Sondages d’opinions en Tunisie : Qui sonde qui et qui songe à quoi ?

* La lecture intelligente et un suivi régulier des sondages peuvent amorcer les critiques un peu trop sévères 
 
* Dans les premières années qui ont suivi la révolution, l’État, par l’intermédiaire du Conseil national de la statistique, et avec la participation de groupes de réflexion et de l’Institut national de la statistique, a tenté de trouver un moyen d’organiser le secteur en attendant la promulgation d’une législation
 

Tunis :Celui qui veut réellement provoquer une polémique en Tunisie, n’a qu’à commander un sondage d’opinion politique, concernant les intentions de vote, aussi bien des élections présidentielles que législatives, et le publier.
Chose indiscutable en Tunisie, chaque entité politique et presque tous les politiciens, n’acceptent et ne cautionnent que les sondages favorables. Indiscutables aussi, les questions concernant cette «allergie» très fortes aux sondages non-favorables, mais aussi l’impact de tels sondages sur les citoyens ou plutôt les électeurs potentiels.
Au-delà des questions que se posent les politologues en Occident, et dont certains réfutent et refusent ces sondages, et même les considèrent comme outil de «manipulation», la question se pose et même s’impose en Tunisie, tant l’échiquier politique dans ce pays, est à l’image d’un échiquier en «sable mouvant», qui risque d’engloutir toute entité politique ou politicien, qui s’aventure au-delà des limites.
Chose «étrange» selon plusieurs observateurs, ces sondages (ou plutôt certains) font entrer dans le jeu politique et par conséquence dans la course électorales, certains «inconnus» ou plutôt des «outsiders» à la scène, qui ne disposaient nullement de crédits, un mois ou même une semaine avant. 
Nabil Karoui, patron de la chaîne de télévision privée «Nessma» [Brise, en arabe], vient d’annoncer son intention de se présenter aux élections présidentielles. Deux instituts de sondage, Sigma et Emrhod, le placent en bonne position. Sigma, par exemple, lui octroie 25% des intentions de vote au premier tour de la présidentielle, et même 29,9% aux législatives, même si son parti (légal et reconnu par la loi) est totalement inconnu, tant n’a participé à aucune échéance politique, ou même tenu un seul meeting.
Ce «Berlusconi du Maghreb», comme à certains aime bien l’appeler, joue bien un rôle politique, tant sa chaîne a été fermée pour moins de deux jours, sur un ordre direct [selon lui] du Premier ministre. Officiellement, par la Haica (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle) pour «situation non conforme aux normes régissant le secteur de l’audiovisuel».
Le Berlusconi local n’a trouvé comme constat que dire que «cette volonté de me faire taire m'a fait gagner des points dans les sondages»... Les sondages convertissent les malheurs en bonheur!!!
Les explications de cette percée vont loin, et même très loin : Selim Kharrat, président de l'ONG Al Bawsala [La boussole, en arabe], présente l’explication suivante : «On panique à la Kasbah [siège du gouvernement] et on veut éliminer les candidats sérieux qui menacent l'assise fragile de Chahed et son nouveau parti». D’autres pensent que la chaîne Nessma, connue pour la diffusion de feuilletons (roses) très prisés par la gente féminine, risquerait de polariser cette «clientèle», et la convertir en «masse électorale». Surtout que la campagne de sensibilisation opérée l’ISIE (Instance Supérieure Indépendante pour les Élections), pour inciter les retardataires à s’inscrire aux listes électorales, a touché plus de femmes que d’hommes : Tous les ingrédients pour fomenter un (éventuel) «complot» !!!
 




M. Nabil Belaam, Président et fondateur de l'Institut EMRHOD Consulting

Dans un souci de mieux connaitre et surtout présenter ce monde, où les «fournisseurs des sondages» s'apparentent pour certains, et même pour beaucoup aux «sorcières du Moyen-âge», pour qui il faut dresser les bûchers, «Majalla» s'est adressé à M. Nabil Belaam, Président et fondateur de l'Institut EMRHOD Consulting, mais aussi, Président de la Chambre Nationale des Professionnels des Etudes de Marketing et Sondages d'Opinions en Tunisie, pour savoir en premier lieu, l'importance des sondages d’opinion politique en Tunisie. M. Belaam considère que «l’opinion publique a commencé à accorder de l’importance aux sondages politiques, et ce depuis, 2014 lorsque les instituts de sondages ont pu donner des estimations justes et précises lors de ce scrutin. Depuis cette date, les médias ont commencé à accorder plus d’espace aux sondages dans leurs analyses et suivis de la vie politique. Ainsi les baromètres politiques sont devenus des instruments réguliers dans les journaux ou les plateaux de télévision ou radiophoniques».
Il est vrai et nul ne peut ignorer que le pays n'a pas connu de sondages d'opinion politique, ou du moins des publications sur les médias de ces pourcentages et quotas avant 2011. Mais aussi, il faut l'avouer, personne ne peut croire que dans un pays gangréné par la corruption politique, de l'avis de tous, même le Chef du Gouvernement, qui en fait son cheval de bataille, les sondages politiques, ce moyen percutant, puisse faire «parcourt à part» et se présenter en «monsieur tout propre». 
A cette question, de la relation entre «sondages politiques» d'une part, et «corruption» d'autre part, le Président et fondateur de l'Institut EMRHOD Consulting répond : «C’est exactement la même relation qui peut exister entre corruption et travail journalistique, entre corruption et homme politique, entre corruption et instance indépendante ou entre corruption et simple citoyen». 
Cette «mise au point» qui ne peut être considérée comme une «négation formelle», ouvre, ou a déjà ouvert la porte à des spéculations multiples : Des rabotages des citoyens ordinaires dans un café populaire, au Président de la République Béji Caïd Sebsi, qui fut dans l'obligation de «placer un mot» concernant cette (pseudo) crédibilité, des sondages d'opinion. Sans oublier cette éternelle «diabolisation» des «sondeurs», qu’on considère faisant partie d'un complot téléguidé et surtout financé par des «forces occultes», essentiellement «étrangères». 
Mais reste l'impact de ces sondages ? Chose essentielle et surtout indiscutable: Leurs publications font l'effet d'un tsunami parfois. De quoi poser une question (légitime) que se posent les communs des citoyens que les politiciens les plus chevronnés: Et si ces sondages ne constituaient qu'un simple moyen de «manipulation» des consciences, et serait la version 3.0 du bourrage des crânes au lieu du bourrage des urnes, qui se faisait autrefois ?
A cette question, notre interlocuteur répond : «C’est une idée fausse due à une méconnaissance de cet outil (le sondage) et à un manque de confiance qui s’est installé depuis le 14 janvier 2011. Le sondage, présente un rapport des forces politiques à un instant donné, et ne présente en aucun cas une prédiction des résultats du scrutin».
Certes, le déficit de confiance explique partiellement cette méfiance épidermique de certains, ou même de plusieurs, mais ne peut faire comprendre à une large proportion de la société, et de la classe politique, comment deux sondages effectués à des dates très proches, ou même simultanément, par deux instituts différents, puissent présenter des résultats non pas différents, mais contradictoires. Dans un pays, où la théorie du «complot» fait office d'écoles, les adeptes du doute, ne manquent pas. 
M. Nabil Belaam présente une lecture totalement différente tout en réfutant la théorie du «complot» : «Oui, il peut y avoir de décalage. Mais une lecture intelligente et un suivi régulier des sondages peuvent amorcer les critiques un peu trop sévères à cet égard, car :
•      Un sondage c’est une photographie à un instant donné. La période entre deux sondages est parfois longue et l’état de l’opinion peut changer d’un moment à l’autre.
•      Il faut bien lire le libellé des questions : une question d’intention de vote, n’est pas une côte de confiance et n’est pas une évaluation du travail non plus. Il faut donc comparer le comparable.
•      Lorsqu’on est loin de la date du scrutin, le taux d’indécis est élevé, à cet effet, la marge d’erreur devient importante».
La réponse ou plutôt la mise au point, est porteuse d'un éclaircissement scientifique, et surtout mathématique, car tout sondage est une statistique. D'où cette peur (ou même hantise) de comprendre, la marge d'erreur, scientifiquement reconnue, à la fois comme «alibi» et surtout comme «bande» de secours, permettant de fuir toute interprétation «inquisitoire»...
 
 




M. Anis Boujâama, ingénieur général en statistiques, et analyses des données, à l’Institut national de des statistiques

Dans un souci de porter un regard externe, à la fois neutre et scientifique, «Majalla» s’est adressé à M. Anis Boujâama, ingénieur général en statistiques, et analyses des données, à l’Institut national de des statistiques (entité étatique), dans le but d’éclaircir certains points :
Concernant ce «décalage» entre sondages, opérés à la même période, notre interlocuteur, impute la chose à «l’emploi de méthodes différentes, ou une proposition de noms des personnes ou des partis politiques, propre à chaque sondeur. Ce qui semble être le cas concernant nombreuses enquêtes. Reste à savoir si ces choix sont intentionnels ou non ?». Avant d’ajouter : «Si deux sondeurs différents, adoptent les mêmes listes, pour 1 200 personnes interrogées, la marge d'erreur serait (scientifiquement) de 3% au niveau national. Autrement dit, le taux de différence entre les ratios est plus ou moins 3%».
Cet ingénieur et fin connaisseur, aussi bien des méthodes que des approches, poussent l’analyse plus loin, et considère «que le problème se situe au niveau de l’absence totale de l’information concernant chaque sondage : A savoir la méthode employée, l’aire géographique adoptée, la marge d'erreur estimée, et bien d’autres…». Et conclue par un constat aussi interrogatif qu’amère : «Chose qui nous amène à nous interroger concernant la validité de ces sondages».
Chose qui pousse aussi, le commun des citoyens et surtout des associations de la société civile à se poser des questions logiques, concernant le rôle des pouvoirs publics, à la fois au niveau des législations, que du contrôle de ces instituts, et des méthodes en usage ?
M. Anis Boujâama rétorque : «Dans les premières années qui ont suivi la révolution, l’État, par l’intermédiaire du Conseil national de la statistique, et avec la participation de groupes de réflexion et de l’Institut national de la statistique, a tenté de trouver un moyen d’organiser le secteur en attendant la promulgation d’une législation propre. J’ai personnellement participé à ces réunions comme représentant de l’Institut. 
Grave constat que porte cet expert : «Il semble que certains de ces instituts, pour ne pas dire les plus importants, ne veulent ni encadrement, ni la promulgation d’une législation régissant le secteur».
En termes d’action, ce statisticien déclare : «L’occasion s’est présenté aussi à travers l’Agence Tunisienne d'Audiométrie, pour mettre de l’ordre concernant la publication des sondages d’opinion par le biais des stations de radio et des stations de télévisions. J’étais personnellement membre de ce comité».
Et regrette aussi : «Malgré l’implication de grandes compétences, aussi bien des spécialistes du secteur que des hommes et femmes de médias, toutes les tentatives ont échoué, à cause de l’entêtement de nombreux instituts de sondage, et aussi absence de toute volonté de leurs parts».
Et finit par conclure : «Je confirme et j’appelle à ce que l’Etat joue son rôle, pour cas de nécessité absolue, et doit intervenir pour organiser ce secteur, qui joue un rôle très dangereux dans l’orientation de l’opinion politique en général. Concernant le secteur de l’information, et au niveau des sponsors, je suis certain que toute manipulation de ces résultats (des sondages) est plus que néfaste. Car elle impute à certains leur droit, et par conséquence l’octroi à d’autres. Chose qui déformera la réalité avec des pertes énormes. Encore plus grave, cette logique peut pousser certains à chercher à augmenter leur part par des moyens illégaux et surtout en contradiction avec la morale en général et la déontologie du secteur en particulier».
 

Chose certaine : Au-delà des intentions des «sondeurs» qu'on peut confondre en une «entité morale» unique, et outrepassant les détails mathématiques, que la science des statistiques, offrent comme refuges à ces sondeurs, sans pouvoir négliger ou dépasser le constat des méthodologies en place, la certitude est grande en Tunisie, que les sondages ne sont que ces «cigognes» apportant des «nouveau-nés» (comprendre la victoire) dans les corbeilles de certains partis, et dans les bourses de certains politiciens : Tant tout le monde peut (grâce aux sondages) croire, rêver, attendre, et surtout accéder au pouvoir.