Deux ex-premiers ministres écroués

Une première dans les annales judiciaires en Algérie

*La liste d’anciens ministres, qui attendent de passer devant le juge d’instruction dans cette même affaire Haddad et potentiellement dans l’affaire Tahkout, voire dans d’autres encore, est longue

*A cause de Bouteflika, et de ses ministres, à leur tête Ouyahia, l’Algérie est à la traîne aujourd’hui dans tous les secteurs, est loin derrière de nombreux pays arabes.

La date de 12 juin 2019 sera gravée est pour toujours dans la mémoire de tous les algériens. Et pour cause, l’incarcération de l’ex-Premier ministre, en l’occurrence, Ahmed Ouyahia, « l'homme des sales besognes » comme il aime à s'appeler lui-même, était l’un des « grands rêves » d’une grande partie des algériens, notamment depuis le début du Hirak du 22 février. Quatre fois Premier ministre, cet  impopulaire « serviteur » du pouvoir, a été écroué ce mercredi, 12 juin, dans le cadre d'enquêtes anticorruption et est le premier haut dirigeant politique algérien à rejoindre en prison plusieurs hommes d'affaires influents. Ainsi, après avoir été entendu par le juge d’instruction près la Cour suprême, Ouyahia, a été conduit à la prison d'El Harrach, dans la banlieue d'Alger, à bord d’un fourgon de la sûreté nationale. L’ancien premier ministre a été entendu par le juge d’instruction près la Cour suprême dans des affaires concernant la dilapidation des deniers publics, d’abus de fonction et d’octroi d’indus privilèges. Ahmed Ouyahia est cité dans plusieurs affaires de corruption, liées notamment aux hommes d’affaires Ali Haddad et Mahieddine Tahkout, tous deux incarcérés aussi à la prison d'El Harrach. Par ailleurs, l'ancien ministre des transports et des travaux publics, Abdelghani Zaâlane a bénéficié du contrôle judiciaire à l'issue de son audition, le même jour, par le magistrat instructeur à la Cour suprême. L'ancien directeur de campagne du président démis Abdelaziz Bouteflika est finalement reparti libre de la cour suprême à bord de son véhicule personnel. Les deux accusés ont été auditionnés auparavant par le juge d’instruction près le tribunal de Sidi M’hamed à Alger. Rappelons, par ailleurs, qu’ils n’étaient pas les seuls anciens hauts responsables à comparaître devant le juge d’instruction de la Cour suprême. Abdelmalek Sellal, ex-Premier ministre a été aussi placé, ce jeudi 13 juin, sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach par le juge enquêteur de la Cour suprême. Accusé de corruption et de dilapidation de deniers publics, Abdelmalek Sellal a occupé le poste de Premier ministre de septembre 2012 à juin 2017. Il a été deux fois directeur de campagne de l’ex-président de la République Abdelaziz Bouteflika. Il est le deuxième très haut responsable de l’Etat à être placé en détention provisoire depuis le début de l’ouverture des dossiers et des enquêtes de corruption ciblant des hommes d’affaires bien connus qui croupissent actuellement en prison. Il y a quelques semaines, il a été entendu par le juge d’instruction près le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, dans le cadre des informations judiciaires ouvertes suite à l’arrestation de l’homme d’affaires, Ali Haddad, et les frères Kouninef. En outre, l’ancien ministre du commerce, Amara Benyounès, a été placé, ce jeudi, en détention provisoire par le juge d’instruction de la Cour suprême. À l’instar des ministres déjà écroués, il doit répondre à des accusations de corruption, ainsi que d’autres griefs tout aussi graves. Benyounès a lui aussi quitté la Cour suprême à bord d’un fourgon cellulaire, pour rejoindre Ouyahia et Sellal à la prison d’El Harrach. L’ancien ministre est accusé de corruption, dilapidation du denier public, d’octroi d’indus avantages et d’abus de fonction. Par ailleurs, le procureur général de la Cour d’Alger, Belkacem Zeghmati, avait précisé dans un communiqué que «ces hauts cadres sont poursuivis dans le cadre d’enquêtes préliminaires effectuées par la gendarmerie concernant des faits à caractère pénal». Il s’agit de «faits liés aux marchés publics et aux contrats conclus en infraction à la réglementation». Dans le même communiqué, le parquet d’Alger avait affirmé que le transfert de leurs dossiers à la Cour suprême a été décidé dans le but d’engager «des poursuites judiciaires contre ces personnes».

D'autres responsables devront comparaitre au fil des semaines 

Et, visiblement, ils ne seraient que les premiers de cordée. La liste d’anciens ministres, qui attendent de passer devant le juge d’instruction dans cette même affaire Haddad et potentiellement dans l’affaire Tahkout, voire dans d’autres encore, est longue. Une liste qui pourrait s’allonger au fil des semaines, tant est qu’il est désormais établi que la corruption sous le long pouvoir du président Bouteflika déchu a été endémique. Il ne serait donc pas étonnant de voir défiler devant la justice de nouveaux clients, entre hauts responsables, commis de l’État et autres cadres intermédiaires. Il convient de rappeler que les deux ex-premiers ministres,  avaient déjà comparu, avec plusieurs autres hauts responsables, à la mi-mai devant le procureur de la République, dans le cadre de la poursuite des enquêtes concernant l'affaire de l'homme d'affaires, Ali Haddad. Il y a deux semaines, un communiqué du parquet général avait fait savoir que le parquet général près la Cour d'Alger a transmis au procureur général près la Cour suprême, le dossier d'enquête préliminaire instruite par la police judiciaire de la gendarmerie nationale d'Alger, pour des faits à caractère pénal, à l'encontre des nommés: Zaalane Abdelghani, Tou Amar, Talaï Boudjemaa, Ghoul Amar, Benyounes Amara, Bouazgui Abdelkader, Djoudi Karim, Bouchouareb Abdesslam, Zoukh Abdelkader, Khanfar Mohamed Djamel, Sellal Abdelmalek et Ahmed Ouyahia. Ces derniers doivent répondre de plusieurs griefs liés au «trafic d’influence», «dilapidation de deniers publics», «abus de pouvoir volontaire à l’effet d’accorder d’indus privilèges en violation des lois et réglementations», «conflit d’intérêts avec violation des procédures en vigueur en matière de marchés publics basées sur les règles de la transparence, à la concurrence honnête et de l’objectivité» et «conclusion de contrats, de marchés et d’avenants en violation des dispositions législatives et réglementaires en vigueur à l’effet d’octroyer des avantages injustes à autrui». Il faut le dire cette semaine a été marquée par plusieurs arrestations. Ainsi, le patron de TMC, Mahieddine Tahkout, son fils Billel et ses deux frères Hamid et Rachid, ont été placés sous mandat de dépôt, le 10 juin, par le Juge d’instruction près le tribunal de Sidi M’hamed. Tahkout a été entendu dans des affaires en relation avec des contrats publics. En outre, le PDG du groupe Sovac Mourad Oulmi a été interpellé, mercredi 12 juin, par le groupement de la gendarmerie de Bab Jdid à Alger. Cette garde en vue rentre dans le cadre de l’instruction préliminaire au sujet des enquêtes globales sur la corruption qui ciblent les hommes d’affaires proches de l’ancien régime.

Le satisfecit de la classe politique 

Ces différentes incarcérations ont été accueillies favorablement par la classe politique. Le Porte-parole du parti de l'UDS, Karim Tabbou, a estimé dans une déclaration à la presse que l’incarcération de Ahmed Ouyahia est insuffisante, vu l'énorme préjudice causé au pays et au peuple. « A cause de Bouteflika, et de ses ministres, à leur tête Ouyahia, l’Algérie est à la traîne aujourd’hui dans tous les secteurs, est loin derrière de nombreux pays arabes. J’espère que la prison d’El Harrach accueillera cette bande qui a scellé le sort de 40 millions d’Algériens, qui souffrent aujourd’hui le martyre. La bande doit rendre des comptes, et doit être sévèrement jugée contre tous ses crimes commis à l’encontre du peuple algérien. J’espère que le scénario de la Khalifa Bank ne sera pas réédité, et que ces arrestations permettront la récupération de l’argent public d’élapidé, et que la justice aille jusqu’au bout de son travail » souhaite Karim Tabbou. Pour sa part, le président du  Mouvement de la société pour la paix (MSP) MSP, Abderrazak Mokri, rappelle les nombreuses batailles qu’il dit avoir menées contre l’arrogant et l’incoercible Premier ministre, pendant, notamment, les débats à l’APN sur les lois de finances. « Ouyahia nous narguait et nous répondait du haut de la tribune du Parlement avec mépris et, le comble, considérait que nous avions dévié de la voie de cheikh Mahfoud Nahnah », écrit Mokri sur sa page Facebook. Voulant, à l’évidence, tirer des dividendes de cet événement marquant, le chef de file des islamistes promet de revenir plus en détails sur cette longue histoire qui le liait à Ahmed Ouyahia. Pour l’instant, il se contente de savourer ce moment historique, à ses yeux : «Voici venu le jour où celui qui faisait la pluie et le beau temps, et à cause de qui tant de personnes ont été détruites injustement et tant d’autres personnes se sont enrichies indument, entre en prison. Quelle scène historique inimaginable » Contenant difficilement sa jubilation, Abderrazak Mokri ajoute : «Je ne suis pas là à m’en réjouir mais cela devrait servir de leçon pour comprendre que ce qui restera à la fin ce sont les combats des hommes contre l’injustice, la corruption et les corrompus à un moment où la majorité des gens se tait et que ces hommes n’ont d’autre soutien que Dieu et une infime minorité de gens conscients ». Rappelons que, depuis le 2 avril, la justice algérienne a lancé plusieurs enquêtes et placé en détention provisoire de puissants hommes d'affaires, la plupart soupçonnés d'avoir profité de leurs liens avec le chef de l'État déchu ou son entourage pour obtenir des avantages ou des marchés publics. Enfin, il faut dire que c’est la première fois, dans l’histoire de la justice algérienne qu’un ancien Premier ministre est placé en détention, et qu’autant d’ex-membres du gouvernement sont poursuivis d’un coup par la Cour suprême.