Le concert du rappeur Soolking a viré au drame

5 morts et une trentaine de blessés à Alger
* 5 morts (Deux jeunes filles de 19 et 22 ans et trois garçons âgés de 13, 16 et 21 ans) et une trentaine de blessés.
 
* la désorganisation, le manque de professionnalisme, l’agressivité de nombreux jeunes ont donné lieu à un spectacle des plus affligeants
 
* limogeages du patron de l’Office national des droits d'auteur et droits voisins (ONDA), organisateur de l'événement, du chef de la police nationale et de la ministre de la Culture.

Ce qui est censé être une fête a viré au drame. Très attendu par tous les algériens, malheureusement, le concert du célèbre rappeur algérien « Soolking » organisé au stade du 20-Août-1955 à Alger, s’est transformé en un véritable cauchemar pour les milliers de fans venus le voir des quatre coins du pays. Le bilan de ce drame est très lourd, 5 morts (Deux jeunes filles de 19 et 22 ans et trois garçons âgés de 13, 16 et 21 ans)et une trentaine de blessés. Malheureusement, le concert de l’idole des jeunes a tourné au drame, un véritable chaos.Si l’artiste s’est donné à fond, la désorganisation, le manque de professionnalisme, l’agressivité de nombreux jeunes ont donné lieu à un spectacle des plus affligeants. Il y a eu mort d’hommes et c’est impardonnable. Bien avant la tenue du concert du chanteur en vogue chez les jeunes, beaucoup s’étaient étonnés du choix de stade du 20 Août. Pourquoi choisir un stade aux dimensions limitées situé au cœur de la ville alors que le fan-club du chanteur est grand et allait, nécessairement, drainer la grande foule? Que ce soit au plan purement commercial comme celui de la gestion des flux humains, le stade du 5 juillet s’imposait comme une évidence. La responsabilité de l’ONDA (office national des droits d’auteurs), organisateur du concert est également une évidence. Mais cela ne disculpe pas pour autant les pouvoirs publics et sécuritaires qui ont validé ce choix du 20 août pour un concert qui s’annonçait hors normes. Bien sur, comme il est d’usage de l’entendre, une enquête a été ouverte par le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed (Alger) pour déterminer les circonstances de l’incident. Mais il est difficile de ne pas relever que le mauvais choix du lieu, un stade exigu, ne s’est même pas accompagné de la mise en place d’un dispositif pour rendre le mouvement des foules plus fluide. Personne ne pouvait s’attendre à ce drame, mais être responsable quand on organise des concerts de ce genre consiste à prévoir, à prendre les dispositions nécessaires et à concevoir le dispositif  en envisageant des situations extrêmes. Et la situation était d’emblée extrême: un stade de moyenne envergure et une foule attendue qui, sans surprise, était énorme.

A qui incombe la responsabilité ? 
Par ailleurs, de nombreux témoins ou observateurs ont estimé que l’incident ne devait rien au hasard. Selon plusieurs spectateurs présents sur place, un plus grand nombre de tickets, plus que ce que le stade du 20-Août-1955 pouvait contenir, a été vendu. D’autres soupçonnent par ailleurs que des spectateurs non munis de billets ont pu accéder à l’intérieur du stade, et notamment dans un périmètre protégé de 400 m entourant l’enceinte. Ils ont alors pris de fait la place de ceux qui possédaient un ticket, lesquels se sont agglutinés à l’extérieur au fil des heures pour causer la bousculade fatale. L’essentiel une chose est sûre, la fatalité n’est pas en cause. Il semble que l’on soit devant une accumulation d’erreurs allant du choix du lieu à la gestion du flux. Cinq morts. C’est insupportable car cela devait être une fête. Très affecté, le chanteur Soolking s’est exprimé sur ce drame, à travers un long message publié sur son compte Instagram. Dans ce texte, le rappeur explique que ni lui, ni son entourage n’avaient été mis au courant avant de se produire sur scène, mettant ainsi fin aux spéculations insinuant que l’artiste avait pris la décision de poursuivre son gala malgré la tragédie. « Ni moi ni les artistes m’accompagnant sur scène n’avons  eu connaissance de ce drame et ses douloureuses conséquences avant et pendant le concert ce qui explique le fait que nous ayons continué notre prestation. Aucun de nous n’aurait mis un pied sur scène si on avait eu écho de cette funeste nouvelle », expliquait l’artiste. Et de poursuivre : « Nous partageons la peine des familles des victimes et prions Dieu le Miséricordieux pour qu’il les accueille dans son vaste paradis. Nous savons qu’aucun mot ne pourra soulager la douleur des familles et nous sommes de tout cœur avec elles » déplore le rappeur. Il est à savoir que, c'était le premier concert en Algérie, et l'unique prévu, du rappeur Soolking depuis l'explosion de sa carrière internationale en 2018. De son vrai nom Abderraouf Derradji, le chanteur âgé de 29 ans est installé en France depuis 2014. En mars 2019, Soolking a dédié une chanson, « La Liberté », au mouvement inédit de contestation du régime, qui avait éclaté moins d’un mois plus tôt. Elle a souvent été entonnée dans le cadre des manifestations massives qui se déroulent chaque vendredi en Algérie depuis le 22 février.

Des têtes sont tombées 
Suite à ce tragique incident,  les sanctions n'ont pas tardé à tomber, avec les limogeages du patron de l’Office national des droits d'auteur et droits voisins (ONDA), organisateur de l'événement, du chef de la police nationale et de la ministre de la Culture. En attendant les conclusions de l'enquête, les différentes parties se renvoient la responsabilité du drame. On ne joue pas avec la vie des citoyens en général et des  administrés en particulier. Des responsables doivent être mis devant ce fait gravissime. Ainsi, au lendemain du drame, le Premier ministre, Noureddine Bedoui a mis fin, aux fonctions du directeur général de l'ONDA, Sami Bencheikh El Hocine, pour manquement aux obligations assignées. 24 heures plus tard, la sanction a touché la ministre de la Culture, Meriem Merdaci, qui a été contrainte de céder le poste qu’elle occupait depuis fin mars. La démission de la désormais ancienne jeune ministre était devenue inévitable au vu des réactions ayant suivi le drame du stade du 20 Août 1955 et qui a vu l’ensemble des Algériens exprimer, à travers les réseaux sociaux, leurs exigences à ce que la sanction ne s’arrête pas au seuil de l’ONDA. Officiellement, c’est Meriem Merdaci elle-même qui a présenté sa lettre de démission acceptée par le chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah. Ainsi, Meriem Merdaci, endosse, à son tour, sa part de responsabilité dans la triste bousculade qui a coûté la vie à 5 personnes et qui a fait une trentaine de blessés. Si les décisions ont été aussi vives et surtout rapides quant à ce drame, c’est que juste après le drame, des voix se sont élevées dans la rue et les réseaux sociaux, réclamant la démission de la ministre. Les mêmes voix lui imputent ce qu’elles ont qualifié de «mauvaise organisation de l’événement», comme le cas du député Chafaâ Bouaiche, du Front des forces socialistes (FFS), qui a appelé, via une publication sur Facebook, la ministre de la Culture à démissionner de son poste. « Il y a eu cinq morts au concert de Soolking à cause des bousculades et de la mauvaise organisation. La ministre de la Culture et le DG de l’ONDA (limogé depuis, ndlr) doivent démissionner ! ». Même son de cloche du côté des facebookers, qui l’exhortaient, encore quelques heures avant sa démission, à rendre des comptes et à assumer ses responsabilités. « Dans un pays qui se respecte, le ministre démissionne en cas de perte de vie humaine », lance un internaute. « Première responsable du secteur. Démissionnez. Si vous avez un brin d'honneur », renchérit un autre. En outre, la direction générale de la sûreté nationale (DGSN) n’a pas été épargnée par les sanctions inévitables qu’imposait la tournure dramatique prise durant le déroulement du concert du rappeur Soolking. 
Le premier responsable de la DGSN, Abdelkader Kara Bouhadba, a été ainsi limogé de son poste par le chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, 48 heures seulement après le drame. C’est ce qu’a indiqué un communiqué de la présidence faisant état de la nomination de M. Ounissi Khelifa au poste de DGSN en remplacement de M. Abdelkader Kara Bouhadba. Cette sanction vient manifestement pointer la responsabilité des services de la police dans ce qui s’est produit dans le stade municipal de Ruisseau en attendant bien attendu les conclusions de l’enquête décidée par le procureur de la République. Le procureur de la République s’était déplacé, pour rappel, sur les lieux du drame dans la soirée même et a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire. Rappelons par ailleurs, que le chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, a exigé, quant à lui, un «suivi rigoureux par les autorités compétentes des circonstances de ce drame afin de dévoiler les résultats des enquêtes et de prendre les mesures qui s’imposent, dans les plus brefs délais, pour empêcher la reproduction de tels incidents ».

 

Un pouvoir qui est incapable d’organiser une soirée artistique !
Réagissant à ce drame, l’ancien ministre, Abdelaziz Rahabi, a appelé   sur sa page Facebook à identifier clairement les responsables qui sont derrière le drame humain, lors du concert du chanteur Soolking, mettant en garde contre la tentation de passer par pertes et profits les victimes, comme les précédentes catastrophes qu’a connues l’Algérie. «J’espère que cette affaire ne sera pas expédiée comme les précédentes, à l’instar de la catastrophe de Bab El Oued avec plus de 1000 morts sans la moindre poursuite pour définir les responsabilités à ce jour. On ne tire pas les leçons du passé car nous ne sommes pas un état de droit mais un état irresponsable qui assure des immunités criminelles », écrit-il sur sa page Facebook au lendemain du drame. «Le peuple algérien a pu organiser des marches pacifiques qui ont drainé des millions de citoyens, épatant ainsi le monde entier, le pouvoir est incapable d’organiser une soirée artistique », ironise l’ancien diplomate. Et ce dernier de se dire choqué par la mort des enfants lors du concert de Soolking dans des « conditions qui posent clairement les responsabilités des autorités qui ont organisé cette soirée artistique. Toutefois, l’un des représentants des cadres de l’ONDA a tenu à nous préciser que« au nom de tous les cadres de l’ONDA nous avons accompli notre mission dans l’organisation de cet événement en respectant toutes les procédures. A notre niveau, nous n’avons pas failli à ce qui était du domaine de nos compétences.» Notre interlocuteur déplore également la campagne de dénigrement menée contre l’ONDA en insistant sur le fait que plusieurs réunions ont été tenues avec les responsables des collectivités locales et les chefs de Sûreté des daïras pour assurer le bon déroulement du méga-concert événement de Soolking. Afin d’étayer ses propos, il souligne : « Nous avons tous les comptes-rendus de ces réunions, par ordre chronologique, ainsi que les copies de tous les courriers envoyés aux responsables des collectivités locales et de la DGSN (direction générale de la sûreté de la wilaya), depuis la première réunion de préparation, jusqu’à la veille de ce méga-concert ». Le cadre de l’ONDA explique ainsi que selon la procédure pour l’organisation de ce genre d’événement, il y a eu une répartition et une séparation des tâches selon les compétences de chacun. Ainsi, l’Office national des droits d’auteurs était responsable de la sécurité du concert intra-muros, c’est à dire à l’intérieur du stade et à ce niveau notre interlocuteur affirme que « nous n’avons enregistré aucun incident majeur à l’intérieur du stade, bien au contraire, le concert s’est déroulé dans un esprit de communion entre le public et les artistes présents sur scène» ajoutant que «le véritable problème était la gestion de la rue, là où s’est produit le drame, alors que notre plus grande crainte pour ce concert était plutôt un mouvement de panique à l’intérieur du stade». Notre interlocuteur précise que «pour assurer la sécurité au sein de l’enceinte du stade, nous avons fait appel à une entreprise de sécurité privée dont les agents de sécurité ont de l’expérience dans la gestion des foules de ce genre de manifestation culturelle, notamment lors des festivals de musique». Dans la logique de la répartition et de la séparation des tâches, le représentant des cadres de l’ONDA nous confirme que concernant la sécurité extra-muros, du fait que «c’est la voie publique, le champ de compétence est automatiquement celui des forces de l’ordre. La répartition des tâches avait été délimitée lors de la réunion avec les responsables de la DGSN dans le cadre de l’organisation de ce concert. Et nous avons les PV de réunions pour prouver cela » a-t-il tenu à préciser. Enfin il faut le dire sans ambages, il y a eu défaillance, dysfonctionnement à plusieurs étages de l’édifice de l’Etat. A qui incombe la responsabilité ? Seule une enquête des services concernés pourra répondre à cette question afin d’éviter des drames aussi stupides comme celui du 22 Août. On verra bien si l’Etat de droit existe face à l’impunité bananière.