La violence intercommunautaire domine les rues soudanaises

Le Soudan connaîtra-t-il jamais la paix ?
Les mobilisations soudanaises contre le régime militaire continuent…

* Au Soudan, on a l'impression que 2019 est de retour.

* Les Soudanais réclamant la démocratie ont pu maintenir des manifestations hebdomadaires depuis Octobre 2021 pour exprimer leur opposition

* Il est évident que la guerre russo-ukrainienne a affecté la plupart des pays africains, qu’en est -il alors d’un pays qui lutte déjà contre ses crises continues ?

 

Trois ans après le renversement d’Omar Al-Bachir et le Soudan est toujours plongé dans l’instabilité. Il passe d’un coup d’État militaire à un autre et les Soudanais appelant à la démocratie maintiennent leur résistance plus que jamais.

La capitale a connu beaucoup de manifestations depuis que le chef militaire, Abdel Fattah al-Burhan a lancé une prise de pouvoir en octobre dernier ce qui a fait dérailler la transition vers un régime civil.

Des manifestations dans tout le pays

Les manifestants continuent de descendre dans les rues pour s’opposer au régime militaire et tenter de se rapprocher du palais présidentiel sous les tirs de grenades lacrymogènes des forces de sécurités.

En parallèle, le Soudan souffre aussi des affrontements tribaux meurtriers dans l’Etat du Nil Bleu où au moins 65 personnes sont mortes et des centaines blessées. Les autorités ont déployé les Forces de soutien rapide militaires et paramilitaires pour apporter la stabilité dans la région. Ils ont également imposé un couvre-feu nocturne et interdit les rassemblements dans les villes de Roseires et d'Al-Damazin, la capitale de l'État, où les affrontements ont eu lieu.

Alors que les membres de la tribu haoussa trouvent que la violence a éclaté après que les Birtas ont rejeté une demande haoussa de créer une«autorité civile pour superviser l'accès à la terre», les membres de la tribu Birta ont déclaré que la tribu répondait à une «violation» de ses terres par les Haoussas.

Le coup d’Etat organisé par al Burhan a favorisé l’augmentation des violences tribales vu le vide sécuritaire établi dans un pays habitué à des affrontements brutaux à cause de la terre, l’eau... 

La question qui se pose dans ce contexte est alors :

Qu’est-ce qui a mené à cette instabilité politique ?

Omar Al-Bachir a pris le pouvoir suite à un coup d'État militaire en 1989 et a dirigé le Soudan pendant les 30 années suivantes.Après le renversement de son régime, un conseil militaire de transition a pris control ce qui signifia que le pouvoir militaire n’a pas fini et de même pour la révolution. Suite au massacre de Khartoum en 2019, le conseil militaire a accepté de partager le pouvoir avec les manifestants pro-démocratie. Il a conclu un accord avec un groupe représentant les manifestants, c’est les Forces de la liberté et du changement. Ils ont accepté de partager le pouvoir pendant 39 mois dans un nouveau gouvernement de transition, puis d'organiser des élections en 2023.

Ils avaient tous deux des sièges dans un comité mixte appelé le Conseil souverain dirigé par le général Abdul Fattah al Burhan. Il y avait aussi un cabinet civil dirigé par le Premier ministre Abdullah Hamdok. Cependant, cette transition a déraillé lorsque le général a décidé de prendre le pouvoir. Il a dissous le Conseil Souverain, a chassé le Premier ministre et a déclaré l'état d'urgence.

Al-Burhan a décidé de renverser la situation contre tout le monde quatre semaines avant qu’il fût censé céder sa place à un civil. L'armée n'a jamais voulu partager le pouvoir avec les civils. En fait, les deux n'étaient jamais d'accord sur leurs buts et leurs visions pour le futur du Soudan.

Les généraux, dont le numéro deux de Burhan, le général Hemeti, ont pris le pouvoir de peur que si des civils prenaient le pouvoir, les chefs militaires seraient enfin tenus responsables des atrocités incontrôlées remontant au génocide du Darfour jusqu'au massacre du 3 juin 2019. Mais leur peur ne les pas les empêcher de déchaîner une violence brutale contre les civils.

Depuis octobre 2021, les Soudanais descendent dans la rue dans différentes régions du Soudan pour s'opposer au régime militaire et appeler à un pouvoir civil qui mettra fin à la crise humanitaire actuelle.

Situation économique

Le coup d'État militaire a aggravé la longue crise économique dans le pays qui a déclenché des troubles intercommunautaires dans des régions du pays. Le Soudan était en passe d'obtenir 50 millions de dollars d'allégement de sa dette. Il y avait aussi des promesses d'encore plus d'aide internationale. Cependant, la plus grande partie de cela était liée à la transition démocratique du Soudan, et maintenant cela est mis en doute, tout comme l'argent.

Il n'y a aucune chance par exemple que les États-Unis, l'Union européenne, la Banque mondiale accepteront la défaite de la transition démocratique et décideront d’aider le Soudan financièrement.

Au Soudan, on a l'impression que 2019 est de retour.

Pays dans un abîme

Le Soudan a connu beaucoup de guerres civiles depuis son indépendance, en plus du manque d’unité, et l’implication de plusieurs superpuissances. Ainsi, il est évident de mentionner l’intervention étrangère.

Le Soudan a été toujours contrôlé par des forces étrangères commençant par l’empire britannique qui a divisé le pays en deux territoires, le nord où il a modernisé les écoles et a encouragé l’islam, et le sud où les forces britanniques ont distribué le pouvoir entre les chefs tribaux, et les missionnaires chrétiens dirigeaient le système éducatif. Cela nous mène à constater que les tensions socio-économiques ont commencé depuis le tournant du 20ème siècle. Vu son importance géopolitique, le pays a aussi formé une scène pour l’injection des armes des superpuissances mondiales ce qui a aggravé les tensions ethniques et religieuses. Durant la guerre froide, les Etats Unis et l’Union soviétique ont aussi intervenu dans le Soudan en déclenchant des guerres à travers des mandataires locaux.

Le Général Abdel Fattah Al-Burhan (Getty) 

L’Union Africaine

La position de l’union africaine est claire envers la situation au Soudan. Elle a annoncé en 2019 la suspension du Soudan de toutes ses activités«jusqu'à la restauration effective de l'Autorité de transition dirigée par des civils». Elle «condamne fermement la prise du pouvoir par l'armée soudanaise (...) et la dissolution du Gouvernement de Transition, et rejette totalement le changement anticonstitutionnel de gouvernement, qualifié d'inacceptable et d'affront aux valeurs partagées et aux normes démocratiques de l'UA».

 

Les affrontements tribaux

Nous avons précédemment mentionné les tensions internes qui ont toujours eu un impact sur la situation économique et sociale du Soudan. Récemment, les affrontements tribaux ont éclaté dans plusieurs régions soudanaises notamment dans l’Etat du Nil Bleu, frontalier de l’Ethiopie. Cela nous mène à questionner qu’est ce qui mène à ces mauvaises relations entre les tribus.

Gillian Musk, une analyste du Soudan, présidente de société pour l'étude des Soudans, Royaume-Uni, a déclaré que beaucoup de gens associent l'instabilité actuelle au gouvernement, et que la force militaire veut les attiser. Il convient peut-être au régime d'avoir une instabilité politique et sociale. Cela pousse les Soudanais à se sentir en insécurité et à penser que se tourner vers l'armée est une nécessité, mais cela les empêche également de se mobiliser contre le manque de démocratie en appelant aux droits de l'homme, à la justice, à la paix, et à toutes les demandes de la révolution de l’année 2019. Le régime militaire pourrait ne pas vouloir régler la question, donc la tension pourrait s'étendre à différentes parties du Soudan.

C’est une phase où se façonnent les relations entre les élites politiques et les dirigeants locaux eux-mêmes. Etant donné qu'après le coup d'État, il y a eu une large politisation des dirigeants locaux, ainsi le conflit saute d'un endroit à un autre à cause de la concurrence du pouvoir et de la façon de dessiner l'avenir du Soudan. Ce qui se passe actuellement au Soudan n'est pas un cycle normal de violence tribale traditionnelle, mais les forces du régime militaire y jouent un rôle essentiel. Le basculement des rapports de force après Al Bachir a poussé les élites des groupes à se disputer sur le pouvoir et les ressources.

Les manifestants pro-démocratie

Les soudanais réclamant la démocratie ont pu maintenir des manifestations hebdomadaires depuis Octobre 2021 pour exprimer leur refus. Cette longévité et cette capacité de maintenir une manifestation pour une telle durée montrent qu’il y a un grand soutien pour la démocratie. Les manifestants essayent toujours d’être unis malgré les divisions qui peuvent apparaître contrairement à la politique de division aperçue chez les élites militaires.

La guerre en Ukraine durcit la situation au Soudan

Il est évident que la guerre russo-ukrainienne a affecté la plupart des pays africains, qu’en est -il alors d’un pays qui lutte déjà contre ses crises continues ? Beaucoup de facteurs économiques pourraient également restreindre la portée de la coopération russo-soudanaise. La situation alimentaire actuelle au Soudan pourrait plonger 20 millions de Soudanais dans l'insécurité alimentaire étant donné que le pays importe plus d'un tiers de son blé (86 à 87% de ses importations) de la Russie et de l’Ukraine. De plus, l'impact de la guerre, du coup d'État et des mauvaises récoltes aggravent la situation.

La hausse des prix des denrées alimentaires a déclenché des protestations contre Burhan et Hemeti, tout comme ils l'ont fait contre le président qui a gouverné pour 30 ans, Omar al-Bachir en 2019.En outre, les sentiments opposant à la Russie pourraient augmenter si la dernière ne fournit pas de blé supplémentaire au Soudan. Jusqu'à 250 entreprises soudanaises contrôlées par l'armée qui ont des relations avec la Russie pourraient faire face à des sanctions secondaires.

Les exportations de la Russie ont entre-temps été gelées par des sanctions internationales radicales, limitant l'approvisionnement mondial en denrées alimentaires de base telles que le blé, l'orge et le maïs ainsi que les engrais

Une paix inaccessible ?

Suite à la présentation de la situation économique, sociale et politique actuelle du Soudan. Il apparaît clairement qu'aucun citoyen soudanais ne détient pas la clé de la paix et de la stabilité du pays. Seul le régime militaire peut mettre fin aux atrocités continues exercées contre les Soudanais. En plus du virus corona qui a pesé sur le pays en souffrance, la guerre en Ukraine aggrave la crise économique et humanitaire.Cependant, parvenir à la paix et à la démocratie n'est pas un chemin facile, ce qui pousse le peuple à constater que la division peut toujours frapper à la porte, mais dans l'unité et la connaissance, tout peut être réalisé.

C’est ce que le peuple soudanais essaye de réaliser aujourd’hui. Malgré l’augmentation des affrontements tribaux et les enjeux quotidiens, les Soudanais tentent de se ressembler autour de leur objectif commun, celui de l’Etat civil et démocratique.

La situation nous pousse à reconnaître que pendant les guerres politiques et économiques, qu'elles soient froides ou chaudes, seul le peuple paie le prix fort.