Relations algéro-marocaines : La course aux Gazoducs est lancée

Des rapports de forces économiques et diplomatiques entremêlés
Le Gazoduc Maroc-Nigéria, bientôt une réalité ?

*Depuis que l’Algérie a décidé de ne pas reconduire le contrat du gazoduc passant par le Maroc, sur fond de rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, le projet de gazoduc Maroc-Nigéria connait un regain d’intérêt mais qui irrite Alger.

*De ce fait, le projet de gazoduc Maroc-Nigéria (ralliant le Nigéria au Maroc en traversant 14 pays) pourrait devenir une référence de la coopération Sud-Sud, tant au niveau économique que politique.

L’Algérie, produit environ 130 milliards de mètres cubes de gaz en 2021, selon les données officielles. Elle est le premier exportateur de gaz africain. Ses principaux clients sont l'Espagne, le Portugal, la France mais également le Maroc. Plus de 97% du gaz consommé par les Marocains provient de l'Algérie.

Mais depuis que l’Algérie a décidé de ne pas reconduire le contrat du gazoduc passant par le Maroc, sur fond de rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, les livraisons de gaz algérien à l'Espagne se font désormais exclusivement via le gazoduc sous-marin Medgaz lancé en 2011. Ce gazoduc qui passe par la Méditerranée évite le territoire marocain.

Depuis 1996, l'Algérie expédiait vers l'Espagne et le Portugal environ 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an via le GME. En contrepartie du transit du gazoduc, Rabat recevait annuellement près d'un milliard de m3 de gaz naturel, ce qui représente 97% de ses besoins.

 

Tensions entre l'Algérie et le Maroc



La moitié des droits de passage étaient payés en nature, l'autre moitié est du gaz acheté à un prix avantageux, selon des experts du secteur.

Le gaz algérien alimente au Maroc deux centrales thermo-électriques à Tahaddart (nord) et Aïn Beni Mathar (est) à hauteur de quelque 700 millions de M3 par an. La fin du transit du gaz algérien sur le territoire a également des conséquences financières pour le royaume marocain. Ainsi, la redevance du transit de gaz algérien sur le territoire marocain  rapportait chaque année à Rabat l'équivalent de 50 millions de dollars  perçus en nature.


Minimiser l’impact

Cependant, les autorités marocaines qui essaient de minimiser l'impact de la décision algérienne se sont tournées notamment vers l'Espagne pour acheter du gaz algérien. Il n’empêche, le Maroc avait envisagé depuis longtemps une autre alternative à savoir construire un gazoduc avec le Nigéria pouvant non seulement réduire la dépendance du Royaume chérifien envers l’Algérie mais aussi permettre une incursion sur le marché européen qui gagnerait aussi à élargir le panel de ses fournisseurs classiques en gaz à savoir la Russie, le Norvège et l’Algérie. Il est à noter que le Nigéria est le 22ème producteur mondial de gaz, 5ème exportateur dans le monde et premier en Afrique.

De ce fait, le projet de gazoduc Maroc-Nigéria (ralliant le Nigéria au Maroc en traversant 14 pays) pourrait devenir une référence de la coopération Sud-Sud, tant au niveau économique que politique. Il permettrait de connecter les ressources gazières nigérianes aux pays de l’Afrique de l’Ouest et au Maroc pour desservir l’Europe par la suite.

 

Cette initiative a irrité les algériens et illustre la concurrence entre l’Algérie et le Maroc pour asseoir une sphère d’influence en Europe et dans la région nord-africaine. Elle démontre aussi que le Nigeria joue un rôle de leader dans la région et que le développement énergétique de la région en dépend. Notons que la découverte récente de gaz dans la province de l’Oriental marocain pourrait aussi jouer en faveur du Maroc, puisque le Nigéria aurait encore plus intérêt à soutenir le gazoduc Maroc-Nigéria du fait de son besoin en gaz.

Mais l’Algérie qui ne voit pas d’un bon œil le projet Maroc-Nigeria lequel pourrait concurrencer son gazoduc déjà existant et qui approvisionne  l’Europe via l’Espagne, dispose également d’un projet d’envergure, le fameux Gazoduc Nigéria -Algérie qui, face aux risques sécuritaires de la région, n’a  pas encore réussi à obtenir l’appui des bailleurs de fonds.

A cet effet, l’Algérie et le Nigéria ont discuté de la construction d'un gazoduc reliant les deux pays africains, en plus du Niger, au continent européen.

Sur ce sujet sensible, l’Algérie est manifestement sous une pression accentuée par le revirement des alliances, étant donné que Madrid s’aligne désormais sur le point de vue marocain dans le vieux dossier du Sahara. En septembre dernier, le ministre nigérian de l'Énergie a révélé que le gouvernement de son pays a commencé à mettre en œuvre la construction d'un gazoduc pour transporter le gaz vers l'Algérie, qui à son tour le transportera ultérieurement vers les pays européens. L’analyste et expert en hydrocarbures, Imed Derouiche rappelle qu’une étude a été initiée par la Commission de la CEDEAO, sur recommandation des chefs d’Etats et de Gouvernement africains, l’extension du réseau de gazoduc de l’Afrique de l’Ouest s’était avérée «concluante étant donné la demande manifeste dans la région pour le gaz naturel en tant qu’énergie nécessaire pour production d’électricité».

Il a, à cet effet, souligné qu’il existe déjà deux gazoducs dans la zone Afrique du Nord-Ouest, le «West AfricanGas Pipeline», qui relie le Nigéria au Ghana, en passant par le Bénin et le Togo, et le gazoduc Maghreb-Europe «Pedro Duran Farell» qui relie l’Algérie à l’Europe via l’Espagne (Cordoue) en passant par le Détroit de Gibraltar et le Maroc. Imed Derouiche a indiqué à La «Majalla»  que le projet de gazoduc Maroc-Nigéria devrait relier «le West Africain Gas Pipeline qui impliquerait la plupart des pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest devrait mesurer environ 5 660 kilomètres de long et longerait la côte Ouest Africaine en traversant ainsi 14 pays à savoir le Bénin, le Nigéria, le Ghana,  le Togo,  la Côte d’Ivoire, le Liberia, la Guinée, la Sierra Leone, la Guinée Bissau, la Gambie, le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc».

Mais il souligne que parmi les facteurs qui font que ce projet est à risque, figure son coût qui s’élèverait à plus de 25 milliards de dollars. «Des banques internationales de développement devront être sollicitées afin d’obtenir les financements du projet, pour accompagner le Nigéria et le Maroc dans ce projet colossal mais qui buteraient sur de nombreux problèmes tels que le nombre de pays impliqués avec des législations différentes difficiles à surmonter». «De même pour Alger qui dispose également d’un projet d’envergure, le fameux Gazoduc Nigéria-Algérie qui, face aux risques sécuritaires de la région, n’a  pas encore réussi à obtenir l’appui des bailleurs de fonds», indique-t-il.