Tunisie : De la Révolution du 14, à la révélation du 15.

* Il est fort probable que le nombre des candidats, le jour du scrutin, ne serait pas le même que celui présenté par l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE)
* Il ne peut avoir d’élections respectables, dans un pays qui se veut démocratique, sans débats entre les candidats, que le grand public peut suivre, surtout à la Télé
* Les élections en Tunisie, les présidentielles en premier lieu, poussent à poser des questions légitimes concernant l’influence des nouvelles technologies

Aude-là de la vision «champ de courses», que portent un grand nombre de tunisiens envers les élections présidentielles, que va connaitre et vivre le pays, entre les prétendants, à savoir «parier» sur un seul vainqueur, dresser un «tiercé» ou même un «quinté», la question qui se pose, et même s’impose à tous observateurs, s’articule autour de deux points :

  1. Qui des candidats, est porteur d’un vrai programme, et une réelle vision, à présenter aux électeurs, pour que chacun puisse faire son choix ?
  1. Par quoi peut-on distinguer tel candidat d’un autre, tant on constate que plusieurs émanent du même «tronc idéologique», porteurs du même discours, et surtout (en vision électoraliste) vont à la chasse des électeurs sur le même terrain ?

 
Trois choses sont certaines :

  1. A quelques jours du lancement de la campagne électorale, on peut certifier, au constat des déclarations, une «faible» connaissance (pour ne pas dire «ignorance», pour certains) des prérogatives que la Constitution accorde au Président de la République. Tant certaines déclarations promettent des décisions, qui ne sont nullement du ressort de ce poste.
  2. Les clivages, les rixes et les conflits, ne concernent plus des candidats d’idéologies différentes ou même – historiquement – antagonistes, mais aussi et surtout, se jouent dans la «même famille», entre des «frères» qui sont plus qu’ «ennemis».
  3. Des tractations dans les coulisses, se jouent actuellement, dans  le but de faire diminuer le nombre des candidats, dans telle ou telle «famille politique». Tel doit se désister en portant un soutien total et indéfectible à tel «frères/camarade».
  1. Le tribunal administratif doit trancher concernant les recours présentés par certains candidats «non-admis». 

 
Il est fort probable que le nombre des candidats, le jour du scrutin, ne serait pas le même que celui présenté par l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE). Mais reste cruciale, et même déterminante, cette focalisation sur la dimension «personnelle» du prétendant et non un quelconque programme électoral…
Cet émiettement de la scène politique, aussi bien au niveau des législatives que des présidentielles, intrigue surtout une base populaire, et une élite intellectuelle, qui aimeraient voir des «familles» (idéologiques) heureuses, unies, et surtout présentant une image de cohérence, à savoir un candidat unique. Surtout devant une base électorale, qui se réduit d’une élection à une autre, comme une peau de chagrin. Les chiffres que présente le site de l’ISIE, sont là, pour démontrer cette baisse du nombre des électeurs. 
Pour cause, un calendrier très chargé, l’ouverture de la campagne électorale des législatives, qui se situe entre le premier tour des présidentielles et le second, tant la certitude est générale qu’aucun des candidats aux présidentielles, ne peut l’emporter dès le premier tour.
Ce chevauchement, auquel s’ajoutent des programmes à classer dans la rubrique de «copier – coller», sans oublier les guerres verbales par pages Facebook interposées, allant même jusqu’à accuser un candidat potentiel de «trahison» et exiger par conséquence sa traduction devant un tribunal, ne vont qu’envenimer l’ambiance, et faire de ces élections, non pas cette «fête» tant utile à l’image d’une «transition démocratique», qui bat de l’aile, mais un simple règlement de compte entre de bandes mafieuses, pour le contrôle d’un espace.

 




Dr Abdellatif Hannachi, Professeur d'histoire politique contemporaine et présente, analyste politique


 
Pour porter un regard autre et une vision critique «Majalla» a rencontré Dr Abdellatif Hannachi, Professeur d'histoire politique contemporaine et analyste politique, afin de mettre la lumière, à la fois cette composition aussi bien que les interactions actuelles et futures :
 
Comment peut-on expliquer ce nombre relativement élevé de candidats appartenant à une même «famille idéologique». Aussi bien les révolutionnaires, les populistes, les islamistes, les gauchistes, que les Rcdistes (en référence au parti RCD au pouvoir du temps de Ben Ali) ? Est-ce une divergence de vision ou une crise de leadership?
Il faut remonter à la genèse des choses, et lire l'histoire avec attention et d’une manière attentive. La Tunisie a vécu des décennies de fermeture politique, avant le 14 Janvier. La tyrannie a barré la route à toute candidature sérieuse, au profil de «figurants» inventés par le régime, sans poids politique réel. Cette situation explique cette ruée vers le poste du président, même si, la nouvelle Constitution a réduit les prérogatives accordées à ce poste, comparé à celle qu’y était avant.
Concernant la multiplicité, ou plutôt ce déferlement de candidatures, au sein d'une même famille idéologique, et en continuité de ma réponse à la première partie de la question, on constate un gonflement du «Moi» chez un grand nombre de «leaders».
En élargissant le rayon de l’analyse, et au constat du nombre très élevé des candidats [97], on peut affirmer que l'image qui se présente à nous, contribue à diaboliser toute la scène politique, et le poste du président en particulier. 
Certains évoquent une «salle d’opération», qui œuvre pour pousser certaines personnes, sans aucun crédit ou passé politique, ni avant, ni après la Révolution, à se présenter. Des candidatures qualifiées de «folkloriques», qui s’inscrivent dans cette opération de diabolisation, qui vise à réduire l’image du président à un vil niveau.
 
Comment expliquer l'émergence d'un courant «populiste», auquel certains instituts de sondage d’opinion, accordent un crédit assez respectable ?
Contrairement à cette opinion, je ne crois pas que ce courant dispose de ce crédit, ou cette présence à travers le pays. Il n’est autre qu’une émanation de la crise économique que vit le pays, avec son impact sur la société.
Un examen minutieux direct révèle que le parti d’Abir Moussi (Parti Destourien Libre) est traversé par plusieurs sécessions, qui viennent suite aux choix des listes électorales pour les élections législatives. Aussi, suite à sa candidature aux présidentielles, pour des raisons à la fois «morales» que politiques. Sans oublier qu’elle n’a pas porté un regard critique à son discours politique tranchant, qui rappelle à une frange assez large les pratiques des régimes tortionnaires.
En outre, une grande partie des Rcdistes (dirigeants ainsi que militants de base) s’est tournée vers d’autres partis, tels que Nidaa Tounes, Tahya Tunisie, ou autres.
Quant à Nabil Karoui (Qalb Tounes) [Cœur de la Tunisie], il semble que son activité caritative [levier principal de son capital politique] n’ait concerné que le Nord-ouest du pays. D’où une absence presque totale des autres régions, à l’instar du Centre ou le Sud.
 
Quel(s) rôle(s) jouent et vont jouer les médias, les stations de télévision en particulier, dans la configuration de la conscience politique du citoyen qui s’apprête à voter ? Et quelle serait la conséquence sur l'intégrité, la transparence, et la crédibilité des élections?
Il ne fait aucun doute que les médias jouent un rôle essentiel, et même primordial, dans le processus électoral. Il convient de reconnaître aussi, le rôle excellent que joue ce secteur. Néanmoins, il faut reconnaître l’existence de certaines failles, que des lobbies exploitent pour défigurer la conscience du citoyen, mais aussi fomenter certains «leaders» qui ne jouissent d’aucune présence sur le terrain.
Dans ce contexte, il convient de rappeler le rôle déterminant joué par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) et l’ISIE, deux institutions constitutionnelles, pour contrer ces lobbies et réduire leurs impacts sur les médias et par conséquence sur les élections. Sans omettre le rôle joué par les médias publics, tant on peut affirmer qu'ils jouent un rôle régulateur, pour assurer un équilibre nécessaire face aux chaînes privées.
 

 
 
«Il ne peut avoir d’élections respectables, dans un pays qui se veut démocratique, sans débats entre les candidats, que le grand public peut suivre, surtout à la Télé». Cette règle tant vénérée, a été adoptée et surtout annoncée officiellement, par la télévision publique avant le dépôt des candidatures son intention d’organiser ce genre de confrontation. Mais le nombre très élevé, et l’impossibilité de donner la parole à une trentaine d’intervenants sur un même plateau de télévision, a rendu l’idée impossible à exécuter. Selon des sources, ce choix reste valable, mais ne peut concerner que les deux candidats ayant passé le premier tour.
Les élections en Tunisie, les présidentielles en premier lieu, poussent à poser des questions légitimes concernant l’influence des nouvelles technologies pas au niveau des résultats uniquement, mais surtout le sens même de la démocratie.
«Facebook est certainement le meilleur à tirer profil de ces élections», la phrase lancée en boutade par un plaisantin sur ce même site, n’est pas innocente ou dénudée de fondement. Tout tunisien, est en train de recevoir sur son compte, plusieurs pages sponsorisées, vantant les mérites de tel candidat, ou dénigrant un adversaire. L’ISIE, instance chargée d’organiser et surtout superviser le bon déroulement,           a «interdit» l’usage de ce moyen de promotion. Reste à définir les moyens de sanctions, tant Facebook, obéit uniquement à la législation de l’Etat de Californie. Seuls les tribunaux de cet Etat, sont habilités à trancher dans ce genre de différent. Et la législation de cet Etat, n’interdit pas cette forme de promotion.
Il faut rappeler qu’un accord a été établi entre l’ISIE et la HAICA, stipulant les modalités de la couverture médiatique des campagnes électorales des candidats à la présidentielle. Il porte sur le principe de l’équité entre les candidats aux échelles régionale et nationale. Mais aussi précise que les campagnes électorales ne doivent être diffusées que sur les médias exerçant légalement.
L’accord indique aussi que tout discours officiel ou médiatique émanant de la présidence de la République, de la présidence du gouvernement, des députés, des conseils municipaux ou de n’importe quelle autorité publique est par ailleurs interdit pendant ces campagnes.

 




Anouar Ben Hassen, ex membre de l’ISIE


 
Pour un complément d’analyse, «Majalla» a interviewé Anouar Ben Hassen, ex membre de l’ISIE : 
 
Selon vous, quelles seraient les dispositions que l’ISIE devrait adopter, face aux médias sociaux, et à la prolifération des pages sponsorisées, vantant les mérites de tel candidat, surtout devant la difficulté pour ne pas dire l’impossibilité de reconnaitre la personne physique, qui agit derrière, et encore moins de pouvoir le juger ?
Je porte un jugement à deux niveaux :
Il faut amender le Code électoral, afin que l’ISIE puise disposer du droit, et des moyens humains, financiers et techniques, lui permettant de contrôler ces réseaux à ce niveau. A savoir élargir la législation en vigueur, comme c’est le cas concernant les médias classiques, que l’ISIE contrôle.
Aussi, tout candidat doit au dépôt du dossier, présenter la page ou les pages des réseaux qui le représentent, et par conséquence, dont il assume la responsabilité. 
De la sorte, l’Instance peut engager les procédures d’usage contre toute autre page prétendant défendre les intérêts du candidat.
Concernant le sponsoring en soi, il faut que l’Instance fournisse tous les efforts nécessaires pour dévoiler l’identité de celui, ou ceux qui se financent ces opérations.
 
Quelles sont les conséquences de la décision conjointe prise par la HAICA et l’ISIE, de limiter l’apparition des candidats aux «seules chaînes autorisées» ?
Je juge cette décision conjointe, qui concerne la chaine Zitouna, mais essentiellement Nesma [appartenant au candidat Nabil Karoui], liberticide et anticonstitutionnelle. Aussi, et ceci est plus grave, les deux instances prétendent jouer à ce niveau, un rôle qui revient exclusivement au pouvoir judiciaire.
Il est légitime de poser des questions concernant les raisons qui ont conduit les pouvoirs publics de ne pas juger ces chaînes, tant ces dernières sont en situation irrégulière ???
Je crois que le retard qu’a pris la préparation de cette décision, prouve que l’ISIE refusait d’en assumer toute seule la responsabilité. 
Cette interdiction va mettre l’Instance dans une position assez délicate, en premier la participation des chaînes interdites à la campagne de sensibilisation des électeurs.