2022, l'année de la course à l'énergie

Impuissance européenne et faillite morale
1. Certains pays européens s'opposent à la fixation d'un plafond sur le prix du gaz russe. (Shutterstock)

En avril 2020, les médias au niveau mondial, ont puisé tout le vocabulaire du dictionnaire de l'étonnement, pour expliquer – pour la première fois de l'histoire – comment le prix du pétrole a chuté jusqu'à être nul.

Un prix de pétrole nul en 2020, veut dire que ses producteurs sont prêts à assumer le coût de la production pour s’en débarrasser. Sachant que les réservoirs de stockage, avec une capacité de 76 millions de barils, étaient remplis à 72 %. De nos jours, les médias déversent des flots de lamentations, regrettant les années d'énergie abondante et bon marché, la rareté menaçante de l'énergie, l'hiver rigoureux menaçant, ainsi que les économies tremblantes, face aux dangers qui les assiègent de toutes parts. Parmi toutes les menaces qui pèsent sur les économies occidentales, la sécurité énergétique reste en tête de liste des préoccupations. Le concept s'est élargi pour inclure l'importance de la durabilité, la nécessité de diversifier les sources, et assurer la sécurité des voies et des moyens d’acheminement, sous toutes leurs formes. Ainsi que la sensibilité en cas de recours d’un producteur ou un transporteur à la politisation de cette marchandise, et s'en servir comme carte de pression sur l'Europe.

 

Les chauves-souris de la mémoire européennes

Deux siècles et dix ans plus tard, l'Europe se rappelle - en toile de fond - le spectre d'une Europe gelée à cause de l'énergie, le souvenir de la défaite de l'armée du célèbre général français Napoléon Bonaparte dans la vaste Russie à cause du froid. La BBC a publié (13 juin 2022): «À cette époque, en 1812, Napoléon Bonaparte et sa grande armée, qui comptait 600.000 hommes, envahirent la Russie, mais l'armée française fut forcée de battre en retraite après la mort de plus de 400.000 de ses soldats. La plupart ont péri à cause du froid et de la faim». La relation entre climat et civilisation (comprendre entre énergie et civilisation), a constitué à maintes fois, un prétexte pour politiser et présenter une vision raciste, prétendant que l'Occident constitue le lieu approprié – à cause de son climat – pour constituer le générateur en puissance de la civilisation. Alors que l’énergie a constitué le facteur occulté intentionnellement, par excellence, à travers le récit de l'ascension occidentale, à commencer par l'énergie et le moteur à combustion, jusqu'à des dizaines de milliers de produits qui – sans pétrole – la plupart, n'auraient pas été mentionnés dans l'histoire de la chimie organique. Chose que confirme la vision de la «course à bout de souffle» derrière l'énergie des deux côtés de l'Atlantique, qui constitue un partenaire actif de la civilisation du XXe siècle et au-delà. La guerre d'Ukraine est venue mettre à nu le narcissisme européen et pousser les teneurs du monopole de la civilisation à lancer des cris de détresse, envers les producteurs d'énergie pour sauver le «paradis de la modernité occidentale» du «général Froid» !

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pétrole – et ensuite le gaz – ont constitué un des plus importants apports au succès occidental, qui a reconnu l'importance de toutes les composantes du «lingot de progrès», tout en omettant les sources d'énergie : Le capital, la main-d'œuvre, l'innovation, les matières premières non-pétrolières, la science de la gestion et l'économie de la concurrence, etc. La guerre d'Ukraine et ses possibles répercussions sur le «paradis européen», que les porteurs de l'étendard de la prédication de son unicité, ont longtemps ignoré sa dimension complexe, fruit de facteurs majeurs, dont – sans aucun doute – l’approvisionnement en énergie, converti en raison d’existence, et pas seulement un élément important de la grande construction économique.

La pénurie de gaz russe a entraîné une hausse des prix de l'énergie en Europe.

Pipelines et aussi artères vitales

Les décennies qui ont suivi l'effondrement de l'Union soviétique, à partir des années 1990, ont été des années de grande prospérité économique, portées par des facteurs au premier rang, une expansion sans précédent – en termes d'ampleur et de rythme – de la libre circulation des marchandises, des capitaux et des idées dans diverses parties du monde, avec un souci exagéré de qu'on appelait : le «péril islamique». L'Europe glissait de manière séduisante vers une dépendance excessive du gaz russe. Au blocage des relations russo-atlantiques, à partir de 2014, la décision de la Russie d'occuper la péninsule de Crimée a constitué le premier coup de feu dans une bataille mondiale dans laquelle l'approvisionnement en énergie constituerait le «talon d'Achille» le plus dangereux, qui a converti l'intense panique (officielle et populaire), à savoir l'idée de les sevrer du gaz russe, en une leçon concernant le devoir de s’avouer que les producteurs de pétrole et de gaz, constituent des acteurs incontournables sur l'échiquier mondial, et que la possibilité – juste une possibilité – de tourner la page de longues décennies d’un carburant relativement bon marché et abondant, peut constituer une rude épreuve pour l’ordre économique mondial.

La première décennie du XXIe siècle s'est achevée sur une grande surprise, à savoir le rapport publié par l'US Geological Survey en 2010, qui révèle l'existence de 3455 milliards de mètres cubes de gaz et de 1,7 milliard de barils de pétrole en Méditerranée orientale, avec une valeur comprise entre 700 et 3.000 milliards de dollars, selon les fluctuations des prix du brut. Au cours des années précédant la guerre d'Ukraine, le gaz de la Méditerranée orientale faisait monter la température des tensions politiques entre les pays de la région, puis l'Europe - après les répercussions de la guerre d'Ukraine sur les importations de gaz de Russie - y voyait une source alternative possible à son approvisionnement en gaz russe. À partir de 2013, lorsque le président égyptien par intérim Adly Mansour a signé un accord égypto-chypriote pour délimiter la zone économique maritime des deux pays, le gaz naturel a joué un rôle majeur dans la définition des formes d'alliances, d'alignements et des projets de coopération, et même pousser les deux prétendants au droit de sa possession, son extraction, et son acheminement au bord de la guerre.

Depuis la création du «Forum du gaz de la Méditerranée orientale» en 2019, les deux fronts se battent pour déterminer la voie future du gaz vers l'Europe, avec notamment des évolutions contradictoires : Une volonté de se débarrasser du gaz et du pétrole, russes, et une autre internationale qui tend à augmenter la part des énergies nouvelles et renouvelables dans la consommation mondiale, pour des raisons environnementales. L'Occident est revenu à l'exploitation des centrales nucléaires, qu’il avait fermées, et au charbon aussi !!

Actuellement, les gazoducs sont devenus des artères vitales.

 

La grande ambition turque

Dans le cadre de compétitions acharnées pour combler le vide laissé par le gaz russe, la Turquie s'est distinguée comme un acteur influent, cherchant à perturber tous les plans du «Forum du gaz de la Méditerranée». Ce Forum a exclu la Turquie à sa création, qui a riposté en procédant au traçage de ses zones économiques. Chose qui permet à ce pays de disposer d’un Vito face aux parcours possibles de l’exportation du gaz vers l’Europe. Plusieurs pays de l'Est de la Méditerranée ont rejeté la carte issue de l’accord signé par la Turquie avec la Libye, qui délimite sa zone économique. En plus des réserves officielles de l'Union européenne, concernant l’accord avec le gouvernement libyen dirigé par Abdel Hamid Dbeibah. Situation qui a poussé les relations avec les pays du forum dans une impasse.

Face aux projets des membres du forum de construire des gazoducs pour acheminer le gaz, la Turquie a adopté une double stratégie : User de son influence en Libye pour parrainer un projet ambitieux d'acheminer une partie du gaz nigérian vers l'Europe à travers plusieurs pays jusqu'aux côtes libyennes, et manœuvrer pour devenir un centre régional d'exportation de gaz vers l'Europe à partir de plusieurs pays voisins. Chose qui prive les pays de l'Est de la Méditerranée d'une opportunité historique de disposer d’importants dividendes, dans un marché immense et géographiquement dense. Face à l'impasse des projets de gazoducs, l'Égypte, grâce à ses capacités uniques de liquéfaction du gaz, et une plaque tournante régionale pour les exportations de gaz vers l'Europe. La liste des pays que la Turquie cherche à inclure, pour devenir un point focal d’un système multilatéral qui les inclut, comprend : l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, l'Iran et l'Irak, en plus de la Russie. La Turquie considère que ses chances vont grandir avec le temps, car elle dispose d'un ensemble de gazoducs en fonction, à l’exemple du groupe de lignes de transport de gaz qui fonctionnent déjà, telles que le gazoduc trans-adriatique (Tap), le gazoduc transanatolien (Tanap), et le turkstream. L’acheminement du gaz nécessite des infrastructures. Reste que l'Europe ne peut se permettre d’attendre. Situation qui fait de la Turquie un intérimaire probable.

Un sommet des dirigeants européens en octobre 2022 pour discuter de la crise énergétique (Getty Images)

Brisons les règles !

L'une des scènes tentantes de contemplation et d'analyse du marathon mondial – l’Ouest en particulier – derrière les ressources énergétiques, est ce grand débat mondial concernant la «violation des règles» - dans son sens le plus large – à l’instar du discours public dans de nombreuses régions du monde, totalement imbibés d'accusations fortuites à un partenaire qui a enfreint les règles. L'accusation implique une revendication, explicite ou implicite, de «monopoliser les normes». Après des décennies de fascination occidentale face à l’abandon de l'énergie nucléaire, dans le but d'éviter ses dangers, de nombreuses capitales - dont les plus importantes sont Berlin et Tokyo - ont décidé de renoncer au sacrifice. Par exemple, le Premier ministre japonais Fumi Kishida, qui a décidé de faire redémarrer 9 réacteurs nucléaires, dans le but d’apaiser les craintes, face à d'une éventuelle crise énergétique. En Allemagne, il se déroule un débat houleux concernant une volonté officielle de reporter la décision de se passer de l'énergie nucléaire, en raison de la crise énergétique qui a résulté de la guerre en Ukraine.

Sur une autre scène de la quête occidentale de vouloir «dicter», vient la décision de l'OPEP+, en octobre 2022, de réduire la production de pétrole, qui a constitué un autre chapitre de répercussions plus larges du différend entre Washington et l'OPEP+. Alors que les pays qui ont longtemps brandi le slogan de l’interdiction de la «politisation» du commerce de l'énergie, ont poussé certaines de ses pratiques loin de l’adhésion aux règles du commerce mondial, considérant – implicitement - que l'une des conditions objectives de la reprise économique mondiale, réside dans la fixation d'un prix du pétrole garantissant au citoyen occidental un prix convenable pour le carburant de sa voiture !

Avec une inflation mondiale sans précédent, les pays occidentaux, l'Amérique en tête, ont cherché à faire pression sur l'organisation qui comprend les producteurs de pétrole pour fournir à l'économie mondiale du carburant bon marché quelles que soient les règles de l'offre et de la demande. Chose qui s'est passée en 2020 lorsque le prix pétrole a chuté à zéro, avec des répercussions sur les économies des pays producteurs du pétrole, et n'a pas été vue comme une crise économique qui appelle les consommateurs de pétrole à intervenir pour faire quelque chose !!

Dans le cadre de nombreuses pratiques politisées, des millions de tonnes de pétrole ont été vendues à partir des réserves stratégiques de plusieurs pays pour faire baisser les prix du pétrole. En réalité, ces ventes ont rapporté d'énormes profits pour les vendeurs, car les stocks ont été achetés à des prix bien inférieurs au prix du pétrole au moment de la vente, ce qui fait que beaucoup s'interrogent à voix basse, concernant la vérité de l'objectif que toutes ces actions. Du moment où les deux alliés occidentaux, à savoir, l'Amérique et la Norvège ont commencé à fournir du gaz naturel à l'Europe, on a constaté de sévères accusations de chantage aux Européens, alors qu'ils étaient dans une épreuve historique. Les prix du gaz américain et norvégien exportés vers l'Europe, constituent un gros point d'interrogation concernant la relation entre alliés.

Sur fond de scène d'horreur de l'hiver rampant, l'Occident – des deux côtés de l'Atlantique – s'affairait à composer des odes d'éloges narcissiques à sa civilisation singulière. Dans des déclarations controversées (octobre 2022), Josep Borrell, haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a déclaré, dans un discours qu'il a prononcé à l’inauguration de l'Académie diplomatique européenne, que «l'Europe est un jardin, nous avons construit un jardin, la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale, que l'humanité ait pu faire. Mais que le reste du monde n'est pas tout à fait un jardin... La majeure partie du reste du monde est une jungle», avant d’ajouter que «les jungles peuvent envahir le jardin, et les jardiniers doivent en prendre soin. Reste qu’ils ne protégeront pas le jardin en construisant des clôtures. Un beau petit jardin entouré de hauts murs pour empêcher les buissons ne sera pas une solution, car les buissons disposent d’une capacité de croissance énorme, et les murs, quelle que soit leur hauteur, ne pourront pas protéger le jardin. Les jardiniers doivent aller dans la brousse, les Européens doivent s'impliquer davantage avec le reste du monde, sinon le reste du monde envahira l'Europe».

Quelques semaines plus tard, une riposte du président ougandais Yoweri Museveni, qui mérite toute l’attention (9 novembre 2022, rapport de l'Agence France-Presse) : face à une rhétorique occidentale mêlant condescendance, indifférence et contradiction, le président ougandais accuse l'Europe d'adopter «un double standard honteux» et d’être «hypocrite» à l’encontre de l’Afrique, concernant les changements climatiques et les politiques énergétiques, dans un billet du blog publié lors de la conférence «COP27 Sharm El-Sheikh». Museveni a notamment critiqué la réouverture des centrales électriques au charbon, en Europe pour faire face à la crise énergétique résultant de la guerre d'Ukraine, tandis que l'Europe appelle les pays africains à ne pas utiliser d'énergies fossiles. Il a déclaré : «Nous n'accepterons pas qu'une règle leur soit appliquée et une autre à nous… L'incapacité de l'Europe à atteindre ses objectifs climatiques, ne devrait pas être le problème de l'Afrique». Il a dénoncé la «faillite morale» de l'Europe, qui «utilise des combustibles fossiles en Afrique pour produire son énergie» tout en refusant «que l'Afrique utilise le même combustible pour sécuriser son énergie» !

Sentiers vers l'inconnu

Entre la «voix de Borell» et la «voix de Museveni», le monde s'achemine vers une crise énergétique non dénuée de calculs politiques (et sécuritaires) très complexes, entre une tendance mondiale – largement hésitante – à sauver l'avenir environnemental de la planète, d’une part, et une demande mondiale de combustibles fossiles, en augmentation pour diverses raisons, d’autre part. De plus, une récession économique mondiale a commencé avec la crise mondiale en 2008. Jusqu'au début de la pandémie de Corona, l'économie mondiale n'avait pas atteint le point de reprise complète, et avec la guerre d'Ukraine, le monde est tombé dans un autre trou. La question de la sécurité énergétique est devenue, par exemple de la Libye, qui est soudainement devenue l'une des principales priorités de la stratégie occidentale de sécurisation des besoins de l'Europe en pétrole et en gaz, en tant que producteur important et en tant que passage potentiel important pour une partie du gaz nigérian. La Méditerranée orientale (Égypte, Israël, Liban, Chypre) est devenue une source potentielle de nouvelles ressources géographiquement proche du continent en besoin incessant de sources d'énergie sûres. Avec le sabotage du gazoduc russe Nord Stream, un changement sans précédent s'est produit dans le concept de sécurité des lignes de transport d'énergie.

Le temps est peut-être venu pour l'Occident de reconnaître le grand rôle joué par les producteurs de pétrole et de gaz dans la construction de l'édifice de la civilisation !