Le Président est mort… Qui vivra ?

* Entre les présidentielles, qui peuvent être à deux tours et une législative, la concentration des citoyens peut subir des dégâts. Sans oublier le retour des vacances, et surtout la rentrée scolaire qui coïncide avec cette date, à savoir le 15 Septembre.
 
* L’actuelle instance dispose de suffisamment d’expérience et de compétences pour mener à bien le processus électoral, conformément aux normes tunisiennes

La dépouille du Président Tunisien défunt n’a encore bien pris sa place au Palais présidentiel de Carthage, venant de l’hôpital militaire de la capitale, que Nabil Baffoun, président de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), déclare à une télévision locale, que les élections présidentielles ont été fixées pour le 15 Septembre prochain, et que le dépôt des candidatures pour ces présidentielles, se feraient entre le 2 et 9 du mois d’aout prochain. Tout en rappelant que la date déjà prévue pour les élections législatives reste inchangée.
Résultat : Un affolement dans les rangs des partis concernés par les deux échéances, tout en sachant que certains pour ne dire plusieurs, n’ont pas encore fini l’établissement des listes pour les législatives, et encore moins les déposer dans les bureaux de l’ISIE. 
Il faut rappeler, que la disparition de Béji Caïd Sebsi, a rendu caduque tous les arrangements entre les partis et les entités politiques, et même les indépendants, concernant les deux élections. La disparition du «Patriarche» de Nidaa Tounis, va affaiblir certainement ce parti. Deuxièmement, les présidentielles passe désormais avant les législatives, pour brouiller toutes les cartes, et même en déchirer certaines. 
Les entités politiques tunisiennes, essentiellement celles concernées au premier degré par la gouvernance, s’activent sur 3 fronts : 

  1. La gestion de l’absence du président défunt. Sachant que ce dernier a refusé d’amender une législation «liberticide» selon certains, qui interdit la participation à certaines personnes.
  2. La gestion des présidentielles, à savoir, faire vite et bien. Mieux encore : Bâtir de nouvelles alliances, tout en ayant un œil à la pendule de sable, qui sonnera les glas, le 9 août soir à minuit.
  3. La gestion des législatives, tout en sachant que la mort de Sebssi a constitué une mauvaise surprise pour beaucoup. A l’exemple de ceux qui ont sauté d’une liste électorale à une autre, à la dernière minute.

 
Comme toute élection, partout dans le monde, des noms circulent. Mis à part, les «vétérans», à savoir ceux qui ont annoncé leurs participations depuis longtemps, les gens se demanderaient bien si un «outsider» ne pourrait pas venir à la dernière minute, couper l’herbe sous les pieds des favoris et rafler le pactole à lui seul.
Le plus en vue sur la liste de ces «fantômes» est réellement, Abdelkrim Zbidi, actuel ministre de la Défense, qui a même annoncé, de la vie de l’ancien président, qu’il ne serait pas candidat. Certains «influenceurs» sur le net, essentiellement sur les réseaux sociaux, considèrent déjà le monsieur, non comme candidat, mais surtout sous l’étiquette du «prochain sauveur» de la Tunisie. 
Dans ce cafouillage tout est flou, pour certains, à l’instar d’Ahmed Seddik, Président du parti «l’Avant-garde», qui dans une intervention télévisuelle, considère que les dates fixées ne peuvent assurer une concurrence loyale, ou une ambiance saine, qui permettrait, selon lui, d’exercer la démocratie tant voulue par les Tunisiens. Précisant qu’entre les présidentielles, qui peuvent être à deux tours et une législative, la concentration des citoyens peut subir des dégâts. Sans oublier le retour des vacances, et surtout la rentrée scolaire qui coïncide avec cette date, à savoir le 15 Septembre.

Une question
La question est plus large encore, à savoir : Doit-on observer des échéances fixées selon la Constitution, à dates sacrées, à prendre et mettre en application sans discuter ?
Selon le président de l’ISIE, l’observation des règles dictées par la Constitution, relève du «sacré». 
Mais qu’en est-il de l’histoire des Tunisiens avec ces échéances ? Après le 14 Janvier 2011, et la vacance du poste du président, la Constitution en vigueur en ce temps, prévoyait un temps assez court pour organiser des élections présidentielles. Temps assez court, et même très court pour les acteurs politiques, qui, d’un commun accord, autre que constitutionnel, ont décidé de porter (le défunt) Béji Caid Sebsi, au poste de Premier ministre, avec pour mission principale, et presque unique, l’organisation des élections de la première Assemblé Constituante. Mission accomplie en octobre de la même année.
 




Mondher Bedhiafi, écrivain et directeur du site «attounisiyoun».

Dans une déclaration à «Majalla», Mondher Bedhiafi, écrivain et directeur du site «Attounisiyoun», considère que l’ambiance électorale actuellement, en liaison avec le chevauchement entre élections présidentielles et présidentielles, aura un impact négatif sur le processus électoral dans son ensemble. Chose qui va induire de la confusion parmi les électeurs et les acteurs politiques. Et va concerner l’ISIE, qui ne peut à la lumière de ses moyens actuels, assurer les deux calendriers en parallèle, aussi bien au niveau de l’organisation que la logistique nécessaire.
Bedhiafi ajoute en conclusion, que le choix meilleur serait d’organiser les élections présidentielles à la date fixée par l’ISIE, tout en reportant les législatives à une date ultérieure. Sans oublier – selon lui – la charge émotionnelle que les Tunisiens ont exprimée lors des funérailles du Président Sebssi. Chose qui doit faire passer les présidentielles – de loin – avant les législatives.
Concernant les répercussions de la primauté des présidentielles sur les législatives, Mondher Bedhiafi, considère que ce choix ne va pas plaire à beaucoup de partis. Ennahdha en premier, qui ne va pas –  selon ses dires –  présenter un candidat issu de ses rangs. Tant le parti vainqueur des présidentielles sera avantagé lors des législatives.
Il se fait plus que certain que seuls les grands partis arrivent à tirer leurs épingles du jeu, à savoir préparer les listes électorales pour les législatives. Action qui se déroule actuellement. D’autre part, s’activer pour préparer un candidat aux élections présidentielles, qu’il soit son propre candidat, ou peut-être participer à un consensus autour d’une «personnalité».
L’ISIE reste le point angulaire de toutes ces questionnement : Cette instance indépendante, dispose-t-elle des moyens logistiques surtout, pour garantir, ce que plusieurs tunisiens, appellent deux en un ??? A savoir organiser deux échéances d’une telle importance, en un laps de temps assez court.
 




Sami Ben Slama, ancien membre de l’Instance Supérieure Indépendante des Elections.

Pour répondre à ces questions, et surtout dégager une vision nette, «Majalla» a rencontré Sami Ben Slama, ancien membre de l’Instance Supérieure Indépendante des Elections (celle qui a organisé les élections de 2011), qui a travers ses écrits, a toujours porté une vision à la fois analytique et critique. Il considère que «l’actuelle instance dispose de suffisamment d’expérience et de compétences pour mener à bien le processus électoral, conformément aux normes tunisiennes. Normes, il faut le rappeler restent suffisantes pour mener à bien les élections sans retard, mais avec un peu de confusion, pas assez de transparence, et beaucoup de tolérance de la des électeurs que des candidats». Avant d’ajouter : «Nous ne pouvons pas dire que nos élections respectent les normes internationales tant nous sommes en train de régresser par rapports aux acquis enregistrés lors des élections de l'Assemblée nationale constituante, en 2011», expliquant: «nous sommes en train de régresser, car l’actuelle ISIE n’est pas totalement indépendante. Au vue des clivages qui la traversent, on peut constater qu’elle est sous l’emprise des entités politiques, qui se partagent le pouvoir dedans. Chose qui se répercute négativement sur tous ses rouages. Et de fait, porte atteinte à la confiance que doit avoir l’électeur en cette instance». Concluant : «Malgré cela, nous insistons quant à l’importance de la tenue d’élections traduisant la volonté populaire, ne faisant l’objet d’aucune manipulation. Tout en tenant compte, que les électeurs se trouvent sous l’emprise du financement politique non contrôlé. Aussi, des médias n’observant nullement leur rôle d’objectivité surtout. Toutes ces choses disposent d’une influence majeure sur le choix de l’électeur».
Concernant le chevauchement entre les deux élections, Ben Slama considère que «tant la date des élections présidentielles [15 septembre prochain] n’a pas été publiée au Journal Officielle, cette date ne peut être prise pour officielle. Et de ce fait, peut être modifiée». Avant d’ajouter : «ce calendrier n’est nullement parfait, mais reste une observation stricte des contraintes constitutionnelles», expliquant que «la Constitution stipule que les élections présidentielles doivent être tenues au plus tard, 90 jours après le constat de la vacance».
Sami Ben Slama explique que «sur le plan strictement personnel, il aurait préféré un report des élections législatives, et éviter de la sorte, tout chevauchement possible entre les deux processus », avant d’ajouter que «l’Instance aurait pu subir des pressions, pour oser organiser un éventuel deuxième tour des présidentielles, juste après les élections législatives» et rappelle que «Ennahdha a fait tout son possible en 2014 pour que les législatives précèdent les présidentielles. De peur que ses concurrents ne profitent de l’élan acquis, si les présidentielles se tenaient en premier. Car, il faut le rappeler, Ennahdha ne dispose nullement d’une figure charismatique, à présenter aux présidentielles».
Notre interlocuteur conclue : «en général, on ne doit tolérer tout report anticonstitutionnelle des élections, car nous ne disposons pas d’une Cour constitutionnelle, capable de trancher concernant tout litige possible, même si on a pu dépasser cette lacune, lors du transfert des pouvoirs, suite à la mort du président». Et de conclure, en termes de mise en garde : «toute atteinte aux dispositifs constitutionnels, n’est qu’une atteinte au processus démocratique, et va entraîner le pays vers le despotisme et le chaos. Nulle démocratie n’est possible, sans une observation stricte de la Constitution».