Sidi-Saïd quitte la centrale syndicale l’UGTA

Après 22 ans de règne sans partage
 
*la pression du Hirak, et la révolte sans précédent de la part de plusieurs sections de la centrale, ont fini par payer
 
*D’ailleurs, trois jours seulement, après avoir été contraint de démissionner de la tête de l’UGTA, Sidi Saïd se voit empêtré dans le bourbier de la justice
*Unique candidat à la succession de Sidi Saïd, il a été élu à l’unanimité par les 522 congressistes présents au centre des conférences Abdelatif-Rahal d’Alger

 

Le 21 juin 2019 demeurera, indubitablement, une date historique pour tous les travailleurs algériens, qui militent sans relâche pour arracher leurs droits, et pour cause, celui  qui a régné sans partage sur l’UGTA  22 ans durant, a fini, enfin, par jeter l’éponge ! Ainsi, Abdelmadjid Sidi-Saïd, qui a battu tous les records de longévité à la tête de l’ex organisation de masse, l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), a décidé de ne pas briguer un nouveau mandat au poste de secrétaire général. Il a entériné la décision lors de l'ouverture des travaux du 13e congrès qui se sont déroulés, du 21 au 22 juin, au Centre international des conférences (CIC) Abdelatif-Rahal, à Alger. « Pour initier le processus de changement, je déclare solennellement que je ne suis pas candidat au poste de secrétaire général de l'UGTA », a-t-il annoncé dans son allocution d’ouverture. Cette décision, il faut le rappeler a été annoncée, en avril dernier, suite au grand mouvement de contestation interne auquel Sidi-Saïd faisait face. Le désormais ex-SG de l'Union des travailleurs, a affirmé, il y a trois mois déjà, son intention de ne plus se porter candidat pour diriger ce syndicat en marge d’une précédente réunion de coordination regroupant les membres de son staff.  « Je vous le dis tout de suite, je ne suis pas candidat. Je l’ai dit aujourd’hui à la commission exécutive nationale (CEN), je n’ai pas d’ambition. Ma seule ambition est d’aller vers un congrès de responsabilité dans une nouvelle dimension d’adaptation et de refondation », a-t-il déclaré à la presse en marge des travaux de la CEN, tenue en avril dernier au complexe des Andalouses à Oran (Ouest du pays). Il faut dire que le retrait de Sidi-Saïd était quelque part attendu, lui qui fait l’objet depuis les premiers jours du soulèvement populaire du 22 février de critiques acerbes de la part de la population et de ses opposants au sein de l’Union. Il est à savoir également que, celui qui dirige le premier syndicat du pays depuis 1997, est fortement contesté par les travailleurs salariés, pour sa proximité avérée avec le cercle de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Ainsi, de nombreuses manifestations ont lieu hebdomadairement devant le siège de la centrale syndicale pour demander son limogeage. Et depuis le début de mouvement populaire, la contestation s’est intensifiée contre lui et la direction actuelle. Les protestataires ont lancé depuis quelques mois, le mouvement de réappropriation de la Centrale syndicale par les travailleurs, à travers plusieurs wilayas de l’Algérie. Les frondeurs ont organisé également, une campagne de recueil d’un million de signatures auprès des syndicalistes et par Internet pour « exiger le départ de Sidi-Saïd et la restitution de l’UGTA aux travailleurs ». Abdelmadjid Sidi-Saïd est considéré, depuis toujours, comme étant le symbole typique du règne de Bouteflika. Il a été aussitôt classé dans les rangs de la bande qui a ruiné le pays pendant vingt ans. Il était l’un des partisans et fervents défenseurs d’un cinquième mandat pour l’ancien président de la République Abdelaziz Bouteflika. Pis encore, il a mis cette organisation des forces ouvrières à la disposition du clan présidentiel deux décennies durant. Inféodée au pouvoir, l’UGTA a, par ses centaines de milliers d’adhérents, contribué au succès de Bouteflika dans les différents scrutins auxquels il a participé. En contrepartie, les responsables syndicaux, qui suivaient cette ligne directrice tracée par le gouvernement pour Sidi-Saïd, ont bénéficié d’importants privilèges. « Depuis vingt ans, l’UGTA de Sidi-Saïd a préféré servir le clan présidentiel au lieu de servir les travailleurs », déplore un cadre syndical, élément actif du mouvement de réappropriation de l’UGTA, né au lendemain de la révolte populaire. En ce qui concerne le congrès lui-même, personne ne peut expliquer la manière avec laquelle ont été délégués les congressistes. En tout cas, les syndicalistes de base ont été exclus de ce congrès. Ainsi, face à tous ces agissements contraires à l’esprit et à l’éthique du syndicalisme, environ une dizaine d’unions de wilaya a opté pour le boycott de ce congrès. C’est le cas de l’Union d’Alger qui, à l’issue d’un sit-in de ses adhérents tenu, à la nuit veille  du 13e congrès, devant le siège de cette structure, a préféré ne pas participer à ce congrès qualifié de « clandestin » et de « préfabriqué ». Une mesure approuvée par le SG, Amar Takjout, qui regrette que les statuts et le règlement intérieur de ce syndicat ne soient pas respectés. « On doit poser la question puis y répondre : pourquoi aujourd’hui l’UGTA est-elle décriée et insultée par le peuple? Cette rupture, cette crise de confiance entre le syndicat et la base est due à quoi ? », s’interroge notre interlocuteur. Il convient de savoir par ailleurs que, le mandat actuel prendra fin le 10 janvier 2020, toutefois le secrétariat national a décidé d’avancer la date de l’organisation du 13e congrès de l’UGTA, en marge d’une précédente réunion de coordination regroupant les membres du comité exécutif national de l’UGTA. Rappelons que, quelque 500 délégués de différentes wilayas, dont les responsables de près de 30 fédérations de différents secteurs professionnels, ont pris part aux travaux de ce congrès de deux jours, qui a été couronné par l’élection de la nouvelle direction de l’UGTA et l’évaluation de son travail accompli.

Sidi Saïd rattrapé par la justice 
 En somme, une chose est sûre, la pression du Hirak, et la révolte sans précédent de la part de plusieurs sections de la centrale, ont fini par payer.  Donc, le désormais patron de l’UGTA, a été un peu forcé à quitter les locaux de la rue Aissat Idir au centre d’Alger. Le geste d’adieu restera comme une image marquante du mouvement populaire qui a, indirectement, mis fin à un long règne de Sidi Saïd au sommet de l’UGTA. Ayant survécu à plusieurs mouvement de redressement, Sidi Saïd aurait pu poursuivre allégrement l’aventure avec le 5ème mandat, mais le vent du 22 février ne pouvait pas ne pas l’emporter, de gré ou de force. Toutefois, s’il est sorti «sain et sauf» du congrès de l’UGTA, rien ne dit qu’il ne sera pas appelé à répondre de sa gestion des sous et des dessous de plus grand syndicat du pays. D’ailleurs, trois jours seulement, après avoir été contraint de démissionner de la tête de l’UGTA, Sidi Saïd se voit empêtré dans le bourbier de la justice. Il ne pourra visiblement pas profiter de sa retraire dorée après son départ du plus grand syndicat du pays qu’il a trivialement transformé en instrument politique anti-social. En effet, le désormais ex-patron de l’UGTA, a été convoqué le, 24 juin, par le tribunal de Béchar en compagnie du secrétaire national chargé de l’organique au niveau de la Centrale UGTA, Tayeb Hmarnia. Les deux mis en cause, sont accusés de falsification de documents concernant des nominations aux postes du bureau national du syndicat. Ainsi, le juge d’instruction a ordonné au parquet de les convoquer pour clarifier la complexité de l’accusation de falsification qui pèse sur ces deux cadres syndicaux. Cette convocation fait suite à la demande des avocats d’un cadre du syndicat accusé dans l’affaire. Le procès qui devait avoir lieu le, 24 juin a été ajourné à la suite de l’absence de Sidi-Saïd et Tayeb Hmarnia, ainsi que le juge chargé de l’affaire. Il a été reprogrammé pour la semaine prochaine. La question reste posée sur la présence de ces deux cadres à Béchar pour le procès.

Election d’un nouveau SG  
Rappelons par ailleurs que, le treizième congrès, extraordinaire, a abouti à l’élection de Salim Labatcha à la tête de la centrale, syndicale, pour un mandat de cinq ans. Unique candidat à la succession de Sidi Saïd, il a été élu à l’unanimité par les 522 congressistes présents au centre des conférences Abdelatif-Rahal d’Alger. Seul à briguer le poste de secrétaire général, Labatcha n’a eu aucun adversaire en face de lui, encore moins à un mouvement de contestation de la part des congressistes. Ces derniers assistaient à un congrès qui intervenait dans une conjoncture particulière. Toutefois, même les observateurs les plus avertis ne s’attendaient pas à un tel résultat, en ce sens que Salim Labatcha ne figurait pas parmi les cadres les plus en vue au sein de la centrale syndicale. Il était d’ailleurs peu connu du grand public. Secrétaire général de la Fédération des travailleurs de l’agroalimentaire, Salim Labatcha était connu pour être l’organisateur des marchés de vente en détail des produits alimentaires durant le mois de Ramadhan. De par son poste, il finit au fil des ans par développer des relations très étroites avec des groupes spécialisés dans l’agro-industrie. Mais Salim Labatcha ne s’est pas fait connaître par ses activités syndicales mais plutôt par son activité politique.Méconnu dans le domaine syndical, le nom de Salim Labatcha est lié au putsch avorté qu’il a mené en 2016 contre la secrétaire générale du parti des travailleurs (PT), sur instigation de Amar Saadani, ex-secrétaire général du FLN, et du député FLN de Annaba, Baha Eddine Tliba, qu’à ses activités syndicales. Exclu définitivement de cette formation politique après un congrès extraordinaire, M. Labatcha a pu conserver sa place au sein de l’UGTA grâce à sa proximité avec l’ex-secrétaire général, Abdelmadjid Sidi Saïd. Secrétaire général de la fédération de l’agroalimentaire, dont le mandat a expiré depuis bien longtemps, il n’avait donc le droit ni de se porter candidat ni de voter.Son élection à la tête de la centrale syndicale risque, selon de nombreux observateurs, d’exacerber les tensions au sein de cette organisation syndicale. Les contestataires de Abdelmadjid Sidi Saïd ont déjà affirmé leur rejet de ce congrès et de ses résultats et ne comptent pas se taire. Ils promettent de reprendre bientôt la protestation jusqu’à la réappropriation de la centrale syndicale par les travailleurs. A cette forte contestation s’ajoute le manque de cohésion à l’intérieur de l’organisation. Ainsi, le nouveau SG de l’UGTA  aura pour lourde tâche de faire le lourd et très contesté héritage de Sidi Saïd, fruit d’un règne sans partage sur la centrale syndicale. Il devra surtout rétablir une confiance perdue en un syndicat devenu au fil du temps un appendice du pouvoir plutôt qu’un rempart contre les nombreux assauts contre les acquis des travailleurs. Ces derniers ont assisté impuissants à l’alignement de leur centrale syndicale aux positions de l’exécutif avec un zèle rarement égalé. Hélas, d’un syndicat fort et revendicatif tel qu’il a été au temps de  feu Abdelhak Benhamouda, l’UGTA s’est vite transformée en un appendice syndical du pouvoir d’abord sous le président Zeroual puis durant le long règne de Bouteflika. L’organisation qui donnait des sueurs froides au premier gouvernement d’Ouyahia (1995-1998) avec un CNES mené de main de maitre par feu Mohamed Salah Mentouri, a tôt fait de se mettre dans le giron du pouvoir. L’UGTA sous Sidi Saïd a cessé d’être un contre-pouvoir, qui a vocation à défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs, pour servir d’instrument politique destiné à légitimer toutes les mesures anti sociales que les gouvernements successifs avaient eu à prendre. Et depuis la signature du fameux «Pacte social de croissance», l’UGTA a divorcé d’avec les grèves et les mouvements sociaux pour se transformer en pompier du gouvernement. Pis encore, sous sa direction, l’organisation a servi de rouleau compresseur contre l’activisme des syndicats autonomes qui ont  pourtant montré leur grande représentativité sur le terrain. Pour le pouvoir, Sidi Saïd a sûrement rempli convenablement son contrat en lui prêtant main forte pour l’achat de la paix sociale. Mais aux yeux des travailleurs et des vrais syndicalistes, Sidi Saïd a gravement discrédité le combat de l’UGTA et ouvert la voie, sans le vouloir, à des syndicats autonomes plus crédibles et plus percutants. Il convient de rappeler enfin que, l’autre élection suspicieuse, qui a défrayé la chronique cette semaine en Algérie, c’était celle deSami Agli, PDG du groupe  familial Agli, qui active principalement dans l’industrie agroalimentaire, la promotion immobilière, la construction, la distribution automobile, la logistique et le tourisme, à la tête du Forum des chefs d’entreprises (FCE). Candidat unique à ce scrutin, après le retrait de la course du trublion Hassan Khelifati, PDG d’Alliance Assurances, Sami Agli, ex-vice-président du FCE, faisait partie de l’équipe dirigeante de cette organisation patronale, dont une grande partie est aujourd’hui sous enquête et certains interdits de quitter le territoire national. Très proche de l’ex-président Ali Haddad, n’ayant pas réussi à se faire élire comme député FLN à Biskra, sa ville natale, il a été sévèrement critiqué par Moncef Othmani, alors président du FCE par intérim, en raison de «magouilles constatées autour du scrutin» qui ont poussé Hassan Khelifati à se retirer non seulement de cette élection, mais aussi de l’organisation patronale. Il faut dire que la candidature de ce dernier à la présidence du FCE n’était pas fortuite. Pour nombre d’hommes d’affaires qui ont déserté l’organisation, rien n’a changé au sein du Forum. « L’ancien président et son équipe de vice-présidents, dont Agli faisait partie, ont trituré les statuts pour faire en sorte que l’organisation n’échappe jamais au contrôle de ses chefs. L’équipe, qui avait validé les décisions de Ali Haddad et sa stratégie, est toujours aux commandes. Haddad n’est plus, mais son lobby est toujours aussi fort » a tenu à nous confirmer le PDG d’Alliance Assurances, Hassan Khelifati.