Libye: Un pays hors de contrôle

[caption id="attachment_55256312" align="aligncenter" width="1023"] Manifestation contre le dernière proposition d'accord de l'ONU sur un gouvernement d'union nationale, le 23 octobre 2015 à Benghazi.
(© REUTERS/Esam Omran Al-Fetori)[/caption] Par Chokri BEN NESSIR   *Des milices et des groupes armés, mais aussi des terroristes d’Al-Qaida ou de Daech, avaient profité de l’effondrement de l’Etat libyen pour s’implanter localement, raflant une partie des stocks d’armes abandonnés. *Le morcellement du pays se révèle à travers le sort de ses grandes villes, aux mains de multiples factions, dont deux gouvernements, des partisans de l'ancien régime, des ethnies rivales et des islamistes.   La Libye, a été secouée mardi dernier par une attaque "terroriste" contre le ministère des Affaires étrangères à Tripoli. Cet attentat révèle encore une fois que le pays a sombré dans le chaos après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011.Dépourvu d’un dirigeant incontesté, le pays, est secoué par des crises politiques, pétrolières, migratoires, qui s’autoalimentent.Aujourd’hui, ce sont les motifs de sécurité qui sont mis en avant pour évoquer l’urgence d’une solution à la crise Libyenne. En effet, au risque jihadiste, s’ajoute le spectre d’un «exode massif» de clandestins depuis la Libye. Le pays morcelé Cependant, le morcellement du pays se révèle à travers le sort de ses grandes villes, aux mains de multiples factions, dont deux gouvernements, des partisans de l'ancien régime, des ethnies rivales et des islamistes. En effet, le pays, n’en finit plus d’être secoué par de violents affrontements entre groupes rivaux qui se disputent le territoire. Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli, est le seul reconnu par les Nations unies. En face, le maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’Armée nationale libyenne(ANL), domine l’est de la Libye. [caption id="attachment_55256313" align="aligncenter" width="768"] Une mosaïque tribale et de groupes armés.[/caption] Milices et groupes armés Des milices et des groupes armés, mais aussi des terroristes d’Al-Qaida ou de Daech, avaient profité de l’effondrement de l’Etat libyen pour s’implanter localement, raflant une partie des stocks d’armes abandonnés. L’antagonisme franco-italien se reflète aussi sur le terrain politique, l’Italie soutenant al-Sarraj tandis que la France penche pour Haftar, en pointe dans le combat contre les terroristes. Suite au dernier attentat, le ministre de l'Intérieur du gouvernement d'union nationale (GNA) reconnu par la communauté internationale, a admis mardi un "chaos sécuritaire" dans son pays qui reste, selon lui, un "terrain fertile" pour le groupe jihadiste Etat islamique (EI). "La situation de sécurité est bonne en apparence, mais en réalité elle ne l'est pas", a avoué Fathi Bach Agha, lors d'une conférence de presse avec le chef de la diplomatie Tahar Siala, quelques heures après une attaque qualifiée de "terroriste" contre le ministère des Affaires étrangères qui a fait au moins trois morts. Faiblesse de la sécurité Le ministre a reconnu une "faiblesse et une défaillance de sécurité" qui a permis aux assaillants d'entrer au ministère et de perpétrer leur attaque. "Le chaos sécuritaire se poursuit, ce qui va être un terrain fertile pour Daech" (acronyme arabe du groupe EI, ndlr), a déclaré le ministre. Ce "chaos (...) est hors de notre contrôle", a-t-il dit, avouant ainsi la faiblesse du GNA face aux groupes armés qui font la loi dans tout le pays, en particulier dans la capitale Tripoli.

  1. Bach Agha a déploré le manque de moyens, affirmant avoir trouvé "zéro arme, zéro véhicule" dans les dépôts de son ministère à sa prise de fonctions en octobre. C’est qu’ en raison du chaos qui règne sur le pays, l'ONU impose depuis 2011 un embargo sur les armes à destination de la Libye. Ses experts ont malgré tout signalé de nombreuses livraisons d'armes à des factions libyennes, venant de plusieurs pays. M. Siala a "renouvelé de son côté" l'appel du GNA à une levée partielle de l'embargo sur les armes imposé par l'ONU à son pays depuis 2011. "La stabilité ne peut pas être rétablie (...) sans une levée partielle de l'embargo pour assurer la sécurité et combattre le terrorisme", a-t-il soutenu.
Le GNA avait pourtant annoncé une série de "réformes" des services de sécurité après des combats meurtriers en septembre entre des groupes rivaux près de la capitale. Ces mesures appuyées par la mission de l'ONU en Libye visaient notamment à former des forces de sécurité. L’or noir au cœur des tensions Par ailleurs, l’abondant pétrole libyen est la source de nombreuses convoitises, qui alimentent les conflits politiques et renforcent le chaos général. Avec 48 milliards de barils, la Libye possède les plus importantes réserves de pétrole en Afrique. De quoi susciter l’intérêt des pays étrangers et les appétits des tribus locales. La National Oil Corporation (NOC), compagnie d’Etat libyenne, se partage le gâteau avec d’autres groupes, en premier lieu l’italien ENI et dans une moindre mesure le français Total. Plus de 1,6 million de barils étaient produits avant le soulèvement de 2011 mais ce nombre a été divisé par cinq pendant le conflit, avant de remonter progressivement depuis. La production a dû être interrompue à certains moments en raison des fortes tensions, comme en juin dernier. Le maréchal Haftar, homme fort de l’est du pays, avait fini par prendre le contrôle du Croissant pétrolier, zone stratégique qui regroupe 80 % des ressources pétrolières de la Libye. Dépossédant ainsi de ses prérogatives la NOC, placée sous l’autorité du gouvernement rival basé à l’ouest du pays.   [caption id="attachment_55256314" align="aligncenter" width="688"] Le croissant pétrolier est la source de plusieurs convoitises.[/caption]   Deux protagonistes   Fayez al-Sarraj, nommé en décembre 2015 chef du gouvernement d’union nationale de Libye, est le seul reconnu par la communauté internationale. Fils d’un des pères fondateurs de la Libye post-colonisation en 1951, al-Sarraj, basé à Tripoli, ne dirige que la capitale et ses zones alentour, avec l’appui de milices alliées. Son ennemi juré, le maréchal Khalifa Haftar, est à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), fondée à la fin de la guerre civile de 2011, et qui contrôle une large part du pays. Cet ancien partisan de Kadhafi, qu’il a servi pendant de longues années, bataille ferme contre les groupes djihadistes qui ont profité du chaos ambiant pour s’implanter. Ce qui lui vaut le soutien de certains pays étrangers, dont la France. Mais Haftar ne reconnaît pas l’autorité d’al-Sarraj, soutenu notamment par l’Italie et son Premier ministre. L’ONU a nommé, de son côté, un émissaire spécial pour aider à résoudre le conflit, le politologue Ghassan Salamé. « On n’organise pas d’élections sous le feu des canons », a-t-il martelé récemment. « Il est grand temps que les Libyens prennent leur destin en main sans notre soutien », ne cesse d’espérer cet ancien ministre de la Culture du Liban. En organisant une conférence internationale à Palerme les 12 et 13 novembre, l’ancien pays colonisateur de la Libye a voulu réaffirmer son rôle diplomatique, aux dépens, notamment, de la France. Des élections, prévues en décembre, ont été reportées au printemps (dans le meilleur des cas), mais la réunion a surtout révélé les divisions qui minent le pays. Le maréchal Haftar a soufflé pendant des heures le chaud et le froid sur sa présence, avant d’arriver parmi les derniers.