Naâma ou le come-back d’une étoile filante

55ème édition du festival international d’Hammamet
* Le retour sur scène de Naâma après une grande éclipse, fut en lui-même un évènement de taille.
* La chanteuse Naâma qui a témoigné encore une fois de la puissance et de la pureté de sa voix indémodable.
* Le retour sur scène de Naâma après une grande éclipse, fut en lui-même un évènement de taille.

Tunis :Le public du Festival international de Hammamet, a eu la veille de la célébration de la 62è Fête de la République, le privilège de rencontrer l’une des plus grandes divas de la chanson Tunisienne, à savoir la chanteuse Naâma qui a témoigné encore une fois de la puissance et de la pureté de sa voix indémodable.
Qui est Naâma ?
Hlima Bent Laâroussi Ben Hassen Echeikh, fille de Khédija Bent Boubaker, qui appartient à la descendance de Sidi Maâouia, est née à Azmour (Cap Bon-Nabeul)  le 27 février 1936, dans cette superbe et féerique pointe Est de la Tunisie. Elle était d'une beauté d'ange, comme généralement toutes les jeunes filles de cette région.
Déjà, son père Si Laâroussi était féru d'art et de chant, puisqu'il se produisait dans les grandes fêtes. Il a été également militant, connaissant l'emprisonnement et les exactions.
Le démon de la chanson
C'était en 1959, l'âge d'or, au Casino de Tunis  qu’elle a chanté pour la première fois Inti wahdek saken qalbi (Tu es seul dans mon cœur), paroles d'Ahmed Ghraïri et composition de Salah Mehdi.
Naâma est la troisième enfant de cette modeste famille capbonaise. Son frère Habib et sa sœur Fatma, ses aînés donc, ne sont plus de ce monde.
Ses parents ont divorcé alors qu'elle avait à peine six mois. Dur, dur, pour un enfant.
Sa mère était tenue pour la plus belle femme du village d’Azmour. Le frère de celle-ci, Hmida, allait accueillir la jeune divorcée et ses enfants à Tunis,  dans une maison sise rue Eddiwane, dans la Médina.
Naâma recevra ses premiers cours au kouteb (classe coranique) Sidi Abdelkader.
Le démon de la chanson habitait toute cette famille. Du père, comme on l'a dit plut haut, jusqu'à la mère qui chantonnait tout en s'acquittant des mille et une petites corvées domestiques.
C'est ainsi que la jeune fille a appris Oum el kad touil Salha, Makhoul andhar…

 




Le portrait de l’artiste lui a été offert.


Il se trouve que tout près de la rue Eddiwane, habitait Béchir Ressaïssi, le premier promoteur de disques en Tunisie.
 Hlima se rendait souvent chez cette famille, à la rue Dar El Bacha. Un lieu fréquenté par les sommités artistiques de l'époque : Ali Riahi, Saliha, Fethia Khaïri, Sadok Thraya, Hassiba Rochdy, Hédi Jouini…
Les courtisans
Les prétendants étaient nombreux à demander la main de cette superbe créature. Parmi ces courtisans, c'est El Abed Dérouiche, un notaire du Diwan, âgé de 29 ans, qui finira par l'épouser.
Le couple donnera naissance à Hichem et Tarak, un compositeur et grand joueur d'orgue et de guitare, mais également à Henda à laquelle Naâma dédiera deux chansons Henda Henda zaï el warda, (Henda, telle une rose), écrite par Abdelmajid Ben Jeddou et composée par Chedly Anouar, et Illi oumri whibtou liha (Celle à qui j'ai donné ma vie), écrite par Hamadi El Béji et composée par Chedly Anouar.
Le chant avant tout, parfois !
El Abed Dérouiche, son époux, cherchait par tous les moyens à lui imposer d'arrêter de chanter. Mais Naâma a tenu bon.
Elle chantait dans les grandes fêtes et les mariages. Elle n'oubliera pourtant jamais cette première fois où elle s'était produite en compagnie de la troupe de Hassen Gharbi. Elle y chanta «Habibi loobitou» de Mohamed Abdelwaheb, arrachant les vivats nourris et enthousiastes des présents. Elle était encore méconnue et avait décidé de chanter «Ashar wen cheghil ana» et «Ana qalbi lik mayel» de Feïza Ahmed, musique de Mohamed Mougi.
Malheureusement, la première chanson a été interprétée par Oulaya, alors que Narimane a repris la seconde. Naâma ne pouvait chanter à nouveau ni l'une ni l'autre. Mais à quelque chose malheur est bon, le public étant resté ébahi devant une voix aussi suave, forte, enchanteresse.
Elle dut pourtant reprendre son armure de samouraï pour convaincre son époux, qui appartient à une famille conservatrice qu'il n'y a pas de mal à ce qu'elle pratique la passion de sa vie, la chanson.
Plus forte que tous les archaïsmes imaginables, elle prit son courage à deux mains, vêtue d'un «sefsari», direction la Rachidia située alors à la rue El Jeld.
La destinée de ces combattants pour la cause de l'art consiste justement à ne jamais baisser la garde. Notre grande cantatrice était «dure à cuire». Elle aura gain de cause et finira par imposer la loi de sa passion qui était la plus forte.
Immanquablement, comme une récompense, son talent va la conforter dans son choix, ce qui, avouons-le, n'était pas très simple en ces années-là de Sur les Sur les traces de Leïla Mourad
A la Rachidia, Naâma sera testée par Salah El Mehdi pour l'interprétation d'une chanson de Leïla Mourad diffusée en 1938 dans le film Yahia El Hob (Vive l'amour) composée par Mohamed Abdelwaheb, «Yama raq ennassim».
«Considérez-vous d'ores et déjà comme étant admise!», lui assura le grand musicien qui la prendra sous sa coupe, lui donnant un nom artistique, celui que nous connaissons tous depuis plus d'un demi-siècle et lui composa une première chanson sur des paroles de Mohamed Jamoussi. Un chef-d'œuvre, un petit bijou «Ellil ah ya lil jit nechkilek».
Le premier concert public que Naâma a animé était organisé à Sfax. Mais c'est au cours des «Nuits de Ramadan», à la salle El Fath, à Bab Souika, accompagnée de la troupe «Al Manar», dirigée par le virtuose Ridha Kalaï, qu'elle s'était fait une réputation de jeune valeur sûre.
Que de chemin parcouru par la toute petite belle créature Hlima jusqu'aux sunlights de la célébrité.
Naâma possède un répertoire de près de 700 chansons composées par les plus grands musiciens : Mohamed Triki, Chedly Anouar, Ridha Kalaï, Salah El Mehdi, Ali Riahi, Kaddour Srarfi, Ahmed Hamza, Abdelhamid Sassi, Sayed Chatta, Ali Chalgham, Mohamed Nouri, Laroussi Belkir, Ouannès Kraïem et Abdelhamid Slaïti. 

 




Le ministre des Affaires culturelles rendant hommage à Naâma.


Retour sur scène
En effet, le retour sur scène de Naâma après une grande éclipse, fut en lui-même un évènement de taille. La chanteuse prodige, qui a vite été projeté au firmament des stars de la musique Tunisienne durant les années 70- 80, était entourée de ses compagnons de route et des artistes de nouvelle génération àl’instar de Soulef, Mohsen Raïes, Noureddine El Beji, Abdelwaheb Hannachi, Leïla Hjaïej, Nawal Ghachem, Aya Daghnouch,Rakia Nasr, Foued Ben Cheikh, Houssem Zaghdane, Sofiène Zaïdi et le talentueux violoniste Bechir Selmi.
L’historien de l’art, Abdessatar Amamou, en guise de maître de cérémonie est revenu sur le parcours de Mme Naâma depuis son départ de son village natal d'Azmour au Cap Bon jusqu’à son installation à la Médina de Tunis qui lui donna la chance de fréquenter la Rachidia. Il a aussi donné l’occasion au public de prendre connaissance de la genèse de certaines chansons avec de forts témoignages de Naâma et des chanteurs présents.
Le concert retransmis en direct par la chaîne télé Al Wataniya I, a été assurée, côté musical par la Troupe Nationale de Musique dirigée par le Maestro Mohamed Lassoued, qui a été l’un des facteurs clé du succès de cette soirée.
Côté visuel, tout au long de la soirée, le concert a été accompagné par la projection sur écran géant, des clips de Naâma, tournées au début de sa carrière et tirées  des archives de la Télévision Nationale.
Aventurière à la voix haute bien frappée, entre force et fragilité, Naâma, qui s’est produite, le 24 juillet 2019 en exclusivité à Hammamet, a été adulée par le public. Ce fut un concert qui confirma ses talents d’artiste malgré une longue absence remarquée dans les festivals.  En effet, rien n'a réussi à affadir l'éclat de son sourire qui irradie toujours son visage, et sa prestation magistrale a révélé encore une fois cette énergie un brin angoissée, signe d’une grande sensibilité d’artiste. 
Au grand bonheur de ses fans, elle a interprété des œuvres créées pour elle par les plus grands paroliers et compositeurs tunisiens en l’occurrence de ses chansons culte comme « Houa Lasmar », « Om El Qad Touila », « Ya Zine Assahra », « Habibi ya ghali », « Toussamt fik el khir » et autres comme les duos « Finek ya Ghali », issues d’une discographie qui compte plus de 700 œuvres.
Ce répertoire revisitéa déclenché auprès du public un grand degré de passion et d’adhésion. L’interprétation de ces chansons a démontré les prouesses vocales de l’artiste et sa parfaite maitrise de ses envolées lyriques. 
Indémodables, les chansons présentées au public, furent un moment de pur bonheur aux esprits nostalgiques.  Ce futun concert musical frais, original et sans contrefaçon.
Les spectateurs, venus nombreux, ont de ce fait repris en chœur presque la totalité des chansons et redemandaient à ne pas en finir, d’autres chansons célèbres.
L’aura de Naâma forçait aussi le respect d’un public qu’elle a su non seulement combler mais aussi  susciter en lui l’amour et la reconnaissance pour sa classe, sa modestie et la solidarité dont la chanteuse faisait preuve durant toute sa vie. 
De temps en temps, Naâma intervenait pour livrer quelques détails sur sa carrière et la naissance de certaines chansons interprétées dans différents contextes et concerts en Tunisie ou à l'étranger, et à interagir avec tous les chanteurs qui ont repris ses chansons et participé au succès de cette  performance.
Le concert, auquel, a assisté le ministre des Affaires culturelles, a aussi été marqué par un geste de fraternité artistique qui s’est illustré par la présence massive de ses amis artistes de divers horizons.
La diva a aussi profité de la présence des médias pour les appeler à soutenir la chanson tunisienne et à l’imposer sur la scène nationale et arabe. Elle a par ailleurs exprimé sa joie d’avoir rencontré le public après de longues années  assurant qu’elle se remémorera toujours de ces moments bonheur partagés avec lui ce soir.
Dans ce concert historique qui restera gravé à jamais dans l’histoire du festival, Naâma, qui cherche toujours à ce que son art reflète sa personne afin que son public se sente proche d’elle comme elle-même se sent proche de lui sur scène, a été simplement : sublime. Il a emporté les spectateurs dans un voyage artistique de haute voltige, sui n’a pris fin qu’à une heure tardive, soit à 1h30 du matin.