L’instituteur a perdu ses lettres de noblesse

Enseignement en Tunisie :
*Chaouki Ben Salem : les parents sont complices, car ne s’intéressent plus au savoir acquis par leur progéniture, mais plutôt aux notes obtenues. Outils de vanité sociale.
* Mohieddine Messaoudi : Malgré la promulgation d’une nouvelle Constitution, le ministère de l’Éducation  continue toujours à obéir à un texte législatif, vieux de 15 ans, dominé par un esprit présidentialiste
*Noureddine Chmanghi : La solution réside simplement dans une volonté politique d'accroître le budget de l'éducation. Ainsi qu’une accélération du processus de réforme de l'éducation entamé en 2015
 

A croire Ahmed Chawki, «Emir» des poètes arabes (1868 – 1932), la position d’un enseignant dans la hiérarchie, aussi bien «éducative» que «sociale», et même «politique», est toute proche de celle d’un prophète, et ajoute que cet enseignant mérite la plus haute distinction, et surtout un respect sans limites.
Cette image magique, auréolée depuis sa citation, reprise, individuellement ou par les chœurs, dans toute les écoles du Monde Arabe et au-delà, dans la diaspora, par des élèves qui n’ont jamais cessé de réciter le poème en entier, ne représente plus, ou plutôt, ne colle nullement à l’image d’un réel, qui tranche fermement avec l’idéal poétique.
Une chose est certaine : Partout dans le monde, les élèves ne présentent plus cette image de docilité et surtout d’obéissance sans le moindre refus. Chose qui a toujours collé avec celle de «l’enseignant (presque) prophète».
En Tunisie, cette crise, à savoir celle de l’enseignement, est multiple, pour ne pas dire complexe et multidimensionnelle. Essentiellement depuis 2011 :

  1. Une «crise pédagogique» que traverse le monde en entier. A savoir cette remise en question, de la nature et surtout de la vocation d’un système éducatif (en Tunisie), qui ne cesse de produire des «chômeurs de luxe» (comme on dit en Tunisie), à savoir des «Bac + 5/6/7», qui continuent encore à percevoir de l’argent de poche de leurs parents.
  2. Une «crise syndicale», que traverse le pays, depuis 2011, et surtout, ce «bras de fer» entre le ministère de tutelle, et les différents syndicats du corps enseignant.
  3. Une «crise philosophique» qu’a résumée Michel Serres, qui vient de quitter ce monde, à savoir que l’école (comprendre le système éducatif) ne dispose plus du «monopole» de la connaissance. Chose qui a propulsé d’autres «mondes» tel internet en général, et les réseaux sociaux en particulier, comme source primordiale de cette connaissance. D’où cette «chute», selon ce philosophe, de la valeur symbolique de l’école.

La troisième crise, est encore au stade du luxe cognitif. Par contre les deux premières ont mis «les pieds dans le plat» et constituent un «casse-tête» pour l’ensemble de la population, mais aussi de la classe politique et syndicale.
Comment, à la fois rehausser un niveau scolaire qui ne cesse de se dégringoler ? Mais aussi, faire que tout le système éducatif, soit en phase avec le marché du travail. Tant les deux sont (presque) en opposition même ?
Aussi, le statut de «l’enseignant» pousse à poser des questions : Ce (presque) «prophète» est (presque) un «diable» pour une frange non-négligeable de la population. Il suffit de consulter les réseaux sociaux pour constater le niveau de cette violence verbale. A savoir cette «diabolisation» à outrance de l’enseignant. Chose qui a des conséquences atroces sur le rapport entre enseignant et élève !!!
 
Dans un souci de porter un regard multiple et admettre tous les angles de vision, «Majalla» s’est adressé à trois acteurs déterminants de ce secteur stratégique. A savoir un représentant du ministère de tutelle (Mohieddine Messaoudi, Conseiller auprès du ministre de l'Éducation), un représentant syndical ((Noureddine Chmanghi, inspecteur général de l’éducation, secrétaire général du syndicat national et des écoles primaires. Et membre du Haut comité de la réforme de l’éducation). Mais aussi un enseignant (Chaouki Ben Salem, professeur principal émérite). Chacun portera un regard propre, en réponse aux mêmes questions. Chose qui va mettre sous nous nos yeux tout l’arc-en-ciel  éducatif en Tunisie :
 
Première question :Tout le monde, presque sans exception, reconnaît une détérioration du niveau de l’enseignement en Tunisie. Essentiellement les parents. Pourquoi ?

 




:Mohieddine Messaoudi, Conseiller auprès du ministre de l'Éducation), un représentant syndical.


 
Mohieddine Messaoudi : Les parents ne sont pas les seuls à porter un avis défavorable du système éducatif. Les cadres du ministère de l’Education, assument pleinement ce rôle : Sur la base du regard connaisseur et objectif qu’ils y portent. En premier, concernant la détérioration de l’infrastructure, qui est restée trop longtemps sans entretien. Sans oublier, que les institutions éducatives ont fait l’objet d’attaques multiples tout au long de la période de dégradation de la situation sécuritaire [après Janvier 2011]. Au niveau du continu, les manuels scolaires, remontent à plus de dix ans, sans aucune mise-à-jour. Cette tâche n’est nullement du ressort du ministère, à savoir une tâche à la fois législative et souveraine, du ressort de la Présidence du gouvernement et du pouvoir législatif, qui admettent la concordance comme logique de travail.
 
Noureddine Chmanghi : Ce large consensus, concernant la détérioration du secteur de l’enseignement en Tunisie, je le considère sous un angle positif, à savoir un regain de conscience, chez un part grandissant de la population, qui se pose des questions concernant l’enseignement et l’éducation. Étape essentielle pour aborder sur la base du constat, la mise en place des mécanismes de réformes.
 
Chaouki Ben Salem : L’effondrement du système éducatif est une des résultantes du processus de libéralisation à outrance de l’économie, fondé sur le désengagement de l’Etat de son rôle social. Au commencement fut la substitution des programmes scolaires en place, par les plus viles pédagogies occidentales. La réussite scolaire est devenue automatique, avec un recul de l’évaluation comme outil essentiel de toute amélioration possible. Le rôle culturel en a pris un coup très grave. Le régime de Ben Ali, a de son temps a préféré soudoyer les parents, en augmentant sans raison les taux de réussite. Imputant l’échec à l’élève et non au système scolaire… Ceci, sans oublier un dénigrement soutenu des enseignements, en les baissant au plus bas de l’échelle sociale. En vérité, les parents sont complices, car ne s’intéressent plus au savoir acquis par leur progéniture, mais plutôt aux notes obtenues. Outils de vanité sociale.
 
Deuxième question :Ou se situe la problématique, et quel est l’ampleur de la crise ?
 
Mohieddine Messaoudi : La crise touche les fondements du système éducatif dans son ensemble. Malgré la promulgation d’une nouvelle Constitution, le ministère de l’Éducation  continue toujours à obéir à un texte législatif, vieux de 15 ans, dominé par un esprit présidentialiste. Actuellement, nous vivons dans un système politique multiple, marqué par une coopération plus importante avec la société civile. De ce fait, on ne peut faire évoluer le ministère, qu’en instaurant une nouvelle législation, sous l’égide d’un Haut conseil de l’éducation, disposant de prorogatifs constitutionnels.

 




Noureddine Chmanghi, inspecteur général de l’éducation, secrétaire général du syndicat national et des écoles primaires. Et membre du Haut comité de la réforme de l’éducation


 
Noureddine Chmanghi : Les problématiques de la crise, et sa profondeur, résident dans le renoncement de l'État à ses responsabilités en matière d'investissement dans les services de l’enseignement tunisien. Au contraire, nous assistons d’une année à une autre, à des coupes drastiques du budget de ce ministère. Pour rappel, ce budget représentait plus de 24% à l’aube de l'indépendance et la mise en place de la première république. Chose qui a affecté la qualité de l'éducation, notamment le système d'évaluation et de formation. Par conséquence, nous assistons à une marginalisation de l'école publique, qui vit en marge de la société.
 
Chaouki Ben Salem : La problématique réside dans l’absence de toute vision nouvelle de réforme du système éducatif. L’Etat veut se débarrasser de ce secteur au profit du secteur privé. Car toute réforme nécessite des fonds. Chose que l’Etat tunisien refuse d’admette.
 
Troisième question :On constate une détérioration de la situation, ou au mieux une stagnation. Pourquoi ?
 
Mohieddine Messaoudi : Il est évident que la crise qui ne connaît même pas un début de traitement, aille vers une dégradation de la situation. La dégradation de l’infrastructure, ainsi que le manque d’entretien, ont conduit à plus de détérioration. Aussi, les programmes pédagogiques qui n’ont connu aucune mise-à-jour, deviennent obsolètes. Les gouvernements successifs ont sombré toutes dans la gestion du marasme quotidien, délaissant le secteur de l’éducation et ses multiples problèmes. A savoir que la chose ne revête nullement une dimension urgente.
 
Noureddine Chmanghi : Personne ne peut nier l’existence de cette crise, mais elle n’est nullement aussi catastrophique, comme le prétendent certains. Il est vrai que nous constatons une démission ou même absence de toute volonté politique de la part des élites qui se sont succédé au pouvoir après la révolution. Aucun n’a investi dans l’éducation et l’enseignement, pour replacer l’école au cœur de la société, et qu’elle soit une école citoyenne, pilier de la IIème République
 
Chaouki Ben Salem : La pérennisation de la crise se comprend à travers les choix du pouvoir en place actuellement. A savoir cette coupe drastique dans le budget du ministère.
 
Quatrième question :Quelle(s) solution(s) préconisez-vous ?
 
Mohieddine Messaoudi : Toute solution à la crise de l'éducation passe, et doit admettre des mesures courageuses, tel l’octroi des ressources financières nécessaires, en doublant le budget du ministère, et le recrutement du personnel nécessaire, avec une insistance particulière concernant le niveau. Aussi, il faut engager un dialogue national, avec courage et franchise, dans le but de réformer le système éducatif. Et ce, sous l’égide d’un Conseil national supérieur de l'éducation doté de prorogatifs constitutionnels.
 
Noureddine Chmanghi : La solution réside simplement dans une volonté politique d'accroître le budget de l'éducation. Ainsi qu’une accélération du processus de réforme de l'éducation entamé en 2015, dans une action de partenariat entre le ministère de tutelle, l’Union générale des travailleurs tunisiens, et le réseau «Ahd». Aussi, la nécessité de créer un pôle ministériel, associant les ministères de l’ Éducation, l’Enseignement supérieur, ainsi que la Formation professionnelle, dans le cadre d'une vision organisationnelle souple et ouverte.

 




Chaouki Ben Salem, professeur principal émérite


 
Chaouki Ben Salem : La solution consiste à changer le système de gouvernance par un nouveau qui croit réellement que le salut du pays, passe indiscutablement par l’adoption d’un système éducatif, capable d’engendrer de la richesse, et assurer le développement.
 
Conclusion :
A lire les réponses, on oublie parfois, qui représente le ministère de tutelle, ou qui syndicaliste, ou même qui est «élection libre», en simple enseignant. On est plus devant «Les trois mousquetaires», qui chacun, par moment, verse de l’eau dans le moulin de l’autre, et nullement devant «Le bon, la brute, et le truand», dans sa très célèbre scène du cimetière, où chacun des trois essaye de tirer sur les deux autres.
Ceci prouve, que nul besoin de localiser la crise, ou chercher les organes touchés par la gangrène. Les trois intervenants, si différents par la position et le statut, sont presque unanimes. Même plus, chacun a éclairé le même objectif de son point de vue, et surtout de son positionnement.
Très frappant surtout cet accord à constater le recul, absence, immobilisme ou même démission de l’Etat, qui de son rôle de «protecteur» aux premières années de l’indépendance, avec 24% du budget pour l’éducation et l’enseignement, et un pourcentage un peu moins pour la santé, a viré depuis le début des années quatre-vingt du siècle dernier, vers une approche anglo-saxonne, «garante» de l’application des législations, envers et contre tous.
 
Les trois intervenants ont touché de près ou de loin, une question, de loin plus large que le secteur auquel ils appartiennent, à savoir la «nature de l’Etat», aussi le «modèle de développent», mais surtout «le contrat sociale».
Ceci est une autre question.