Tanzanie : Étranges disparitions des détracteurs du gouvernement

En Tanzanie, les bruits vont vite et même très vite, surtout au sujet des détracteurs du président John Magufuli et de son gouvernement. Certains réapparaissent, blessés ou morts, tandis que le sort d'autres reste inconnu. Ces disparitions inquiètent les associations des droits de l’Homme.

Les exemples ne manquent pas. A l’instar de Daniel John, opposant, été enlevé en pleine campagne électorale à Dar es Salaam, avant d'être retrouvé mort, le corps marqué de coups de machette.

Aussi, le cas de Mdude Nyagali, un autre opposant, qui a porté une critique très acerbe au président Magufuli. Il a été retrouvé grièvement blessé au bord d'une route du sud du pays, quelques jours après sa disparition.

Aidan Eyakuze, membre de la société civile tanzanienne, affirme : «Je n'ai pas de souvenance d'une vague de kidnappings de cette ampleur avant 2016». Quant à Fatma Karume, ancienne bâtonnière de l'ordre des avocats tanzaniens, elle assure que «les enlèvements se sont multipliés, visant surtout les personnes qui critiquent ouvertement le régime, en particulier les opposants politiques».

17 kidnappings depuis 2016, selon un comptage publié par la Coalition tanzanienne des défenseurs des droits de l'homme (THRDC), à savoir des défenseurs des droits de l'homme, des journalistes, des hommes d'affaires, des hommes politiques et des artistes.

Même les proches du pouvoir dénoncent ces disparitions, à l’exemple de l'ancien chef de la diplomatie tanzanienne Bernard Membe, soupçonné par la direction du parti d'être opposé à la candidature de M. Magufuli à un nouveau mandat, qui avait dénoncé, le 2 juillet dernier, la «culture nouvelle» des enlèvements dans le pays.

Quatre jours après cette déclaration, l’assistant personnel de Bernard Membe, Allan Kiluvya a été enlevé par des hommes armés à Dar es Salaam, puis retrouvé sain et sauf 48 heures après.

La députée Halima Mdee, leader de la branche féminine du principal parti d'opposition, le Chadema, a dénoncé dans une déclaration considérant que «ce sont des méthodes d'un régime qui ne supporte aucune critique».

Des meetings de partis d'opposition ont été interdits, des opposants arrêtés, des journaux fermés, des journalistes et artistes arrêtés, molestés ou menacés de mort pour avoir critiqué l'administration, et ce depuis l'entrée en fonction du président, selon plusieurs opposants et militants des droits de l'homme..

Même une tentative d’assassinat par balles en septembre 2017, a visé l’ancien député Tundu Lissu, pressenti pour être candidat de l'opposition à la présidentielle de 2020. Il avait été grièvement blessé. Et accuse le gouvernement d'avoir voulu l'assassiner, ce que le pouvoir dément.

Selon Kangi Lugola, ministre de l'Intérieur, lors d'un rassemblement public le 14 juillet : «Il y a sur les réseaux sociaux des gens qui fabriquent des enlèvements et des disparitions. Cela peut diviser la nation et semer la panique au sein de la population». Ordonnant même à la police de «rechercher et arrêter tous ceux qui propagent ces mensonges dans le but de dresser la population contre le gouvernement». Les autorités ont pris pour habitude de rejeter en bloc ces accusations. 

Des enquêtes ont été ouvertes sur ces enlèvements, selon l'opposition et les activistes des droits de l'homme, mais aucune n’a pu conduire à des poursuites judiciaires. Tandis que l’opposant Mdude Nyagali a publiquement accusé les forces de sécurité de l'avoir enlevé, dénonçant «des mobiles politiques».

Un leader syndical étudiant, Abdul Nondo, a ainsi été accusé d'avoir cherché la notoriété en prétendant, selon la police, avoir été kidnappé. Jugé, il a finalement été acquitté début novembre 2018.

Un chauffeur de bus d'Arusha, sous couvert de l'anonymat témoigne que «les gens vous disent qu'ils ont peur parce que personne ne semble être à l'abri. Dans les transports publics et les bars, les gens ne parlent plus politique. Ils ont peur des personnes assises à côté d'eux».

Même dans les rangs du CCM (parti au pouvoir), la peur existe. Un parlementaire de parti considère «qu’aucun député du parti n'ose lever le doigt par peur d'être visé à son tour ou de voir son nom rayé de la liste des candidats du parti aux prochaines élections».