauffeur m'a demandé si j'étais un touriste et je me suis rappelé que les journalistes sont les pires touristes. Chaque fois qu'ils séjournent dans une ville, ils essaient de savoir sa douleur et le danger inhérent. Le fait qu’il est allemand et qu’il parie toujours sur le transport des touristes m’a frappé. Puisque le chauffeur est la carte de la ville, j’ai pensé de l’interroger sur le sujet pour lequel je venais.

Il s’appelle Dieter Grossmann. Il ne s'attendait pas à voir l'afflux des centaines de milliers de réfugiés européens dans son pays. Il se souvient de l'afflux des centaines de milliers de réfugiés syriens, "mais ils venaient d'une région lointaine". Peut-être il voulait dire qu'ils venaient d'un autre monde qui impose l’apparition du phénomène des réfugiés.Il a annoncé : « Nous avons eu une expérience amère. J'étais contre l'envoi d'armes allemandes à n'importe quelle partie du monde. Je ne veux pas que l'Allemagne s'implique dans des conflits. C'est assez pour elle combien elle a payé durant le siècle dernier. Mais aujourd'hui, je soutiens l'envoi d'armes en Ukraine, après avoir vu sur des écrans ce que les forces russes y font. Bien sûr, sans s'engager directement dans une confrontation militaire.»

Il a ajouté : « La vérité est que j’ai été déçu tout comme la plupart des pays européens. Je pensais que Poutine voulait récupérer la force de son pays mais à l’intérieur de ses frontières et qu'il concentrerait ses efforts sur le développement de son économie. Je crois fermement que Poutine doit perdre la guerre.  Nous ne voulons pas vivre dans un monde dirigé par des gens comme Poutine et (RecepTayyip) Erdogan. Il doit perdre pour ne pas répéter l'expérience ailleurs. Je n'étais pas favorable à une augmentation des dépenses d'armement, mais maintenant j'ai complètement changé de position.»

Dieter a annoncé qu’il « apprécie profondément l’ancienne chancelière Angela Merkel. Son long règne fut une période de stabilité et de prospérité. Elle avait une position distinguée en Europe et au niveau international, elle était honnête et bénéficiait d'un large soutien. Il était surprenant que ses fréquentes rencontres avec Poutine ne lui ont pas permis de lire ses véritables intentions. J'ai le droit d'être naïf, mais le dirigeant n'a pas le droit de l'être. L'Allemagne reste dépendante à plus de soixante pour cent du gaz russe, qui est vital pour le chauffage et l'industrie.Le sort de l'Allemagne ne doit pas être laissé entre les mains d'un homme que la guerre en Ukraine a montré qu’il est très malade et dangereux. Nous revenons au souci et les factures augmentent. Le problème de l'Allemagne est peut-être inférieur à ceux de la Pologne et des pays baltes. » Il a ajouté : «Je déteste la guerre. Nous avons payé cher. Mon père a combattu en Crimée et à Saint-Pétersbourg à l'époque de Hitler. Notre génération a longtemps souffert des accusations et de l'héritage. Nous ne voulons pas la guerre, mais je pense que l'Europe ne sera pas en sécurité si Poutine gagne. Le monde lui-même ne sera pas en sécurité. »

Il n'a pas nié l'existence d'une division dans l'opinion publique allemande sur le degré de soutien de l'Ukraine par les armes. Il a conclu : « J'ai été surpris par la ténacité dont ont fait preuve les Ukrainiens. Ils méritent un soutien. Le fait que le président Zelensky se soit dressé avec courage et compétence face au président russe et à sa machine militaire et médiatique m’a aussi étonné. »

L’image du M. le président

A quelques centaines de mètres de l'hôtel flotte un drapeau ukrainien. J'ai été surpris par la présence de photos de Poutine allongé sur le sol et d'une femme près d'elles tenant une affiche dénonçant le meurtre d'enfants et de femmes en Ukraine. À première vue, j’ai cru qu’elle est ukrainienne. Quand j'ai demandé, elle a dit qu'elle est une bénévole allemande qui agit individuellement contre "le crime qui est perpétré sur le territoire ukrainien". Interrogée sur les photos de Poutine, elle a répondu : "C'est leurs places normales à la lumière de ses actions. C'est un homme très dangereux pour le monde. Le silence signifie répéter les expériences qui ont tué des peuples entiers. »

Je ne m'attendais pas à ce qu'une femme allemande jette des photos de Poutine dans la rue pour qu’elles soient insulter par les passants. Poutine a surpris tous ceux qui ont parié sur son ingéniosité pour éviter l'implication de son pays et du monde avec lui. Comme beaucoup, je pensais qu'il déplacerait ses forces aux frontières de l'Ukraine pour semer la peur d'une guerre qui n'aurait pas lieu et qu'il apportera des manœuvres quelques gains et assurances.

Les chagrins du visiteur européen 

La nuit tomba agréablement sur la terrasse de l’hôtel face à la porte de Brandebourg. Je pensais à ce que j’ai entendu pendant la journée quand un homme assis près de moi content de regarder la porte et les passants a attiré mon attention. Quand l’air a refroidi, il a demandé un nouveau verre pour se réchauffer. Puisque le journaliste est agaçant par nature, j’ai pensé à lui poser les mêmes questions.

M. Henri fut surpris par mon initiative. Il a dit qu'il avait passé sa vie dans l'anonymat, qu'il n'avait pas vu son nom ou sa photo dans un journal et qu'il ne changerait pas ses habitudes. Puis il s'est rendu compte qu’il ne sera pas dérangé si nous partageons la conversation en tant qu’invités dans le même hôtel. «Je suis Français, dit-il, mais je suis aussi européen. J'adore Berlin et je la visite de temps à autre. Cette visite a un goût différent. Je pense que nous nous dirigeons vers de mauvais jours européens. Le problème est plus important que la hausse des prix des denrées alimentaires et des factures de chauffage. L'idée de l’Europe est sur la table. Les pays du continent se préparaient à dépenser davantage pour les efforts environnementaux, climatiques, d'éducation et d'innovation, et maintenant ils décident de dépenser davantage pour les chars, les drones et les missiles. C'est un très grand changement».

Il a ajouté : « Je n'ai jamais admiré la politique américaine. Je pense que l’Amérique ne devrait pas célébrer autant l'effondrement de l'Union soviétique, et devrait tenir compte des sentiments naturels et artificiels de la Russie. Mais elle n’a pas fait cela. C'est peut-être pour cette raison que j’ai senti de la sympathie pour Poutine. Je ne m'attendais pas à ce qu'il provoque une telle tragédie. Je pense que l'économie de son pays paiera cher son aventure. La vie des Russes deviendra plus difficile, leur pays sera en retard dans le progrès technologique, et la haine de l'Occident s'enracinera dans leur âme, ce qui est déjà présente. Nous ne parlons pas de la Corée du Nord ou de l'Iran. Nous parlons d'une grande nation qui s'appelle la Russie avec laquelle l’Europe doit coexister vue la géographie.

Il a déclaré que « le succès de Poutine dans la destruction de l'Ukraine n'est pas une victoire à long terme. Je pense que la Chine pourrait être la grande gagnante si elle continue à gérer sa position sur la crise sans se polariser. Poutine aurait dû réfléchir attentivement aux raisons pour lesquelles la Chine n'a pas tenté de reprendre Taiwan par la force. Corona a épuisé le monde, et maintenant la guerre en Ukraine aggrave ses tragédies».

Il a conclu : « Je suis pessimiste car les beaux jours européens sont peut-être révolus. Il ne faut pas oublier que pendant que nous parlons au balcon d'un bel hôtel, une mère ukrainienne pleure son fils ou sa maison. Une mère russe a reçu le corps de son fils, un soldat revenant d'Ukraine, dans un cercueil. Ces scènes vont changer l'Europe et le monde».

Comme il est difficile de dormir près de l'endroit où s'est effondré le mur de Berlin. Il est encore plus difficile de prédire si la guerre russe mènera à un mur qui divisera l’Ukraine comme le précédent l’a fait en Allemagne. S’il est vrai que l’Ouest a pris une décision cruciale d’empêcher Poutine de gagner sa guerre actuelle, nous paieront sûrement le prix de l’épuisement accéléré en Ukrainistan.