Vers la substitution du Français par l’Anglais

Enseignement Supérieur en Algérie
* L’Algérie fait partie d’un environnement francophone. La France est notre principal partenaire dans de nombreux domaines.
 
* ainsi que la mauvaise place qu’occupe l’université algérienne dans le classement mondial poussent les observateurs à se poser des questions sur l’opportunité de remplacer une langue par une autre.
 
*Renforcer l’usage de l’anglais est un projet positif que nous encourageons tous pour l’amélioration de la qualité de l’université algérienne, mais il ne faut pas tomber dans le discours que tiennent certaines parties et qui appellent à remplacer le français par l’anglais.
 

Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, se prépare sérieusement à substituerle français par l’anglais dans le cursus universitaire algérien. L’idée a été lancée il y a quelques semaines sur fond de stigmatisation du rôle prêté à tort ou à raison à la France dans la crise en cours. Si telle est l’arrière-pensée des concepteurs du projet, autant dire qu’il s’agit d’un mélange des genres qui n’a pas lieu d’être, la langue de Molière n’appartenant pas exclusivement à la France. Elle constitue, au contraire, un héritage commun à tous ceux qui la maîtrisent et l’utilisent, dont les Algériens pour lesquelles il s’agit d’un « butin de guerre », disait Kateb Yacine. La langue française ne se limite pas au seul aspect culturel, comme le laisse entendre le ministre de l’Enseignement supérieur Tayeb Bouzid. L’Algérie fait partie d’un environnement francophone. La France est notre principal partenaire dans de nombreux domaines. Les voisins immédiats de l’Algérie, à commencer le Maroc et la Tunisie, sont des pays qui utilisent le français. Notre diaspora vit essentiellement en France. Remplacer le français par l’anglais, c’est prendre le risque de couper le pays de son environnement et de l’isoler. C’est surtout la légèreté avec laquelle le gouvernement a tiré ses conclusions et acté sa décision qui interpelle. Mieux encore, dans une correspondance datée du 21 juillet 2019, M. Bouzid, exhorte les responsables des universités d’utiliser l’arabe et l’anglais dans les en-têtes de leurs correspondances et documents officiels pour «une meilleure visibilité des activités académiques et scientifiques» des universités. La décision prise par l’ancien recteur de l’université de Batna 2 (2015-2019) s’inscrit dans le cadre d’un projet qui lui tient à cœur depuis sa prise de fonction, le 1er avril dernier : remplacer progressivement le français par l’anglais. Sur sa page Facebook, le ministre a en effet annoncé, en juin dernier, le lancement d’un sondage pour le renforcement de la place de l’anglais aux dépens de l’autre langue étrangère, le français. Enfonçant le clou, Bouzid Tayeb avait déclaré le 8 juillet à l’université Mentouri de Constantine que «le français ne vous mène nulle part !» Il précise que sa décision a été prise suite «à la demande des étudiants qui veulent que leurs diplômes soient reconnus à l’étranger, au Japon à titre d’exemple». Indiquant que les premiers résultats du sondage donnaient un «oui» majoritaire pour l’anglais, M. Bouzid a déclaré «que nous avons deux langues nationales [l’arabe et le tamazight, ndlr], pourquoi s’exprimer avec une langue étrangère ? ». « L’anglais ne sera utilisé que pour la recherche scientifique et ne va pas remplacer définitivement le français», a-t-il ajouté, précisant que « cela se fera progressivement», selon la même source. Soulignant que la langue anglaise était également la langue des revues scientifiques, le ministre a encouragé l’ouverture d’un dialogue entre académiciens et étudiants pour œuvrer à adopter l’anglais dans la recherche scientifique. Par ailleurs, M. Bouzida, dans une réponse à la question d’un étudiant sur le remplacement de la langue française par l’anglais comme langue d’enseignement universitaire, souligné que « la décision définitive sera prise après consultation de toutes les académies universitaires à l’intérieur et à l’extérieur du pays », ajoutant que « son ministère va lancer un sondage concernant cette question sur Internet». Pour rappel, l’apprentissage du français ne commence qu’à la troisième année primaire alors que l’anglais ne commence qu’à la première année moyenne avec un volume horaire très réduit.

 
 95 % des étudiants sont pour l’Anglais
En sus, le Ministèrede l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique,a officiellement lancé, le 4 juillet, un sondage en ligne en demandant à la communauté universitaire, de statuer sur l’éventualité de remplacer, dès la prochaine rentrée, la langue française par la langue anglaise à l’université. Il a finalement fait un grand flop à telle enseigne que ses promoteurs ont préféré battre en retraite. Sur un échantillon d’un million 700.000 étudiants recensés à la rentrée 2018-2019, seuls 90.418 d’entre eux ont participé à ce sondage. Les résultats publiés de cette consultation sur sa page Facebook ont montré que 95 % des votants ont approuvé par un «oui» la suppression du français et l’adoption de l’anglais tandis que 5% ont votés «non». Mais au-delà de ce taux (95 %) d’opinion favorables contre les 5% d’étudiants opposés à l’option, il reste dérisoire par rapport à l’effectif qui frise les deux (2) millions.En outre, dans un sondage effectué par le site 1.2.3. viva l’Algérie, à la question « Etes-vous pour remplacer le français par l’anglais dans le système éducatif algérien ? » sur  43 194 votants, 38 699 soit 89,60 % ont voté oui, 3 167 soit 7,32% ont voté non et 1 328 soit 3,08% ont voté « je ne sais pas ». Les organisateurs du sondage passent à l’étape suivante. Ils demandent aux parents d’élèves et aux enseignants d’organiser une table ronde et de présenter leurs conclusions à la ministre de l’éducation nationale. Par ailleurs, au-delà du fait que cette décision n’a pas bénéficié d’un large débat au sein de la famille éducative et également de l’élite politique, elle requiert aussi la mobilisation de nombreux moyens dont l’encadrement qui fait défaut.


 
Le Ministère a-t-il les moyens de sa politique ?
 Par ailleurs, il est utile de rappeler que la “substitution” du français continue toujours de diviser la communauté universitaire et la société en général. Pour les soutiens, l’option pour une deuxième langue peut aisément s’expliquer par le déclin de la langue de Molière au niveau mondial, désormais circonscrite à la France, à une partie du Canada et à quelques pays africains, anciennes colonies françaises. En revanche, la langue de Shakespeare s’impose mondialement comme celle des sciences. En Algérie, le département de l’Enseignement supérieur a-t-il les moyens de sa politique ? La question se pose avec acuité, surtout, lorsque l’on sait que l’enseignement du français pose problème, déjà, en ce sens qu’il est à l’origine du redoublement de quelque 60% des étudiants en première année, qui, une fois arrivés à l’université, ont du mal à suivre les cours qui se font exclusivement en français. Pour l’anglais, c’est encore une autre paire de manches parce que la maîtrise d’un jargon spécifique est primordiale pour les matières scientifiques. Un bagage linguistique qui n’est pas dispensé dans l’école algérienne. Ce qui est loin donc d’être une sinécure. D’où le problème d’encadrement. Selon un linguiste que nous avons contacté, divers facteurs plaident en faveur de l’encouragement d’une deuxième langue étrangère, à commencer par le fait que l’anglais est enseigné dès la première année moyenne, les élèves sont donc munis d’un bagage linguistique assez important, en sus de l’encouragement des parents, dès leur plus bas âge. Pour la question de sa maîtrise, notre interlocuteur, qui est également enseignant, a révélé qu’il sera mis en œuvre ce qu’il appelle “english for specific purpose” (l’anglais pour besoins spécifiques) qui est très facile, ne nécessitant que 400 mots pour communiquer en langue anglaise, contrairement à la langue française. Cependant, la langue anglaise à l’université n’est pas pour demain, parce qu’il revient à la communauté universitaire, ainsi qu’aux parents d’élèves de décider d’adopter la langue anglaise, a nuancé notre interlocuteur. Devant un tel décor, il est à se demander alors quel objectif se cacherait derrière ce genre d’annonces, que d’aucuns jugent qu’il n’est pas loin d’être purement politique et lié à des considérations géostratégiques ? Il ne suffit pas de changer une enseigne d’une faculté du français vers l’anglais pour basculer d’une langue d’enseignement et de travail à une autre. Il faudrait une stratégie, sur le long terme, mise sur pied non pas par des politiques, mais par des académiciens et spécialistes, qui prendraient en considération plusieurs aspects. En outre, la question reste posée sur la légitimité de prendre une telle décision tout en sachant que leministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Tayeb Bouzid, fait parti d’un gouvernement censé expédier les affaires courantes. Il faut noter également que depuis le déclenchement de la révolte populaire beaucoup de voix s’élèvent contre la langue française. Les luttes idéologiques reprennent de plus belles dans les écoles, les universités ainsi que tous les domaines dans la société. Il faut aussi souligner que l’enseignement en Algérie est dispensé en langue arabe du primaire jusqu’au secondaire. L’apprentissage du français ne commence qu’à la troisième année primaire alors que l’Anglais ne commence qu’à la première année moyenne avec un volume horaire très réduit. Ces données ainsi que la mauvaise place qu’occupe l’université algérienne dans le classement mondial poussent les observateurs à se poser des questions sur l’opportunité de remplacer une langue par une autre.
 
Ce que pensent les pédagogues 
 
Alors que le ministère de l’Enseignement supérieur affiche clairement sa volonté soudaine de renforcer l’usage de la langue anglaise dans l’enseignement supérieur, les professionnels du secteur demeurent sceptiques face à la faisabilité du projet qui est, certes, intéressant et ambitieux, mais difficile à mettre en place. «Renforcer l’usage de l’anglais est pour moi une évidence, mais, hélas, rien n’a été fait dans ce sens. Ce qu’il faut savoir c’est que la plupart des recherches dans les spécialités techniques et scientifiques se font en anglais, sans oublier que la documentation dans cette langue est beaucoup plus abondante. Renforcer l’usage de l’anglais est un projet positif que nous encourageons tous pour l’amélioration de la qualité de l’université algérienne, mais il ne faut pas tomber dans le discours que tiennent certaines parties et qui appellent à remplacer le français par l’anglais. D’abord, parce que c’est carrément impossible et que cela ne peut se faire sans des études au préalable, et qu’il s’agit surtout d’un discours idéologique dangereux et populiste tenu par des personnes voulant induire l’opinion publique en erreur», a indiqué Abdelmalek Azzi, coordinateur national du Conseil national des enseignants du supérieur (Cnes). De son côté, un enseignant en sciences politiques, a indiqué qu’il s’agit d’un projet «voué à l’échec» en raison du manque en ressources humaines. «Pour moi, il s’agit d’un projet vide de sens. On ne fait pas d’annonce juste pour annoncer quelque chose qu’on ne pourra concrétiser que d’ici une vingtaine d’années. Comment la tutelle peut-elle songer à renforcer l’usage de l’anglais, alors que nos étudiants sont d’un faible niveau en anglais et que l’enseignement supérieur ne dispose pas d’enseignants qualifiés. Ce que vous trouverez dans les facultés algériennes ce sont des enseignants qui ont fait leurs études à l’étranger, mais qui ne sont pas aptes à enseigner en cette langue. Si nous voulons vraiment renforcer l’usage de l’anglais, il faudra impliquer le secteur de l’Education nationale», a-t-il estimé. Pour sa part, Abdelhafid Milat, coordinateur de l’autre aile du Cnes, a fortement salué le projet tout en appelant à faire de l’anglais, une deuxième langue au sein des universités algériennes après l’arabe. «De nos jours très peu de régions dans le monde usent du français, l’anglais est devenu la langue des sciences par excellence. Nous sommes déjà en retard, pourquoi ne pas y remédier dès maintenant et encourager l’émergence de cette langue au sein de nos facultés. Cela ne sera que plus bénéfique pour nos étudiants», a-t-il déclaré. Concernant le manque de moyens et d’enseignants qualifiés, le syndicaliste a affirmé que l’université algérienne est dotée d’un «énorme potentiel qui n’attend qu’à être exploité».Meziane Meriane, pédagogue et coordinateur du Snapest, a rappelé que ce n’est pas la première fois qu’on évoque ce projet de substitution du français par l’anglais. Il y a quelques années, dit-il, ce projet avait été soulevé mais un spécialiste anglophone leur a déconseillé cette option.
Selon lui « la langue française est un butin de guerre, on ne décide pas de la remplacer du jour au lendemain ou de la déraciner car la langue ce n’est pas seulement ce qu’elle véhicule mais c’est tout un environnement». En outre, 
M. Meriane estime que, la décision de remplacer le français par l’anglais « est un échec programmé qui répond à une idéologie revancharde. Cette décision n’est pas dans l’intérêt de l’Algérie mais elle répond à un intérêt idéologique et on court droit vers l’échec, car on veut le faire dans la précipitation et c’est de la démagogie» met-il en garde.

Le conflit française/anglaise est plus que jamais d’actualité
 
En outre, des observateurs s’interrogent sur la pertinence d’une décision «illégale» prise par un membre d’un gouvernement «illégitime». La Constitution algérienne recense deux langues nationales officielles : l’arabe et le tamazight. Si M. Bouzid ignore royalement cette dernière, il ne fait pas trop cas de la Loi fondamentale qui exige dans son article 2 d’œuvrer à «l’épanouissement de la langue arabe et à la généralisation de son utilisation dans les domaines scientifiques et technologiques, ainsi qu’à l’encouragement de la traduction vers l’arabe à cette fin». Le ministre ignore également les instructions de l’Etat, qui exigent de rédiger les documents officiels en arabe. Pire, il lui adjoint une autre langue, a fortiori étrangère : l’anglais. Des experts ont adressé au ministre des questions auxquelles il ne semble pas prêt à répondre : quel a été le bilan de l’arabisation et celui des différents départements des langues à travers le pays (ENS, ILE, etc.) ? Quels sont les moyens humains et matériels que le département de Ben Aknoun (Alger) compte mettre en place pour «renforcer» l’enseignement de l’anglais ? Et pourquoi un tel débat alors que l’université souffre d’autres maux ? Un coup d’œil au site du ministère (www.mesrs.dz) renseigne sur le sérieux de la démarche de Bouzid Tayeb : les rubriques sont presque exclusivement en arabe et en français alors que la partie réservée à l’anglais se résume à des titres mal traduits. Par ailleurs, il convient de savoir que, le continent africain compte aujourd’hui environ 200 millions de personnes parlant la langue française contre 65 millions de Français. Autrement dit, seulement 30% environ des francophones dans le monde sont français. 
Selon l’Organisation Internationale de la francophonie, en 2050 environ, il y aura 700 millions de francophones dans le monde dont plus de 80 % seront Africains. La langue française n’est donc plus celle du colonisateur comme aiment encore la qualifier certains. Elle est aujourd’hui une langue africaine ; la langue appartient au peuple qui la parle et la fait sienne. Enfin, malgré son refus idéologique d’intégrer la francophonie, l’Algérie demeure le second pays francophone de la planète mais subit de plein fouet l’expansion de l’anglais. L’engouement exprimé par une large frange de la société (étudiants, ingénieurs, enseignants, médecins…) pour l’apprentissage de la langue internationale au détriment du français est un signal d’alerte clairement perçu par les promoteurs de la langue française. L’anglais semble inexorablement étendre son influence en Algérie et ce, malgré les efforts déployés par l’agence pour la francophonie pour freiner son expansion. Les Algériens sont conscients que dans le contexte actuel de la globalisation, les échanges, la communication et la reconnaissance passent également – essentiellement – par l’apprentissage de l’anglais. Le conflit langue française/langue anglaise est plus que jamais d’actualité en Algérie !