Économiste guinéen : La parité dollar/euro touche la zone CFA, mais pas que

Chute de l'Euro : l'Afrique devrait-elle s'inquiéter ?
L’économiste guinéen, Elhadj Madiou Kouadio

* Aucune monnaie africaine n’est une «monnaie forte», à savoir qu’elle sert aux échanges entre deux pays.

* La contrebande reste, malgré son caractère informel, une manière de contourner la dépendance à ces devises.

* Les pays de la zone du franc CFA, indexé directement sur l'euro, vont subir, les mêmes effets que connait la zone euro, essentiellement, l’inflation et la perte d'attractivité.

* Les pays de la zone du franc CFA, n’exportent que de la matière première, dont les recettes ne suffisent pas à subvenir aux besoins du pays.

En un an, l’euro et son sous-produit le franc CFA ont perdu 19% de leur valeur face au dollar. Dépréciation à la saveur d’une dévaluation : hausse mécanique des revenus d’exportations, mais alourdissement de la dette externe et des importations…

Depuis le 12 juillet, l’euro vaut environ un dollar, et est même brièvement passé sous cette barre le lendemain. Une dépréciation inédite depuis 2002, qui s’accompagne d’inflation et de perte d’attractivité pour la zone.

Afin de comprendre les répercussions de cette nouvelle situation, La «Majalla» a interviewé l’économiste guinéen, basé à Bruxelles, Elhadj Madiou Kouadio,

* Quelles sont les conséquences de la chute de l’euro face au dollar, au point d’être à la même valeur, sur l’économie des pays africains ?

- Vous avez bien fait de poser la question concernant les pays africains, et non le continent dans sa totalité, car chaque pays est un cas à part.

Il faut noter qu’aucune monnaie africaine n’est une «monnaie forte», à savoir qu’elle sert aux échanges entre deux pays. Hormis le franc CFA, que partagent quatorze pays, tout le commerce interétatique se fait par le biais d’une monnaie forte, le dollar, et l’euro en second lieu.

A ce niveau, j’aime préciser deux choses :

Premièrement : Il est vrai que le franc CFA, concerne quatorze pays, mais ceci n’en fait pas une «monnaie forte», essentiellement du fait qu’il reste un «auxiliaire» de l’eau.

Deuxièmement : La contrebande reste, malgré son caractère informel, une manière de contourner la dépendance à ces devises (dollar / euro). Les contrebandiers de carburants, ou de produits alimentaires, utilisent les monnaies locales, passent par le troc, dans le but de réduire le cout, et gagner du temps.

 

Chute de l'Euro : l'Afrique devrait-elle s'inquiéter ?

* Vous voulez dire, que les contrebandiers servent mieux les économies nationales, que les pouvoirs en place ?

- Pas exactement, ou du moins, ils ne le font pas d’une manière intentionnée. Néanmoins, en délaissant l’euro et le dollar, ils servent, parfois, l’économie d’un tel pays, mais tout en préjudice à un autre. La contrebande de carburant entre deux pays limitrophes, qui se fait dans l’une ou de l’autre des monnaies, sert le pays importateur, qui honore une part non-négligeable de sa facture sans débourser un dollar ou un euro. Par contre le pays exportateur, qui a intérêt à exporter son carburant contre des devises, le fait contre l’une ou l’autre des monnaies locales. Encore pire, si la marchandise est subventionnée. L’hémorragie serait plus forte.

Tout ceci, dénote de la fragilité des monnaies locales.

Les monnaies africaines vont subir cette parité ?

D’une manière indirecte, d’abord. Les économies africaines sont viscéralement liées aux devises étrangères. La chute de l’euro, constitue le prélude d’une crise économique qui commence à toucher l’Europe.

Un grand nombre de pays africains commercent d’une manière significative avec les pays de l’Union Européennes. Les Investissement Étrangères Directes (IED), émanant du «Vieux Continent»,vont connaitre une baisse, sans oublier les aides.

D’une manière plus directe, les pays de la zone du franc CFA, indexé directement sur l'euro, vont subir, les mêmes effets que connait la zone euro, essentiellement, l’inflation et la perte d'attractivité.

Tout simplement, avec un euro plus faible qu’avant, les importations des pays de la zone du franc CFA, qui se font en dollar, pèseront plus lourd sur des économies déjà affaiblies par la crise du Covid 19, et sans nulle exagération, sont pris à la gorge, avec la crise ukrainienne, et la hausse (en dollar) des prix des produits alimentaires, essentiellement.

* De graves conséquences, alors ?

- Les méfaits de la parité entre le dollar et l’euro, sur les pays de la zone du franc CFA, émanent plus de la faiblesse, pour ne pas dire la fragilité des économies concernées, plus que par l’effet en soi, qu’on ne peut négliger.

Une soixantaine d’années après la vague des indépendances, l’autosuffisance alimentaire, reste,pour la majorité écrasante des pays africains, un slogan que les politiciens utilisent lors des meetings politiques.

Encore plus, le tissu, aussi bien industriel qu’agricole, est dans la majorité écrasante des pays africains, est fragile, et même délabrée.

Sans oublier la sécheresse, et la menace de la famine, qui menace environ vingt millions de personnes dans le continent.

* Généralement, une baisse de la valeur de la monnaie, booste de facto, les exportations.

- Ceci en théorie. Mais il faut avoir une marchandise ou un service, que la baisse de la valeur de la monnaie peut rendre plus compétitif.

D’une manière générale, les pays de la zone du franc CFA, n’exportent que de la matière première, dont les recettes ne suffisent pas à subvenir aux besoins du pays.

Une chose plus dangereuse, les crédits contractés en dollar, vont coûter plus cher.

* Concrètement, que faire ?

La dépréciation de l’euro ravive les débats sur le franc CFA, que ses critiques qualifient de monnaie coloniale. Certains proposent d’indexer le franc CFA sur un panier de devises plus large, incluant notamment le dollar, pour réduire la dépendance unique vis-à-vis de l’euro et du Vieux Continent. Ils arguent que les échanges ne se font pas qu’avec la zone euro, et que le dollar reste la principale valeur refuge à l’échelle mondiale.