Une initiative en quête de crédibilité

Instance nationale de dialogue et de médiation
* Il n’est plus question de perdre davantage de temps, car les élections constituent le point essentiel autour duquel doit s’axer le dialogue
*les préalables à l’ouverture du dialogue exprimés par les manifestants ainsi que par plusieurs personnalités et acteurs politiques portent, notamment, sur la libération des détenus d’opinion, la cessation des actes de répression contre les manifestants, l’ouverture des champs politique et médiatique et le départ des symboles du régime en place.
 
* Cette commission a pour objectif de consulter et de dialoguer avec les acteurs de la société civile, les partis politiques, les personnalités nationales, les jeunes et les activistes du Hirak de toutes les wilayas du pays, pour arriver à une conception précise sur les modalités de sortie de crise
 

 
Par Yahia MaouchiAfin de tenter de renouer le dialogue avec les manifestants, le chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, largement contesté par la rue,  a procédé le 25 juillet passé, à la nomination d’une Instance nationale de dialogue et de médiation. Une initiative qui ne convainc pas les Algériens, encore nombreux à défiler dans les rues vendredi. Rappelons ainsi que, le chef de l’Etat par intérim, a reçu un panel de six personnalités algériennes choisies pour mener le dialogue inclusif censé sortir le pays de la crise politique provoquée par la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril, sous la pression de la rue. 
L’idée avait été formulée par Bensalah au début du mois de juillet, quelques jours avant le terme constitutionnel de son mandat. Il a annoncé qu’il resterait en place jusqu’à la désignation de son successeur. Bensalah avait alors promis que «l’Etat, dans toutes ses composantes, y compris l’institution militaire, ne sera pas partie prenante de ce dialogue», tout en restreignant strictement sa mission à l’organisation d’un scrutin présidentiel crédible. Par ailleurs, à la sortie de la rencontre avec Abdelkader Bensalah, le coordinateur de l’Instance, en l’occurrence, Karim Younes, un ancien ministre puis président de l’Assemblée populaire nationale, a indiqué que le panel avait posé «sept conditions avant toute entame de médiation», dont « la libération de tous les détenus du Hirak, dans l’urgence », « l’allégement du dispositif policier, notamment dans la capitale lors des marches hebdomadaires», « la libération du champ médiatique » et enfin « le départ du gouvernement en place et son remplacement par un gouvernement de consensus, formé de technocrates non partisans ».
Selon lui, le chef de l’Etat aurait promis « la mise en œuvre rapide » de ces «nécessités», excepté pour la question du gouvernement, devant être «soumise à une lecture approfondie sur le plan des contraintes constitutionnelles», mais qui « ne saurait tarder à trouver une issue conforme à la volonté populaire ». D’autre part, pour leur première réunion tenue à huis clos, à Alger, les panélistes que sont l’ancien président de l’Assemblée nationale Karim Younes, l’ancien sénateur Bouzid Lazhari, et des représentants de la société civile : la professeure de droit public Fatiha Benabou, l’entrepreneur Smaïl Lalmas, le syndicaliste Abdelwahad Bendjelloul, l’universitaire Azzedine Benaissa, ont décliné la démarche qu’ils entreprendront en vue d’arriver à une entente autour des propositions de sortie de crise. Ils ont expliqué leurs missions et objectifs, tout en précisant que leurs «décisions sont souveraines et totalement indépendantes de l’Etat». «L’Instance nationale de médiation et de dialogue est une commission non gouvernementale et non fondée sur l’exclusion. Elle est composée de six personnes et totalement indépendante de l’Etat et de ses démembrements ainsi que du Hirak. Il est possible cependant de l’élargir à sa demande en informant au préalable l’opinion publique», indique le coordinateur de l’Instance, Karim Younès. «L’Instance est souveraine dans ses décisions et ne permet à aucune partie d’interférer dans son action. Cette commission a pour objectif de consulter et de dialoguer avec les acteurs de la société civile, les partis politiques, les personnalités nationales, les jeunes et les activistes du Hirak de toutes les wilayas du pays, pour arriver à une conception précise sur les modalités de sortie de crise», précise-t-il. Pour atteindre son objectif, le panel informe qu’il est en passe de préparer un calendrier de travail à l’issue des réunions qu’il aura menées avec toutes les parties précitées. Il aura écouté toutes leurs propositions susceptibles de solutionner la crise actuelle du pays. Une fois les consultations achevées, l’Instance élaborera une première mouture des propositions, tout en veillant à intervenir pour rapprocher les idées contradictoires. Les recommandations finales seront établies dans le cadre d’une conférence nationale souveraine, à laquelle prendront part toutes les parties impliquées dans ce processus. Ces dernières approuveront définitivement, à l’occasion, les ultimes propositions de sortie de crise qui seront, à leur tour, soumises à la présidence de la République en vue d’être concrétisées sous forme de lois et de procédures. L’Instance pourrait constituer des groupes de travail composés d’experts juridiques en cas de besoin. Elle se déclare disposée à accueillir toutes les propositions de la société civile pour dépasser la situation actuelle. Le panel a décidé, par ailleurs, d’inclure Mohamed-Yacine Boukhnifer, un jeune issu du Hirak. Sept membres siégeront désormais dans cette Instance. En conclusion, l’Instance réitère son appel aux autorités publiques pour répondre diligemment à sa demande concernant les mesures d’apaisement. Néanmoins, en réponse aux revendications du mouvement populaire, l’Instance de médiation et de dialogue appelle les personnalités nationales citées par le Hirak à intégrer le panel et répondre ainsi à «l’appel du devoir». En outre, l’Instance affirme qu’elle reste ouverte à toutes les personnalités nationales y compris la communauté établie à l’étranger, comporte toute une liste de personnalités nationales appelées à intégrer ce panel pour contribuer à la réussite du dialogue. Dans ce sens, l’Instance de dialogue, que coordonne Karim Younès, et qui se définit comme « une commission non gouvernementale », a lancé un appel à 23 personnes, dont des anciens chefs de gouvernement et d’autres issues de plusieurs horizons (éducation, santé, droit, média, enseignement supérieur, mouvement associatif…). Il s’agit de Djamila Bouhired, Ahmed Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche, Ahmed Benbitour, Mokdad Sifi, Abdelaziz Rehabi, Ilyas Merabet, Ilyas Zerhouni, Messaoud Boudiba, Abderrezak Guessoum, Rachid Benyellès, Hedda Hezam, Brahim Ghouma, Mensour Brouri, Rachid Hanifi, Adda Bounedjar, Farès Mesdour, Mustapha Bouchachi, Chemseddine Chitour, Fatma-Zohra Benbraham, Drifa Ben Mhidi, Saïd Bouizri et Mokrane Aït-Larbi.

Des personnalités nationales qui déclinent l’offre 
Toutefois, l’instance qui doit ouvrir le dialogue en vue de l’organisation d’une élection présidentielle a tenté, le 28 juillet, de s’ouvrir à d’autres personnalités supplémentaires, parmi elles, des figures incontestables accompagnant le Hirak : les anciennes combattantes de la Guerre d’indépendance Djamila Bouhired et Drifa Ben M’hidi, les avocats Mustapha Bouchachi et Mokrane Ait Larbi, l’ancien ministre des affaires étrangères Ahmed Taleb Ibrahimi, les ex-Premiers ministres Mouloud Hamrouche (1989-1991), artisan de nombreuses réformes démocratiques, et Mokdad Sifi (1994-1995), et encore des syndicalistes, des professeurs de médecine, un ouléma. Cependant, la plupart ont refusé l’appel du pied. Ainsi, quatre personnes des plus susceptibles de légitimer l'instance aux yeux de la contestation, les avocats Mustapha Bouchachi et Mokrane Aït Larbi, ainsi que les anciennes combattantes de la Guerre d'indépendance Djamila Bouhired et Drifa Ben M'hidi, ont décliné l’offre. Pour Djamila Bouhired, figure tutélaire du mouvement, âgée de 84 ans, omniprésente dans les rues d’Alger pour s’opposer aux représentants de la présidence Bouteflika, cette ancienne combattante du FLN auquel elle avait adhéré lorsqu’elle était étudiante, condamnée à mort lors de la Guerre d’indépendance, avait exclu de rejoindre l’instance si des cadres des vingt dernières années du régime (1999-2019) y participaient. Elle a finalement réitéré son refus, le 28 juillet : « Personne n’a demandé mon avis et je n’ai donné mon accord à personne. Je ne peux faire partie d’un groupe de personnes dont certaines ont servi le pouvoir », a-t-elle écrit. Et d’ajouter : « Alors que des patriotes sont jetés en prison pour délit d’opinion (…), il ne peut y avoir de dialogue avec ceux qui nous menacent et nous accusent de trahison. Je réaffirme ma solidarité avec le peuple en lutte pour son émancipation citoyenne, dans la liberté, la dignité et la démocratie » tranche-t-elle. Dans ce contexte, l’ancien chef de gouvernement, Mouloud Hamrouche, a réitéré sa position de ne pas être candidat à d’éventuelles instances de transition ou à une élection. Pour sa part, l’avocat et militant des droits de l’homme, Mokrane Aït Larbi, a affirmé ne participer à aucun dialogue rejeté par la «révolution pacifique», rappelant que le dialogue «est un moyen de rapprocher des opinions dans le but de régler des crises, mais le seul objectif de ce dialogue, tracé par le pouvoir, ne dépasse pas la préparation de l’élection présidentielle». Dans un communiqué publié sur son compte Facebook, Aït Larbi a souligné qu’«aucun dialogue ne peut aboutir avant la prise par le pouvoir de mesures d’apaisement tangibles et des garanties suffisantes de respect des droits et des libertés», citant, entre autres, le respect des libertés publiques individuelles et collectives, le respect de la libre circulation, l’exclusion de tous les symboles de la corruption issus du système et l’ouverture des médias. Pour sa part, l’avocat et ancien député Mustapha Bouchachi a décliné l’invitation à rejoindre le panel du dialogue et de la médiation, en estimant sur son compte Facebook, que «les données et conditions de la tenue d’un dialogue national ne sont pas réunies». Il a expliqué que parmi les préalables à sa participation à ce dialogue figuraient, notamment «la cessation du harcèlement exercé sur les manifestants pacifiques». De son côté, Lyès Merabet, président du Syndicat national des praticiens de santé publique (SNPSP), également membre de la Confédération des syndicats algériens (CSA), s’est dit, dans une déclaration, «honoré» que son nom soit cité pour une mission «aussi noble» afin de contribuer à une sortie de crise, indiquant, toutefois, que la décision définitive d’intégrer ce panel revient à son syndicat et à la CSA.  M. Merabet a ajouté que le dialogue «ne doit pas être focalisé uniquement sur les élections présidentielles» et les réformes qui seront initiées «doivent marquer une rupture avec les anciennes pratiques de gestion des affaires publiques». «Le dialogue doit être ouvert pour que les revendications populaires soient réellement concrétisées», a-t-il martelé. Le porte-parole du Conseil national autonome du personnel enseignant du secteur ternaire de l’éducation (Cnapeste), Messaoud Boudida, a précisé, quant à lui, qu’il s’exprimait au nom de son syndicat qui est également membre du Forum de la société civile et de la CSA. «Ces deux organisations disposent déjà d’une feuille de route pour une sortie de crise. De ce fait, il est inconcevable d’adhérer à une autre feuille de route qui ne serait pas acceptée par ces deux organisations», a-t-il dit. Il a, en outre, indiqué avoir appris par le biais de la presse que son nom figurait dans la liste émise par le panel, niant tout contact direct avec les membres de ce panel. De son côté, Hadda Hazem, directrice du quotidien arabophone El Fadjr, a déclaré avoir appris son invitation à rejoindre le panel du dialogue à travers la presse et les réseaux sociaux, précisant qu’aucun membre de cette instance ne l’a contactée de manière officielle. Elle a estimé que la solution à la crise politique que vit le pays « passe nécessairement par le dialogue », exprimant sa disponibilité à intégrer le panel pour « apporter le plus escompté». «J’adhère à la feuille de route du panel, d’autant plus que l’Etat et l’Armée se sont engagés à ne pas faire partie de ce dialogue, seule solution à la situation de crise qui n’a que trop duré».


 
Gaïd Salah tient toujours à la tenue  d’une élection présidentielle 
Remis en question, le panel qui, pour assoir sa légitimité, avait fixé des conditions au pouvoir pour entamer sa mission, s’est heurté, le 30 juillet, à la fermeté de l’armée. Et pour cause, le chef d'état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah, a fermement rappelé à l’ordre, dans son dernier discours, l’Instance nationale de dialogue, tout en  réitérant son attachement à la tenue de l’élection présidentielle dans les plus brefs délais. « Il n’est plus question de perdre davantage de temps, car les élections constituent le point essentiel autour duquel doit s’axer le dialogue ; un dialogue que nous saluons et espérons qu’il sera couronné de succès et de réussite, loin de la méthode imposant des préalables allant jusqu’aux diktats. De telles méthodes et thèses sont catégoriquement rejetées », », a répondu le chef d'état-major de l’armée, devant les hauts responsables de l’armée, lors d’une cérémonie organisée en l’honneur des meilleurs lauréats des cadets de la Nation. Evoquant le cas des manifestants placés sous mandat de dépôt pour avoir porté le drapeau amazigh, Gaïd Salah indique que «seule la justice est souveraine de la décision, conformément à la loi, concernant ces individus qui se sont pris aux symboles et aux institutions de l’Etat et ont porté outrage à l’emblème national. Il n’est permis à quiconque d’interférer dans son travail et ses prérogatives ou tenter d’influer sur ses décisions. Au sein de l’Armée Nationale Populaire, nous l’encourageons et nous l’appelons à poursuivre sa démarche patriotique dévouée avec la même détermination et la même résolution ». Au sujet de la levée des restrictions et la cessation de la répression que subissent des manifestants, le chef de l’armée répondra : « Il est inconcevable de remettre en cause les intentions et les efforts des services de sécurité et il est totalement contraire à l’éthique de déformer les réalités et fabriquer des mensonges, dans le but de donner un souffle nouveau aux personnes malintentionnées qui s’attèlent à attiser la situation et faire perdurer la crise ». Il a déclaré aussi, selon le discours diffusé sur le site du MDN, que « les institutions de l’Etat sont une ligne rouge qui n’admet ni tractation, ni préalables ou encore des diktats illégaux, de quelque partie que ce soit et continueront à accomplir leurs missions, jusqu’à l’élection du nouveau président de la République, qui jouira de toutes les prérogatives pour entamer les réformes nécessaires ». En somme, la teneur du discours du général Gaïd Salah, pourrait même lui porter un porter un coup fatal, alors que le panel attendait des réponses concrètes aux exigences préalables, faute de quoi il ne sera pas possible d'entamer sa mission. « Nous maintenons les préalables. Abdelkader Bensalah nous a donné des assurances » a tenu à rassurer Karim Younes. Il assure en outre qu’une décision sera prise ce week-end en fonction de l’évolution de la situation, mais ne ferme plus la porte à un départ. « L’histoire jugera que nous avons fait le maximum. Si les engagements pris par la présidence ne connaissent pas un début d'exécution, le panel se réunira et examinera l'éventualité de la suspension de ses travaux et pourrait même aller jusqu'à son autodissolution », avait affirmé le coordinateur de ce panel. Toutefois, Smail Lalmas, membre de l’instance a préféré claquer la porte « en l’absence d’une réponse positive aux revendications populaires relatives aux mesures d’apaisement nécessaires pour la réussite du processus de dialogue et en raison des pressions que j’ai subies depuis l’annonce de la composition du comité, j’ai décidé de me retirer et de démissionner sur le champ du Panel de dialogue, et ce à partir de cet instant », a écrit M. Lalmas sur sa page. Il est à rappeler que les préalables à l’ouverture du dialogue exprimés par les manifestants ainsi que par plusieurs personnalités et acteurs politiques portent, notamment, sur la libération des détenus d’opinion, la cessation des actes de répression contre les manifestants, l’ouverture des champs politique et médiatique et le départ des symboles du régime en place.