« L’Afrique du Nord restera à jamais gravée dans l’histoire serbe»

Nikola LUKIC ambassadeur de Serbie en Tunisie à la « Majalla »

*Au total 61 260 soldats serbes sont arrivés en Afrique du Nord
et avec eux un certain nombre de civils…
*La Serbie était dévastée, un tiers de la population s’était retirée vers le Sud dans les pays voisins.
*Pour la Serbie c’était une époque de grande tristesse et de souffrance. Les gens ont perdu la vie, la propriété et ont souffert de beaucoup de maladies.
 

Aujourd’hui, les seul souvenirs qu’on garde du passage des serbes en Afrique du Nord ce sont deux carrés dans deux cimetières militaires à Bizerte et à Menzel Bourguiba en Tunisie. Comme dans le reste des pays, ce sont des tombeaux serbes isolés sont parsemés partout dans le monde, qui témoignent de la tragédie vécue par ce peuple durant la Grande Guerre. Mis à part les tombes de ceux, nombreux et sans nom, qui sont retournés à leur origine en tant qu'étrangers épuisés, sans aucun des leurs, ou qui ont dépéri sur la route du lointain comme des oiseaux migrateurs, la simple statistique de ceux qui sont connus et dont il a été pris note, dont le tombeau est révélé, est à elle-même sinistre et affreusement grandiose. Avec ses hommes morts, la Serbie a cerné le monde entier. Son excellence Nikola LUKIC, ambassadeur de Serbie en Tunisie, revient sur l’épisode serbe en Tunisie et révèle à la « Majalla », les principaux faits saillants qui ont marqué cette époque. Interview. 
 
Dans quelles circonstances les soldats serbes sont-ils venus en Afrique du Nord ?
Après les grandes victoires contre l’Autriche-Hongrie durant l’année 1914, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie ont attaqué le Royaume de Serbie en octobre 1915. Sous la pression des grandes puissances, l’armée serbe a été contrainte de battre la retraite vers le sud du pays et de se diriger vers Corfou en traversant l’Albanie.
Beaucoup de civils ont suivi l’armée, car ils avaient l’expérience des précédentes guerres balkaniques, pendant lesquelles ils ont subi un atroce génocide, des pillages de propriétés et de grandes souffrances.
Pour la Serbie c’était une époque de grande tristesse et de souffrance. Les gens ont perdu la vie, la propriété et ont souffert de beaucoup de maladies. La Serbie était un petit pays qui n’avait pas beaucoup de puissance pour résister à toute cette force de feu mais ils ont la fierté et le courage pour subir tout cela. Malheureusement un tiers de la population serbe a péri à cause de la guerre, des maladies ou de la famine.
Les soldats et les réfugiés ont traversé le Kosovo et la Métohie à pied, puis ils ont traversé l’Albanie, également à pied, en décembre, où plus de 60.000 soldats ont péri et avec eux presqu’autant de civils, femmes, enfants et
vieux. Ils mouraient de froid, de faim et de crimes commis par les Albanais, qui se sont révoltés au moment même de la retraite serbe vers les côtes albanaises. La plus grande partie des soldats sont passés de l’Albanie vers
Corfou, et avec eux beaucoup de réfugiés ont suivi. 


 
Comment sont-ils arrivés en Afrique du Nord ?
Un accord a été passé avec le Gouvernement français, en vertu duquel les soldats malades et épuisés seraient transférés en Afrique du Nord, et les
réfugiés en Corse et dans le Sud de la France.
De ce fait, un accueil a été organisé pour les militaires et les civils en Tunisie,  en Algérie et au Maroc qui étaient tous trois colonisés par la France. On n’avait évidemment pas prévu un si tragique déroulement d’évènements. La Serbie était dévastée, un tiers de la population s’était retirée vers le Sud dans les pays voisins. Même si les puissances alliées ont permis l’entrée des réfugiés serbes enFrance, Italie, Angleterre, Russie, Grèce, Afrique… l’accueil en lui-mêmeau début s’est fait dans la confusion et était insuffisammentpréparé.
 
Dans quel état étaient ces soldats et réfugiés ?
L’Armée serbe et les réfugiés, bien que dans un état psychophysique très difficile, n’étaient pas réjouis de partir en Afrique du Nord. Après tout ce qu’ils avaient subi, ils avaient l’impression d’aller au bout du monde. L’idée de partir au bout du monde, sans savoir où on allait, ayantconstamment à l’esprit qu’une mine ou un missile sous-marinpouvait entraîner le navire au fond de la mer et offrir les corpsdes soldats en repas aux requins insatiables, rendait les soldatsconfus et d’humeur triste et les mettait de mauvaise humeur. Dansces moments-là, chacun d’entre eux, qu’il soit éduqué ou simple, théiste ou athée, qu’il le veuille ou non, remettait son destin aux mains de Dieu et calmait ainsi sa conscience, puis se mettait à penser à autre chose.
Celui qui avait rendu visite à ces invalides, pouvait voir toutes les atrocités de la guerre qui avaient laissé des séquelles permanentes sur leurs corps et leurs âmes. On pouvait voir des gens sans yeux, sans jambes, sans bras, etc. Certains étaient complètement ou partiellement immobilisés, d’autres avaient le corps entier qui tremblait sans qu’ils puissent le contrôler. D’autres encore étaient devenus fous ou infantiles.
 
Quand est-ce que le  premier navire est-il arrivé en Afrique du Nord ?
Le premier navire, Victor Hugo, est parti pour l’Afrique du Nord le 27 décembre 1915 et il est arrivé le 30 décembre 1915 à Bizerte, en Tunisie. C’est le 10e régiment de détachement combiné et un certain nombre de réfugiés de Durrës qui ont embarqué.
Ils ont voyagé pendant trois jours avant d’arriver au large de Bizerte en Afrique du Nord, qui se trouvait en colonie française de Tunisie.
Lorsqu’ils ont débarqué, ils ont été accueillis par le commandant des troupes franco-tunisiennes, l’amiral Guépratte. Mais toute la ville de Bizerte est aussi venue les accueillir. Il y avait là des Français, des Tunisiens, des dames, des demoiselles, des garçons, des enfants. Ils portaient tous des gâteaux, du pain,
des fleurs, des bonbons, et différents fruits du Sud. Rares sont les
Serbes qui ont eu l’occasion de goûter à ce genre de friandises, depuis des semaines. 
 
Combiens de soldats serbes sont-ils arrivés en Afrique du Nord ?
Au total 61 260 soldats serbes sont arrivés en Afrique du Nord
et avec eux un certain nombre de civils… L’Afrique du Nord restera à jamais gravée dans l’histoire serbe comme l’un des facteurs principaux qui ont contribué à ce que l’armée et les réfugiés serbes se rétablissent et survivent. Il y avait là des vieux, des femmes, des jeunes filles, des jeunes hommes
et des enfants. 
Toutes ces personnes ont bénéficié de l’hospitalité aussi bien des Français que des Tunisiens, des Algériens et des Marocains. 
Combien sont-ils morts en Afrique du Nord ?
Plus de 3 226 soldats et un nombre inconnu de civils serbes sont décédés sur le sol nord-africain dont 1 800 sont inhumés au cimetière militaire serbe de Menzel Bourguiba (Ferryville). Un ossuaire fut inauguré en 1920 à la mémoire des Serbes.



 
En Tunisie, ils étaient basés à Bizerte ?
 
Oui.À Bizerte se trouvait la principale base de rétablissement de l’armée serbe malade et affamée. Elle y a été soignée, les soldats récupéraient et
s’entraînaient.  Les Serbes étaient installées à la caserne Lambert. Quelques jours plus tard, ils sont partis au camp Lazouaz qui était à 5 kilomètres de
la ville même de Bizerte. Seuls ceux qui étaient en bonne santé pouvaient y aller, parce qu’on a commencé par monter un camp composé de tentes.
Puis très vite des mesures ont été prises pour la construction de
baraques militaires de forme rectangulaire, renforcées de pierre. Il
y avait environ 200 baraques et Lazouaz commençait à ressembler
à une vraie petite ville, peuplée de l’armée serbe épuisée et malade.
 
Où est ce qu’ils étaient installés en Algérie et au Maroc ?
On les trouve à Constantine, Alger, à Philippeville, à Saccamodi, au Jardin d’Essai, à Boghni, à Mers el-Kébir, à Médéa, à la Maison- Carrée Ben Aknoun, au Piret, à Ben Chicaou, à Tizi-Renif et à Oran et à  Oujda au Maroc. 
Les hôpitaux se trouvaient à Mustafa et au Cap Matifou. Les collèges étaient en Tunisie, en Algérie, à Sétif, à Mostaganem, Sidi Bel Abbes, Chabe Col, Miliana et Viriville.
 
Comment étaient les débuts ?
Les débuts étaient particulièrement difficiles, car il n’y avait aucun du côté serbe qui parlait français. La communication entre eux et les Français et les maghrébins était très difficile, ce qui faisait qu’on ne pouvait pas aider les officiers, les soldats et les réfugiés autant que cela était nécessaire, et autant que les autorités françaises et les arabes eux-mêmes le voulaient.
Plus tard, les réfugiés ont reçu l’aide de bonnes gens, des organisations humanitaires et des municipalités où ils avaient été logés. Plusieurs d’entre eux avaient même trouvé des travaux privés rémunérés, en apprenant un peu le français. C’est ainsi qu’ils ont passé plus de trois années en Afrique du Nord, jusqu’à ce qu’arrive le moment pour eux de retourner en 1918 dans leur
glorieuse patrie, désormais libre.
 
 
Comment s’organisait la vie communautaire ?
 
La vie s'organisait dans la communauté serbe. De nombreux invalides, quand ils avaient un minimum de capacités, apprenaient un métier, comme le tressage de paniers, la fabrication de sacs pour dames en raphia, des porte-monnaie, des sacoches, des brosses, des chaussures, ou filer des boules pour les colliers. Les enfants étaient scolarisés en pension, répartis dans cinq collèges. Dans le commandement même de chaque troupe de réserve à Bizerte, il y avait un prêtre qui exécutait les rites orthodoxes. Une chapelle en pierre a été construite dans le cimetière de Bizerte, témoignage de la présence serbe.Les autorités serbes faisaient des efforts pour qu’une bonne discipline gouverne en Afrique du Nord.
Les serbes étaient connus pour leur production culturelles aussi ?
La musique est l’art qui marqua le plus le passage des serbes en Afrique du Nord. Ce sont des éléments du groupe musical des forces armées serbes qui sont arrivés à Bizerte en janvier 1916 à bord du navire italien RE DI VELORIO, dans un état déplorable. Ces musiciens étaient d’anciens élèves de l’école de musique militaire. Ils étaient 65 dont 3 chefs de groupe et quatre instructeurs. 
En effet, la première apparition du groupe fut dans la ville de Bizerte au square place de l’Europe, le 1 er mars 1916.  Ensuite ils ont entamé plusieurs tournées (Sfax, Sousse, Tunis…). Le grand succès de ce groupe musical était du au talent des musiciens .  En effet, outre le chef du groupe  Dragoutine Pokorny, plusieurs compositeurs et musiciens avaient marqué l’histoire de cette équipe musicale, on cite en premier lieu Viceslav Rendla et Nikola Stefanovitch.
Les serbes ont également édifié un grand théâtre de plein air sur le flanc de la colline du camp Lazouaz, qui pouvait accueillir 3000 spectateurs et dont la direction fut confiée à Dimitrije Ginitch. Ce sont les soldats serbes qui ont construit ce théâtre où ont été jouées plus de 217 représentations théâtrales de différents genres.La première représentation fut donnée le 12 juillet 1916. Préditch, une autre figure du théâtre serbe était présente parmi les serbes à Bizerte en tant qu’attaché à l’armée française. Le peintre Dragoslav Vasiljevitch, arrivé à Bizerte en aout 1916, avait pris soin de la décoration du théâtre », explique-t-il. 
A l’instar des activités musicales et théâtrales, Bizerte était, entre 1916 et 1918, un lieu d’une intense activité intellectuelle et littéraire serbe.  Cette activité se manifestait à travers  la parution d’un journal quotidien « Napred » ( en avant) et par l’édition d’un grand nombre de livres aux thèmes différents. 
Deux imprimeries serbes ont été à cet effet fondées à Bizerte, où ont été imprimés 872 numéros du journal « Napred » en cyrillique. Certains invalides apprenaient le métier de typographe dans l’imprimerie de la région.
Quand est-ce que le retour en Serbie a-t-il eu lieu ?
 
C’est à partir de la fin de l’année 1918, que le rapatriement d’Afrique a commencé. Ce sont d’abord les fonctionnaires qui sont rentrés. Puis le retour s’est intensifié.  Avec le dernier convoi de l’armée, on a assuré le retour de ce dernier groupe de réfugiés, par bateau, en passant par Dubrovnik.