L’affaire Karoui met en ébullition la campagne électorale

Arrestation d’un candidat à la présidentielle en Tunisie
*Iyadh Elloumi, dirigeant au parti « Cœur de Tunisie » : Nabil Karoui est le premier détenu politique après la révolution. Son arrestation constitue une affaire politique par excellence.
*L’Association des magistrats tunisiens se dit soucieuse de l’indépendance de la justice dans l’étape extrêmement sensible par laquelle passe la Tunisie en ce moment.
*Le ministre de la Justice, Abdelkrim Jamoussi dans une déclaration a indiqué avoir autorisé l’inspection générale de diligenter une enquête sur les circonstances de l’émission des mandats de dépôt contre les frères Karoui.
 

Tunis :Nabil Karoui, propriétaire de Nessma TV, président du parti «Au Cœur de la Tunisie» et candidat à l’élection présidentielle anticipée, a été arrêté le 2 3 aout, en exécution du mandat de dépôt délivré à son encontre par une des chambres de la Cour d’appel de Tunis,  a indiqué, vendredi soir, un communiqué du ministère de l’Intérieur. Nabil Karoui a été arrêté par une brigade de la Direction générale de la sûreté nationale au niveau de l’autoroute Tunis-Béja, ajoute le communiqué du ministère de l’Intérieur. Après lui avoir montré le mandat de dépôt à sa demande, Nabil Karoui s’est conformé à son exécution et a été conduit par les unités sécuritaires à la prison civile de Mornaguia, ajoute le communiqué.
Retour une affaire obscure
Il est à rappeler que l’organisation non gouvernementale «I Watch» avait déposé une plainte le 2 septembre 2016 près le Pôle judiciaire, économique et financier contre les deux frères Karoui pour suspicion de blanchiment d’argent par l’intermédiaire des sociétés qu’ils détiennent au Maroc, en Algérie et au Luxembourg. Le procureur de la République près le Pôle judiciaire avait ouvert une enquête à la suite de cette plainte et décidé d’adresser plusieurs chefs d’accusation à Nabil Karoui et Ghazi Karoui dont celui de blanchiment d’argent.
Le 8 juillet 2019, le juge d’instruction en charge de l’affaire avait décidé des mesures préventives à l’encontre des deux frères Karoui dont l’interdiction de voyage et le gel des avoirs. Le 23 juillet dernier Nabil Karoui a été entendu par le premier juge d’instruction du Pôle judiciaire durant dix heures dans le cadre de la même affaire. Le porte-parole de la Cour d’appel de Tunis, Sabeur Horchani a indiqué à « Majalla » que la chambre d’accusation en charge de la corruption financière près de la Cour, s’est réunie vendredi après midi pour l’examen de la plainte déposée par I Watch contre les deux frères Karoui et a décidé de délivrer deux mandats de dépôt à leur contre. 
La chambre d’accusation a également décidé de rejeter la demande de levée de l’interdiction de voyage et du gel de leurs avoirs présentée par le collectif de défense des deux frères Karoui. Il est à noter aussi que le juge près le pôle économique et financier a adressé des commissions rogatoires à ses pairs dans d’autres pays, notamment l’Algérie, le Luxembourg et la France, entre autres.
La manière et le timing
Illico-presto, la chaîne Nessma TV, propriété de Nabil Karoui, a semé le holà à la suite de cette arrestation et avait annoncé que Nabil Karoui a été arrêté par une «unité sécuritaire inconnue», précisant qu’aucun contact n’a pu être établi avec son frère et directeur de sa campagne électorale Ghazi Karoui.
Certes, pour certains, la manière n’y était pas, comme l’ont fait remarquer des citoyens de différentes orientations sur leurs pages Facebook. Toutefois, il faut se rendre à l’évidence et quoi qu’on dise, les magistrats en charge de l’affaire ont décidé d’émettre des mandats de dépôt à l’encontre des frères Nabil et Ghazi Karoui, et cela ne peut être sous l’effet ou l’influence de quiconque. Il fallait donc appliquer la loi et placer les deux accusés en détention. L’affaire est à prendre avec des pincettes pour ne pas tomber dans le dénigrement des forces sécuritaires et du pouvoir judiciaire, surtout que les mandats de dépôt ne sont pas parachutés et qu’ils sont basés sur des preuves. Dans le cas contraire, il aurait été impossible d’internationaliser l’affaire, surtout 

 




Les affiches faisant campagne pour Karoui ont été retirées.

 

L’AMT soucieuse 
L’Association des magistrats tunisiens a publié, samedi 24 août, un communiqué dont « Majalla » reçu une copie, dans lequel elle se dit soucieuse de l’indépendance de la justice dans l’étape extrêmement sensible par laquelle passe la Tunisie en ce moment, suite aux décisions judiciaires prises à l’encontre des frères Karoui. 
On y lit notamment que « le bureau exécutif de l’AMT, soucieux de la santé du climat et du contexte électoral, en cette étape sensible que traverse le pays et suite aux décisions judiciaires prises à l’encontre des deux hommes d’affaires Nabil et Ghazi Karoui, dans le cadre de l’affaire examinée par le pôle judiciaire économique et financier, et les réactions diverses qu’elles ont suscitées demande à l’avocat général auprès de la Cour d’appel à publier une mise au point détaillée à l’intention de l’opinion publique en coordination avec le porte-parole du pôle judiciaire économique et financier du tribunal de première instance de Tunis, concernant les mesures judiciaires signalées et les développements de l’affaire en général, et à ne pas se contenter de déclarations laconiques, vu que la transparence des procédures fait partie intégrante de la garantie des droits et des libertés, et de la confiance dans la justice. L’AMT demande, dans cette étape extrêmement sensible, de veiller à l’adéquation entre le droit au débat national à travers les organes d’information et la mise de la justice à l’écart des tiraillements et des instrumentalisations politiques et insiste sur le rôle fondamental revenant à la justice dans le respect des droits et des libertés pour chaque citoyen et appelle l’ensemble des magistrats et juges à œuvrer au respect de ces droits et libertés, en toute indépendance, impartialité et loyauté et appelle le Conseil supérieur de la magistrature à assumer ses responsabilités conformément à ses attributions constitutionnelles dans la garantie du bon déroulement de la justice et le respect de son indépendance, en prenant, en conséquence, les mesures nécessaires dans ce sens, en cette étape sensible, au moment où le pays s’apprête à organiser des élections présidentielles et législatives. 
Chahed derrière l’arrestation ?
Le porte-parole du parti "Au cœur de la Tunisie", Iyadh Elloumi,  a indiqué, lors d’une conférence de presse, que dans le cas où Nabil Karoui n'est pas relâché, le parti lancera sa campagne dans les délais impartis, rappelant que l’instance électorale s’est engagée à respecter la loi par rapport à la candidature de Nabil Karoui à la présidentielle. 
Le dirigeant de cette nouvelle formation politique, Iyadh Elloumi a déclaré que la justice et l'institution sécuritaire ne sont pas impliquées dans les manœuvres "fomentées" contre le candidat à la présidentielle, Nabil Karoui, président du parti, accusant "le chef du gouvernement Youssef Chahed et ses complices d'être derrière son arrestation".
"Nabil Karoui est le premier détenu politique après la révolution", a-t-il dit, estimant que son arrestation constitue une affaire politique par excellence.
Selon lui, le juge d'instruction au Pôle judiciaire et financier n'a pas délivré un mandat de dépôt mais il a uniquement ordonné quelques mesures préventives, notamment l'interdiction de voyage et le gel des avoirs.
"L'émission par la chambre d'accusation de la Cour d'appel de deux mandats de dépôt contre Ghazi et Nabil Karoui vise à perturber le processus électoral à l'instigation de Youssef Chahed, candidat à la présidentielle", a-t-il affirmé.

 




Tant qu’il n’y a pas de jugement à son encontre, Karoui sera toujours candidat, selon l’ISIE.


 
Ouverture d’une enquête
Par ailleurs, le ministre de la Justice, Abdelkrim Jamoussi dans une déclaration à « Majalla » indiqué avoir autorisé l’inspection générale de diligenter une enquête sur les circonstances de l’émission des mandats de dépôt contre les frères Karoui.
Pour sa part, Nabil Baffoun, le président de l’ISIE a tranché, indiquant à « Majalla » que Nabil Karoui demeure candidat à la présidentielle anticipée, tant qu’un verdict définitif n’a pas été émis contre lui. C’est, aussi, le cas de son frère Ghazi qui est tête de liste de son parti à Bizerte, pour les élections législatives. 
Elloumi s'est félicité, dans ce contexte, de la position de plusieurs concurrents de Nabil Karoui, en lice pour le scrutin présidentiel qui ont apporté leur soutien à Nabil Karoui dont notamment Abdelfattah Mourou, Hatem Boulabyar et Abdelkrim Zbidi.
De son côté, le mouvement Ennahdha a publié une déclaration dans laquelle il invite toutes les parties concernées à apporter les clarifications nécessaires sur les bien-fondés des procédures engagées à l'encontre des frères Karoui.
Pour sa part, le conseil des secrétaires généraux du Front populaire a mis en garde contre les conséquences de l'instrumentalisation de la justice, des appareils de la sécurité et des moyens de l'Etat pour régler les conflits politiques sous couvert de la lutte contre la corruption.
De son côté, l'instance exécutive de Afek Tounes a appelé le gouvernement à éviter l'instrumentalisation du pouvoir dans les querelles électorales dans le but d'écarter les adversaires, invitant le chef du gouvernement, Youssef Chahed, candidat à la présidentielle, à respecter l'Etat de droit et des institutions et à trancher les affaires importantes loin de toute forme sélective.
Quant au candidat d'Ettakatol à l'élection présidentielle, Elyes Fakhfakh, il a estimé que le pouvoir exécutif se doit de faire preuve de transparence et d'éviter toute suspicion d'instrumentalisation des moyens de l'Etat pour écarter les adversaires politiques. Pour lui, tous les citoyens doivent bénéficier du principe d'égalité devant la justice. Il s'agit également, soutient-il, de lutter contre l'impunité pour tout contrevenant.
Elyes Fakhfakh considère, en outre, que le fait de provoquer cette affaire à quelques jours du lancement de la campagne électorale est de nature à menacer le climat électoral.
Les accusations fusent
Dans le même sillage des accusations, Fayçal Jadlaoui, l’avocat de l’homme d’affaires détenu en prison Chafik Jarraya avait déclaré sur Nessma TV (appartenant à Nabil Karoui) que son client a été contacté en prison par une brigade sécuritaire spécialisée qui lui a demandé des informations, des dossiers ou des enregistrements contre Nabil Karoui ou Hafedh Caïd Essebsi (fils du président tunisien défunt Beji Caïed Essebssi et directeur exécutif du mouvement Nidaa Tounes). Des informations, qui peuvent par la suite, selon lui, lui permettre de " se tirer d’affaire ". Réagissant, le ministère de l'intérieur a démenti tout contact en prison avec Chafik Jarraya (homme d’affaires tunisien écroué pour corruption, malversations et blanchiment d’argent)  pour lui demander des dossiers contre Nabil Karoui ou d’autres contre Hafedh Caïd Essebsi.
" Aucune brigade sécuritaire spécialisée n’a contacté en prison l’homme d’affaires Chafik Jarraya pour lui demander des informations, des dossiers ou des enregistrements contre le candidat à la présidentielle Nabil Karoui ou Hafedh Caïd Essebsi directeur exécutif du mouvement Nidaa Tounes ", a-t-il déclaré. 
Le ministère de l’Intérieur a assuré que les propos de l’avocat touchent à l’intégrité et à la crédibilité de l’appareil sécuritaire, ajoutant que " ce genre de déclarations vise aussi à impliquer l’appareil sécuritaire dans des tiraillements politiques ".Le ministère de l’Intérieur a indiqué avoir demandé au ministère public d’ouvrir une enquête suite aux déclarations de l’avocat.
Retrait des affiches
Sur un autre plan, l’instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE) a décidé, de retirer les affiches publicitaires en lien avec l'affaire du candidat à l’élection présidentielle anticipée, Nabil Karoui.
Dans une déclaration à « Majalla », Adel Brinsi, membre de l’Instance, a indiqué que ces affiches sont contraires aux règles en période électorale et peuvent influencer les électeurs et que le président de l'ISIE a adressé une correspondance au ministre de l'Intérieur dans laquelle il demande le retrait de ces affiches publicitaires en "contravention aux dispositions des articles 52, 54 et 57 de la loi organique n° 2014-16 du 26 mai 2014 relative aux élections et aux référendums et pouvant avoir un impact sur le climat électoral".
Des affiches publicitaires avec pour message en arabe dialectal " La prison ne nous arrêtera pas, rendez-vous le 15 septembre " ont été accrochées hier dans certaines grandes artères de la capitale et sur l'autoroute Tunis-La Marsa.