Vers une rentrée politique et sociale exceptionnelle en Algérie

Grèves, marches et Sit-in prévus dès ce mois-ci
 
* Les principaux indicateurs, notamment les prix du baril et le niveau des réserves de change, ne sont pas à même de permettre aux autorités de dépenser sans compter pour acheter la paix sociale, comme cela a été le cas durant les années précédentes
 
* Chômage, baisse du pouvoir d’achat, crise du logement, surcharge des classes, mercuriale, harraga, etc., sont autant de problèmes que vivent les Algériens, une chose qui compliquera la prochaine rentrée sociale.
 
* la situation politique demeure bloquée et aucune sortie de crise n'est visible à l'horizon
 
* Les appels du chef d'état-major de l'ANP, Gaïd Salah, à une solution au blocage politique ne semble pas avoir trouvé d'échos favorables au sein de l'opinion publique, comme parmi les cercles de l'opposition.
 

 

La rentrée sociale en Algérie s’annonce déjà plus que jamais compliquée. Et pour cause, le mouvement populaire qui réclame un changement politique profond depuis plus de six mois, risque de se greffer une contestation sociale de grande ampleur qui ne fera que compliquer les efforts de sortie de crise. De retour de vacances, étudiants et lycéens vont sans nul doute muscler les rangs de la mobilisation et peuvent mettre en échec l’agenda politique du pouvoir, comme ce fut le cas pour la présidentielle du 4 juillet. Il faut dire aussi que les sponsors politiques de la présidentielle à organiser dans l’immédiat peinent à fixer un agenda politique clair. Le flou l’emporte. Pire encore, les premières actions de protestation ont été déjà signalées. Des actions qui commencent, d’ailleurs, à faire tâche d’huile. Aux quatre coins du pays, les citoyens se sont remis à la vieille habitude de bloquer la route pour dénoncer les différents dysfonctionnements dans l’approvisionnement en eau ou en énergie, pour une liste de bénéficiaires de logements sociaux jugée inéquitable, une négligence du personnel hospitalier ou même un accident de la route. Ainsi, la dégradation du pouvoir d’achat, et celle du cadre de vie seront inscrites sur le front social. Un front social qui s’est mis en ébullition et qui a annoncé la couleur cet été avec la fermeture de routes, après que certains citoyens ont vu leurs robinets à sec durant cet été, un des plus torrides qu’ait connu le pays. Cette semaine a été marquée, d’ailleurs, par plusieurs actions de ce genre dans diverses wilayas, comme Tizi Ouzou, Béjaïa, Biskra, Oum El Bouaghi, Souk Ahras, Tiaret, Mostaganem où des axes névralgiques ont été coupés pour réclamer du logement, le bitumage de la route, l’électricité ou carrément pour chasser un directeur d’hôpital jugé incompétent comme cela a été le cas à Aïn M’lila. À Annaba, ce sont les agents de la Protection civile, un corps constitué assigné pourtant à l’obligation de réserve et de discipline, qui sont sortis dans la rue pour exiger le départ de leurs responsables assimilés à une « issaba » (une bande). La semaine passée, l’actualité nationale était marquée par le retour à la charge des retraités de l’armée, faisant vivre à des milliers de citoyens un véritable cauchemar sur les autoroutes, bloquées par les gendarmes pour empêcher les contestataires d’atteindre la capitale. Tous ces mouvements risquent de se durcir à la rentrée et rien ne garantit que d’autres corporations ne déterreront pas leurs vieilles revendications. Plusieurs éléments sont en effet de nature à aggraver la tension sociale. Cette situation peu reluisante est due, entre autres, à l’impopularité du gouvernement actuel.

Plusieurs ministres ont été chahutés
 Nommé par Bouteflika juste avant sa démission, l’actuel exécutif est rejeté par le Hirak et la classe politique et plusieurs de ses ministres ont dû annuler des visites sur le terrain sous la pression des citoyens. Cette semaine, plusieurs ministres ont été chahutés alors qu’ils effectuaient des visites sur le terrain. La nomination d’un nouveau gouvernement demeure une carte que le pouvoir pourrait toujours sortir pour apaiser le front social et, sur le plan politique, donner plus de chances au dialogue en cours d’aboutir, d’autant que la revendication fait partie des préalables posés par une partie de l’opposition pour y prendre part. L’autre élément qui risque de compliquer la situation, c’est la crise économique qui se profile. Les principaux indicateurs, notamment les prix du baril et le niveau des réserves de change, ne sont pas à même de permettre aux autorités de dépenser sans compter pour acheter la paix sociale, comme cela a été le cas durant les années précédentes. À moins de se déjuger en retournant à la planche à billets dénoncée comme une déviance de  l’ancien régime et qui a même valu à Ahmed Ouyahia une convocation chez le juge, le pouvoir n’a plus les moyens de se montrer généreux sans rapprocher dangereusement l’échéance du tarissement des ressources disponibles. Et comme pour ne rien arranger, la machine économique est tétanisée par la crise politique et les retombées de la vague de poursuites judiciaires qui touche des patrons et des fonctionnaires. L’investissement est au point zéro et l’outil productif déjà en place ne tourne pas à plein régime. La situation des entreprises des oligarques emprisonnés risque aussi de jeter des contingents entiers de travailleurs dans les bras de la contestation. Des dizaines de milliers d’employés sont sans salaire depuis plusieurs mois du fait du gel judiciaire des comptes bancaires des entreprises concernées et du tarissement de la commande publique. Toutefois, le dégel «imminent» des comptes bancaires des groupes ne devrait visiblement rien régler. D’aucuns estiment que la désignation des administrateurs précédera le démantèlement de sociétés qui ont longtemps profité des largesses du système Bouteflika. Conséquence : des licenciements en masse. Mêmes craintes dans les sociétés publiques et privées, marquées de plein fouet par la crise économique aggravée par la baisse des prix du pétrole. Inévitablement, le coût social de cette situation est aggravé par la mise en difficulté des prestataires et partenaires des grands groupes économiques rattrapés par la justice. Autre mauvaise nouvelle, le gouvernement devra s’attendre à l’entrée en lice des corporations qui ont l’habitude de mettre à profit les échéances politiques importantes et le désarroi du pouvoir pour tenter de lui arracher le maximum. 

Ce que pensent les syndicalistes 
Contacter par téléphone, le président du Syndicat national des praticiens de santé publique (SNPSP), le Dr Lyes Merabet, a estimé que les mêmes difficultés auxquelles sont confrontés les Algériens depuis plusieurs années seront toujours posées. Chômage, baisse du pouvoir d’achat, crise du logement, surcharge des classes, mercuriale, harraga, etc., sont autant de problèmes que vivent les Algériens, une chose qui compliquera la prochaine rentrée sociale. « C’est une rentrée difficile, compliquée aussi sur le plan économique et social, ce qui motivera certainement un large mouvement de révolte des différentes couches sociales pour des revendications diverses. Tous les secteurs seront concernés » estime-t-il. Pour le syndicaliste, la rentrée qui s’annonce aux couleurs de la révolution populaire pacifique sera particulière de par le contexte politique que vit le pays et peut être déterminante sur le cours des événements. Et pour cause, la rentrée sociale va être indubitablement, selon notre interlocuteur, un rendez-vous certain pour la consolidation des actions de protestation qui se poursuivent depuis le 22 février 2019 pour un véritable changement du système politique qui gouverne le pays depuis des décennies. Par ailleurs, face à la tension sociale qui est palpable depuis plusieurs mois, des actions de protestation ne sont pas exclues dans certains secteurs (santé, éducation, industrie…). A la manœuvre de ces mouvements : des travailleurs et les syndicats autonomes, l’UGTA, qui a une nouvelle direction, devra jouer son rôle habituel de pompier. Selon Lyes Merabet, un appel a été lancé à l’ensemble des organisations membres de Confédération des syndicats algériens (CSA) pour entamer une large concertation dans des assemblées générales des travailleurs dont l’objet est de préparer cette rentrée. Pour sa part, le président du Syndicat national des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef), Boualem Amoura, a estimé que la rentrée s’annonce des plus difficiles et en même temps, elle ressemble aux rentrées précédentes. «  Cette année, elle se fera pour la première fois sans Président. Les Algériens se sont libérés et par voie de conséquence les travailleurs de l’éducation vont revendiquer leurs droits », estime-t-il. Avant d’ajouter que cette année, il y aura encore le problème de la surcharge des classes, car l’Etat ne construit pas, selon lui, assez d’établissements scolaires ou ne veut pas le faire. « Il y aura également le problème du manque d’enseignants, car il y en a plus de 3000 qui sont partis à la retraite, le problème du personnel de l’encadrement (directeurs, surveillants généraux, adjoints d’éducation, intendants…). Le problème du livre scolaire qui n’arrive pas à temps aux établissements et le business qui se fait avec. Les fautes dans les livres scolaires. Le problème des cantines scolaires cédées aux APC, alors que ces dernières sont à 99% déficitaires, elles manquent de compétences pour gérer les affaires publiques et on leur ajoute la gestion des cantines scolaires » dénonce le syndicaliste. Zoubir Rouina, porte-parole du Conseil national des lycées d'Algérie (CLA), affirme de son côté que les syndicalistes sont déterminés à faire valoir les revendications des enseignants. Il estime que «la rentrée scolaire sera marquée par notre position de soutien au mouvement populaire», avant d'annoncer une réunion du conseil national prévu ce mois de septembre. Meziane Meriane, coordinateur national du Syndicat national des professeurs du secondaire et technique (SNAPEST) estime enfin que si la « rentrée sera calme et normale au mois de septembre, elle risque d'être perturbée dans les prochains mois ». «Le mouvement social continue toujours et les problèmes soulevés perdurent ». Enfin, l'intersyndicale prévoit ainsi une première réunion ces jours-ci, juste après la rentrée des élèves le 4 septembre pour faire une première évaluation de la situation. Il s'agira de faire le point sur les insuffisances, notamment la surcharge des classes, le matériel pédagogique, le programme, etc. L'intersyndicale aura ainsi deux pots au feu, celui de la défense de ses acquis sociaux et la poursuite des revendications sociales non satisfaites par l'ex-ministre de l'Education nationale et, en même temps, rester actif au sein du Hirak. 

Le sort de l’économie dépend d’une solution politique
En somme, la rentrée sociale, d'une manière générale sera spécifique. Elle intervient dans un contexte politique particulier au moment où l'Algérie n'a pas encore élu son président de la République et que le gouvernement est toujours contesté et rejeté par le peuple. Et avec le Hirak, le peuple s'est libéré. Les travailleurs vont mettre sur la table leurs revendications socioprofessionnelles, notamment celles liées au pouvoir d'achat, qui s'érode de manière vertigineuse. Devant cette situation, des grèves de protestation ne sont pas à écarter. D’autre part, sur le plan politique, la situation politique demeure bloquée et aucune sortie de crise n'est visible à l'horizon, près de sept mois après le début du Hirak et les manifestations populaires du vendredi pour un changement radical du système. Pour le moment, il y a comme un dialogue de sourds entre le pouvoir, à travers le panel de dialogue et de médiation dirigé par Karim Younès, et l'opposition, représentée par les partis et la société civile. Les appels du chef d'état-major de l'ANP, Gaïd Salah, à une solution au blocage politique par l'organisation dans les plus brefs délais d'une élection présidentielle, une sorte de résolution de la crise par la voie constitutionnelle, ne semble pas avoir trouvé d'échos favorables au sein de l'opinion publique, comme parmi les cercles de l'opposition. Par ailleurs, le gouvernement du Premier ministre, Nourreddine  Bedoui, est appelé à définir, justifier le budget de l’Etat et l’affecter pour l’année à venir. Dans une économie dévastée, il éprouvera certainement du mal à dessiner la carte budgétaire de 2020 tant les ressources sont en voie de rétrécissement continu. Les exportations d’hydrocarbures n’arrêtent pas de reculer et les cours du pétrole peinent à se stabiliser au-dessus de la barre des 60 dollars le baril. Le déficit budgétaire a été de près de 1000 milliards de dinars au première trimestre de l’année en cours, et le déficit commercial a atteint, selon les derniers chiffres publiés par les services des Douanes algériennes, de 3,18 milliards de dollars au terme du premier trimestre 2019. Avec la réduction du volume des importations, le gouvernement n’arrive plus  à redonner de l’équilibre au budget. Ce qui l’avait amené à recourir, fin 2017, au financement non conventionnel et à produire près de 60 milliards de dollars pour payer les salaires, de l’aveu de l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, mis sous mandat de dépôt, et renflouer le déficit abyssal de la Caisse nationale des retraites (CNR). Une partie était destinée à payer les créances de l’Etat et financer, disait-on, l’investissement. Enfin, une chose est sûre, le gouvernement Bedoui ne sera pas celui qui s’inscrira dans la durée et procédera aux réformes dont a besoin une économie en ruine, qui connaît déjà la fermeture de dizaines d’entreprises et la mise en difficulté de centaines d’autres. Il sera celui qui expédiera les affaires courantes en colmatant une économie structurellement malade, avec le risque imminent, s’il est maintenu contre vents et marées, d’une inévitable explosion sociale en raison de l’amenuisement des ressources, du chômage et de la chute du pouvoir d’achat. En réalité, le sort de l’économie dépend viscéralement d’une solution politique qui tarde à venir. Les mesures populistes qu’il s’apprête à prendre, ne seront d’aucun effet sur un front social en ébullition.