Une armée propre à l’Afrique de l’Ouest

Entre souhaits candides, et concrétisation coûteuse…
La Cédéao veut une armée anti-coup d’État pour ses états membres.

«La Cédéao aspire à la création d'une force de stabilisation qui doit permettre de lutter contre l'insécurité dans la sous-région. Lorsque les jihadistes se sont emparés du nord du Mali, en 2012, l'organisation ouest-africaine envisageait déjà de mobiliser une force régionale. Mais la réflexion ne s'était jamais concrétisée et le Mali avait dû solliciter l'armée française - l'opération Serval - puis la Misma de l'Union africaine, devenue Minusma lorsque les Nations unies ont pris le relai».

Ce paragraphe a été reporté (à quelques mots près) par les agences de presse, ainsi que tous les médias, qui ont couvert le sommet des chefs d'État de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui s’est tenu, au début du mois de décembre dernier, à Abuja.

En résumé : Une force militaire anti-terroriste et anti-coup d'État.

Une volonté en quête de moyens…

Le président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), Umaro Mokhtar SissocoEmbaló président de la Guinée Bissau, a annoncé, en juillet, la création bientôt d’une force anti-putsch. Umaro Mokhtar Sissoco Embaló s’exprimait en conférence de presse conjointe avec son homologue français, Emmanuel Macron en visite dans le pays.

«Il y a déjà sur la table de la Cédéao un projet de création d’une force anti-putsch qu’on est en train de penser à créer», affirmant que «cette entité va permettre à tout le monde de comprendre que nous sommes au 21e siècle et qu’il est inadmissible et inacceptable de faire des coups d’État», a-t-il déclaré.

Une question permanente : Comment créer une armée ?

Et d’ajouter : «On ne peut penser que pour arriver au sommet de l’État, c’est un fast track. Il y a des procédures pour être chef d’État. Il faut qu’on soit tous républicains. C’est le peuple qui a le droit de sanctionner les dirigeants, mais pas avec des coups d’État militaires».

Au-delà des bonnes espérances, et des intentions louables, cette (simple) aspiration soulève plus d’une question. Le premier concerne (réellement) les vraies intentions et les réelles motivations, des pouvoir en place de mettre en place une telle force, qui serait «anti-coup d’États», tout en sachant qu’en Afrique plus qu’ailleurs, la force militaire, en plus de son rôle «tout naturel» d’assurer la sécurité aux frontières, constitue la première ligne pour la défense du régime contre tout tentative (interne) de renversement du régime. Ou à l’inverse, elle serait la force qui va accomplir ce renversement.

La présidente du Réseau africain pour le secteur de la sécurité (African Security Sector Network), Niagalé Bagayoko, considère que ce choix «va poser des difficultés institutionnelles», avant de s'interroger au sujet des moyens : «Est-ce que les lacunes d'équipements et de logistique, qui ont très largement été à l'origine de son incapacité à se déployer au Mali en 2012, ont été résolues ?».

Niagalé Bagayoko ajoute que «le mécanisme qui sera mis en place ne pourra pas se limiter, comme la Minusma, à un mandat axé sur le territoire malien. La crise s’est aujourd’hui étendue à un trop grand nombre de pays. On s’interroge sur la coordination avec l’initiative d’Accra, qui a, elle aussi, fait savoir qu’elle voulait déployer une force au Sahel». Par ailleurs, «qu’en est-il de l’Union africaine ?», se demande la présidente du Réseau africain pour le secteur de la sécurité. Alors que l'avenir de la Mission des Nations unies au Mali semble incertain, la Cédéao serait en train de chercher une option de remplacement.

La nouvelle force ouest-africaine doit contrer la menace terroriste, mais aussi les coups d'État. On ignore si, au-delà des putschs militaires, les coups d'État institutionnels, autrement dit le non-respect du nombre de mandats prévus par la Constitution, sont également concernés.

Si sur le plan purement théorique, combattre le terrorisme ne peut soulever de contradictions majeures entre les pouvoirs en place. Contrairement au «combat contre les putschs» qui soulève plus d’une question.

La composition de cette force constitue le «premier piège», qui fera obstacle à ce projet : Va-t-on admettre le principe des «quotas», où chaque armée mettrait à la disposition de la Cédéao un «contingent», ou plutôt un recrutement individuel ?

L'Écomog, bras armé de la Cédéao

Rappel des principales interventions de forces de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui a mandaté l'armée sénégalaise pour intervenir en Gambie.

La Cédéao, créée en 1975, s'est surtout impliquée dans la gestion des conflits régionaux. Elle compte quinze membres: huit francophones (Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Sénégal et Togo), cinq anglophones (Gambie, Ghana, Liberia, Nigeria et Sierra Leone) et deux lusophones (Cap-Vert et Guinée-Bissau).

L'organisation est dominée politiquement et économiquement par le Nigeria.

- Mali -

Le 11 janvier 2013, les pays ouest-africains autorisent l'envoi immédiat de troupes d'une force d'intervention, conformément à une résolution de l'ONU, pour aider Bamako à reprendre le contrôle du Nord, tombé en mars-avril 2012 sous la coupe de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda.

Le même jour, la France avait lancé son opération Serval pour arrêter la progression des jihadistes et soutenir les troupes maliennes face à la menace d'une offensive vers Bamako. Initialement formée par la Cédéao, la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) va regrouper 6.300 hommes, de pays d'Afrique de l'Ouest, mais aussi du Tchad, qui ne fait pas partie de la Cédéao.

Les 2.000 soldats tchadiens seront en première ligne aux côtés des militaires français dans les combats contre les islamistes. Le 1er juillet 2013, la Misma est absorbée par la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma, quelque 13.000 hommes actuellement).

 

 

 

- Guinée-Bissau -

La mission de la Cédéao en Guinée-Bissau, baptisée Ecomib, est déployée en mai-juin 2012 pour sécuriser le processus de transition politique après le coup d'État du 12 avril.

Elle compte plus de 600 policiers, gendarmes ou militaires, originaires du Nigeria, du Burkina Faso, du Sénégal, du Togo et du Niger. Elle a notamment pour mission de s'occuper notamment de la protection des personnalités et des édifices publics.

Déjà, en février 1999, l'Ecomog, une force mandatée par la Cédéao et créée en 1990 à l'initiative du Nigeria, avait été déployée, grâce à une aide logistique de la France, pour régler la crise politico-militaire dans le pays soumis à une sanglante rébellion.

Mais la force, dotée d'armes légères, s'était retirée quelques mois plus tard, n'ayant pu empêcher une reprise des combats puis le renversement du chef de l'État.

- Liberia -

En août 1990, à l'initiative de la Cédéao, l'Ecomog débarque à Monrovia, huit mois après le déclenchement d'une guerre civile.

Conçue comme une force d'interposition, elle est amenée à prendre de plus en plus de responsabilités dans le maintien de l'ordre. L'Ecomog (jusqu'à 20.000 hommes) réussit à ramener finalement la paix en 1997, après avoir mené à bien le désarmement des combattants et l'organisation d'élections.

Les derniers soldats de l'Ecomog quittent le Liberia en octobre 1999. En août 2003, une Mission de la Cédéao, l'Ecomil, est déployée à Monrovia après trois mois de siège par une rébellion.

Mais, limitée à quelque 3.500 hommes, l'Ecomil n'arrive pas à se déployer dans l'ensemble du pays et transfère son contingent à l'ONU.

- Sierra Leone -

En mai 1997, l'Ecomog se re-déploie dans sa grande majorité en Sierra Leone, voisine du Liberia et également en proie à une guerre civile depuis 1991.

Le contingent nigérian de l'Ecomog chasse de Freetown une junte militaire (1997-1998) puis rétablit le président Ahmad TejanKabbah au pouvoir. Début 1999, les soldats nigérians s'opposent à une offensive rebelle sur la capitale.

L'Ecomog, qui a compté jusqu'à 11.000 hommes, cède la place en 2000 à une mission de l'ONU.

- Côte d'Ivoire -

En Côte d'Ivoire, en proie depuis septembre 2002 à une rébellion, une mission de la Cédéao (Miceci, 1.300 militaires) est déployée en janvier 2003, mais en 2004, les soldats sont intégrés au sein de l'Opération de l'ONU en Côte d'Ivoire (Onuci).